« Naissance d’une civilisation : le choc de la mondialisation »

 

Yves Brunsvick, André Danzin, Ed. Unesco, Paris, 1998, 112 P.

 

1- Yves Brunswick (1921-1999) est philosophe de formation. Président d'honneur du Bureau international de l'éducation (dont il a présidé le Conseil de 1986 à 1989), il est aussi fondateur de la Commission française pour l'UNESCO au service de laquelle il a mobilisé toute sa vie en tant  que  secrétaire général puis vice-président, poste carrefour dans l’enceinte de cette agence des Nations Unies à propos duquel il dit : «Il y a des carrefours obligés, (mais) ce qui compte, ce sont les routes qui partent des carrefours ».

 

Pour les fondateurs de l’UNESCO comme lui, « l’originalité de l’organisation résidait principalement dans le fait qu’elle n’était conçue ni comme une académie de savants ou de femmes et d’hommes de culture, ni comme une simple organisation intergouvernementale.

Yves Brunswick est l'auteur de nombreux ouvrages dont notamment  « Lexique de la vie culturelle ».

André Danzin est, par contre, spécialiste des technologies de l'information. Vice-président directeur général de Thomson-CSF, il a aussi dirigé l'Institut de recherche en informatique (INRIA). Depuis 1981, il est consultant auprès de la Commission de l'Union européenne, de l'OTAN et de l'UNESCO, où il est Président d'honneur du Programme intergouvernemental.  Danzin est aussi membre du célèbre Club de Rome.

Il est l’auteur, entre autres, de « Science et renaissance de l'Europe ».

2- « Naissance d'une civilisation » est donc le fruit d’un travail conjoint émanant de deux auteurs travaillant pour la même institution, mais venant d’horizons relativement différents, ce qui lui confère richesse et profondeur d’analyses car résultat d’une combinaison de regards croisés.

Traitant, à l'initiative de la Commission française pour l'UNESCO, d’un sujet  (la mondialisation) souvent abordé sous ses aspects purement économiques, « l'originalité de ce petit ouvrage est de porter l'observation, au delà du mouvement des affaires commerciales et financières, sur les phénomènes sociaux et culturels » : la globalisation de l’économie, disent les auteurs, « n'est que l'une des manifestations d'une métamorphose de civilisation ».

Cette thèse conforte l'idée selon laquelle « des changements radicaux des comportements humains sont effectivement à l'œuvre et auxquels rien ne permet de s'opposer », mais « qu'il est indispensable de conduire dans le respect de certaines valeurs essentielles et de règles d'éthiques acceptées dans un esprit de discipline internationale ».

Préfacé par Jean Favier et postfacé par Federico Mayor (avec les commentaires de Jacques Delors et de Thierry de Montbrial entre autres notoriétés intellectuelles et politiques), la thèse soutenue dans ce travail se résume pour Jean Favier dans les termes suivants : « la mondialisation s'inscrit dans l'avènement d'une nouvelle civilisation. Cette métamorphose de la société touche tous les aspects de la vie personnelle et collective, les rapports de l'homme à l'espace et au temps, la fécondité et la démographie, les relations sociales dans le travail et le temps libre, la condition féminine, les moeurs, les valeurs et les rapports de pouvoir. Elle puise ses origines dans la généralisation des applications de la science à toutes les activités humaines et dans l'explosion des nouvelles technologies. Elle soulève des problèmes aigus de régulation touchant l'économie et les équilibres écologiques. Elle appelle des progrès fondamentaux sur l'éthique. Elle entraîne l'acceptation d'un aggiornamento culturel et l'évolution des liens sociaux. Elle nécessite une réforme en profondeur de la pensée sur les systèmes organisationnels, politiques et éducatifs ».

3- Ce n’est certainement pas à un ouvrage en bonne et due forme auquel on a affaire, l’on est (dit Federico Mayor) « en présence d'un instrument de travail pour de nouvelles consultations, car cet ouvrage se veut, à l'évidence, plus une ouverture sur un avenir qu'il faut continuer à déchiffrer qu'une réponse à des questions dont les solutions iraient d'elles mêmes ».

C’est la raison pour laquelle, quoi que court et dense, ce petit ouvrage comporte douze riches « réflexions » d’apparence séparées, mais qui sont, en fait, fédérées par ce souci permanent d’« ouverture sur l’avenir » :

+ Dans le premier texte («Le sentiment partagé d'une métamorphose des civilisations »), les auteurs sont catégoriques quant à la nature de la mondialisation : « La mondialisation n'est qu'une manifestation, parmi beaucoup d'autres, d'une transformation de la société dont la rapidité et la profondeur ne peuvent se comprendre que comme une rupture.

 C'est pourquoi l'unanimité se fait autour de l'idée que notre époque coïncide avec une véritable métamorphose des relations humaines, autrement dit avec une mutation de civilisation ».

Au delà des manifestations que traduit une telle mutation (déséquilibres démographiques, pauvreté, chômage, condition des femmes, utilisation de l’espace entre autres), l’interrogation fondamentale est ici essentiellement formulée sur la capacité de gouverner et sur le rôle de l'État.

Pour Brunswick et Danzin,  « la mondialisation expose les États Nations à des champs de forces d'interdépendances si contraignantes que l'on ne sait plus quelles sont les marges de manoeuvre des pouvoirs centraux sur l'économique (flux financiers et taux de change échappant aux banques centrales, liberté d'action et de localisation des entreprises transnationales, etc.), sur le social (concurrence sur le coût du travail et les conditions d'emploi…etc.) et sur le culturel (afflux d'informations, de formations et de spectacles sans obstacles aux frontières) ». 

+ Dans le deuxième texte, la réflexion des auteurs est portée sur « La responsabilité des nouvelles technologies ».

Ils considèrent que si la mutation est de portée générale, cela incombe, pour l’essentiel, aux nouvelles technologies et notamment d’information et de communication : « la responsabilité principale de la mutation est attribuée aux nouvelles technologies de l'information et de la communication qui, par la numérisation, transforment les conditions de saisie, de mémorisation, de traitement, de présentation et de transmission de l'information, et touchent, de ce fait, à la connaissance et à son utilisation ».

S’il est vrai que certaines technologies (dont les NTIC) ont contribué à la mondialisation technique (support et complément de la mondialisation économique), d’autres sont chargées de préoccupations pour l’avenir.

En effet, « l'avènement spectaculaire des biotechnologies, qui révolutionne l'agriculture, la médecine et nombre d'industries … peut conduire à des situations de monopoles génératrices de tensions commerciales et économiques, tout en posant de redoutables problèmes éthiques ».

+ Dans le troisième texte (« Vers une nouvelle vision du monde »), les auteurs reconnaissent qu’ « au moment même où l'homme acquiert un pouvoir inégalé dans sa capacité d'agir sur la nature et sur lui même, il est ramené à une humilité fondamentale qui l'enseigne sur la part d'imprévisibilité de l'avenir ».

Parce que les scientifiques sont inquiets quant aux applications de leur découvertes (notamment dans le domaine de la biologie et du nucléaire), les auteurs plaident pour la formulation d’ « un consensus sur l'éthique de la recherche (pour) promouvoir des politiques des applications scientifiques conformes aux besoins matériels et moraux de l'humanité. Par cette voie, on veillerait à réduire le fossé qui sépare le monde de la science et de la technologie de la société en général ».

+ Dans le quatrième texte (« La culture des Lumières est elle dépassée ? »), les auteurs affirment qu’à la rationalité basée sur des systèmes de régulation régaliens (et) qui obéissait aux principes de la philosophie des Lumières, « se substituent les lois des marchés qui appartiennent davantage à la complexité biologique qu'à des lois de simplification mécanique ».

Par conséquent, la mondialisation, mettant tout en vase communicant, « impose des marchés pour l'éducation, les produits culturels, la santé, l'information, sans que le pouvoir politique puisse s'opposer à ce mouvement.

Dans ces circonstances, disent Brunswick et Danzin, « les hommes les plus précieux ne sont pas ceux qui ont atteint le degré le plus avancé dans la perfection de la connaissance d'une spécialité, mais les hommes carrefours capables de traiter des problèmes à l'interface de plusieurs disciplines et d'en orienter les solutions vers les applications les plus utiles à l'humanité, notamment au regard des valeurs éthiques ».

+ Dans le cinquième texte (« La question du développement durable »), les auteurs considèrent que « notre génération est la première dans l'histoire à prendre conscience de la fragilité de la biosphère et à exprimer la crainte que l'activité humaine n'en provoque des dysfonctionnements dont nous serions les premières victimes.

Dans chacune de ses expressions, cette tension nouvelle des rapports humanité/nature possède une dimension mondiale, soit par essence (changement climatique, couche protectrice d'ozone, diversité biologique, pollution marine, etc.), soit par expansion de certaines atteintes locales à l'environnement et aux ressources naturelles (déforestation, désertification, pollution des nappes aquifères, réduction des espaces naturels, accumulation de déchets domestiques et industriels, etc.) ».

Force serait de remarquer, disent les auteurs, que les défis du développement durable (population mondiale en croissance régulière, problèmes de l’eau, poussée de l’urbanisation, agriculture intensive qui perturbe les fonctions écologiques et hydrologiques de la biosphère…etc) appellent « un effort interdisciplinaire particulier, associant des spécialistes des sciences naturelles, des sciences sociales, de la culture et de la communication avec l'appoint d'experts des transports, de lutte contre la pollution, de l'urbanisme, de l'aménagement du territoire, etc ».

+ Dans le sixième texte (« Mutation linguistique et culture »), Brunsvick et Danzin affirment que « les conflits linguistiques exacerbent les poussées de nationalisme et nourrissent les séparatismes. Il est à présumer que les langues poseront demain des problèmes politiques majeurs, porteurs d'éclatements et de conflits ».

Si les langues ont considérablement bénéficié de la mutation technologique, elles font de plus en plus (notamment pour l’anglais) l’objet d’instrumentalisation et d’opérationnalisation qui les vident de leur dimension symbolique de base.

En même temps, « la civilisation de l'information, qui est aussi la civilisation de la connaissance, n'offre pas d'espérance d'emploi aux illettrés. L’illettré n'est pas seulement l'analphabète. C'est celui qui ne sait pas faire un bon usage des nouvelles technologies de l'information et de la communication dans un cadre mondial ».

C’est dire, disent les auteurs, que sous l’effet de la mondialisation, « le problème linguistique est au carrefour de la science et des techniques, de l'éducation, de la culture et de la communication. Les effets de ces mutations ne manqueront pas d'avoir une influence considérable sur l'accès à la culture, sa diffusion et sa reproduction ».

Par ailleurs, s’interrogent les auteurs à la lumière de la toute puissance de la langue et de la culture anglo saxonnes : « s'oriente-t-on vers une standardisation de la culture mondiale ou vers un accroissement des possibilités offertes aux cultures régionales ? »

Ils croient que les deux phénomènes coexisteront, car « protéger une culture n'a pas de sens et en aura encore moins dans une société mondialisée. Seule une attitude positive permettra d'éviter la sclérose. La tradition, mais aussi, l'imagination et la créativité, devront être activement soutenues et développées ».

En même temps, « culture et langage ne sauraient être isolés de la transformation des systèmes de communication. On n'a pas assez conscience que le rayonnement linguistique ne peut se concevoir sans le rayonnement culturel et sans prise sur les réalités technologiques et économiques. On a du mal à appréhender l'importance des enjeux qui justifieraient l'adoption d'une stratégie adaptée aux mutations prévisibles ».

Après tout, prédisent Brunswick et Danzin, « face au développement d'une culture globale, la langue et la culture de chaque pays seront demain ce que l'on aura su faire d'elles ».

+ Dans le septième texte (« L’affirmation du pouvoir autonome de l’information »), les auteurs affirment que si les Etats contrôlaient jusqu’à tout récemment l’information, ce n’est plus le cas depuis quelques décennies.

En effet,  l’intention des États  à «  contrôler les moyens d'information à été (considérablement) atténuée en raison de la multiplicité des sources, sous la poussée de la mondialisation des médias audiovisuels relayés par les satellites indifférents aux frontières géographiques, et sous l'influence des centrales d'information et de spectacles organisées en puissantes entreprises multinationales ».

Un degré supplémentaire dans « la mutation a été franchi depuis 1990 par l'avènement d'Internet, qui donne à chaque possesseur d’un site Web la possibilité individuelle de s'adresser comme émetteur et comme auteur à une audience illimitée ». Ce qui est incontestablement source de richesse et de circulation d’informations, de savoirs et de cultures.

Mais cela, remarquent les auteurs, pourrait aussi être source de grands périls (idées perverses, désinformation, spéculations financières…etc) ce qui appelle régulations et définitions des codes de déontologie.

+ Dans le huitième texte (« La mondialisation et le rôle des Etats »), les auteurs observent que « l'internationalisation des affaires et des idées a toujours été très active, mais elle change de nature. Elle devient mondialisation et globalisation lorsque la croissance des échanges appuie son développement sur la dématérialisation des activités et sur l'explosion de la complexité sociale. Dans la transparence des réseaux, les mouvements et les interactions s'effectuent sans obstacles. Tout se passe comme si cette prise en masse devait être arbitrée par le seul effet des concurrences ».

Et de considérer que « la conception régalienne de l'État est en difficulté. La pression de la mondialisation casse les monopoles des services publics. Les contrôles, toujours exercés dans l'histoire par le pouvoir politique sur l'argent, l'information et la formation des esprits, sont inopérants. Le centralisme est inadapté à l'expérimentation par les pionniers. L'État est contraint de redéfinir ses missions en les réduisant à l'essentiel. Il est soumis à l'effet de taille : trop petit, il ne pèse d'aucun poids dans les négociations à l'échelle du monde, d'où l'inévitable poussée des regroupements régionaux ».

En même temps, remarquent-ils, « chaque État dispose du pouvoir d'établir des normes juridiques, mais il ne peut les faire exécuter que dans le cadre limité de sa souveraineté territoriale.

 Dans le faisceau d'interdépendances qu'apporte la mondialisation, une série d'effets extraterritoriaux se manifestent avec une intensité jamais rencontrée jusqu'ici. Les conflits ne pourront être évités que par une réflexion conduite à un niveau intergouvernemental ».

+ Dans le neuvième texte (« La mondialisation : les valeurs et l’éthique »), les auteurs considèrent que « dans la mondialisation, les problèmes d'éthique ont une étendue universelle ».

En effet, « les sciences posent les questions de leurs limites de capture des moyens financiers pour les recherches lourdes, limites du droit d'expérimentation dans certains domaines critiques comme la reproduction ou le cerveau humains, limites dans les programmes de développement en nucléaire ou en chimie des produits toxiques, limites des applications aux armements, etc. Les ingénieurs sont demandeurs sur les usages de l'énergie, de l'eau, sur les risques irréversibles. Ils rejoignent les responsables des communications dans la quête d'une infoéthique ».

Tout cela appelle, pour les auteurs, définition de nouvelles valeurs et mise en place de nouvelles normes éthiques.

+ Dans le dixième texte (« Mondialisation et lien social »), Brunsvick et Danzin considèrent, à juste titre, que « conscient que la mondialisation déborde les gouvernements, le public commence à mettre en doute l'État protection. Par un effet de rétroaction, les individus cherchent à reconstruire des zones de sécurité fondées sur la maîtrise directe de leur environnement social. Les relations interpersonnelles souvent défaillantes tendent à être revivifiées. Les solidarités familiales se reconstituent en dépit de l'éclatement des foyers. On voit se multiplier les affinités électives, les processus d'affiliation sur des bases ethniques ou religieuses. La pesanteur de l'incertitude renforce le resserrement sur les petits groupes : retour aux sectes et vertige de la magie mais aussi aspiration à la vie associative et aux engagements dans le bénévolat ».

Paradoxalement à cela, l’on assiste à  « un retour du territoire selon Max Weber: espace mental et social dont tous les membres partagent les règles, les rites, les valeurs et les projets. Les frontières physiques s'effacent, le territoire se définit par les valeurs et les codes culturels. D'où l'importance des diasporas… comme niche de confort et comme système de propagation des connaissances et des comportements ».

C’est dire, en somme, que la mondialisation renouvelle curieusement «  le problème des villes où  les mégapoles concentrent des pouvoirs politiques, financiers, économiques, culturels et de service, pouvoirs qui vont bien au delà des frontières des États ».

+ Au chapitre onzième (« L’éducation ouverte sur la nouvelle civilisation »), les auteurs sont convaincus que « les systèmes éducatifs doivent, en effet, répondre aux nouvelles conditions de la compétence professionnelle et de la culture personnelle imposées par l'émergence de la civilisation de la communication dans une économie mondialisée ».

En effet, au-delà du principe « apprendre à apprendre », l'éducation devra aider à affronter la complexité pour ce qui est de l’ aptitude à « rechercher les connaissances dans les sites mondiaux de mémorisation », à la « capacité de conduire des concertations ouvertes à des opinions contradictoires », et à la « préparation des esprits à associer dans un système unique de raisonnements la reconnaissance du concret et les supports de l'abstrait ».

+ Au dernier chapitre (« Passeport pour l’ère du virtuel »), les auteurs reviennent sur l’« hypothèse de départ » selon laquelle la mondialisation n’est qu’une manifestation, parmi d'autres, d'une mutation de civilisation : « elle change la vision du monde, modifie les cultures et les moeurs, redistribue les cartes de la puissance, de l'intelligence et des capacités d'initiatives, exige le recours à des modèles mentaux inédits, notamment relatifs à l'organisation sociale ».

Si, affirment Brunswick et Danzin, l'invasion par l'immatériel est le propre de l'homme, elle est, en quelque sorte, une réémergence de l'Esprit.

Et si les jeunes d’aujourd’hui rêvent devant les écrans dans la contemplation des représentations virtuelles, ils auront du mal, avec le temps, à réaliser  « leur communion avec la nature, l'eau, le ciel, la terre et le feu ».

C’est, en définitive, le choc de la mondialisation  qui s'étend aux différentes cultures…mais dont la survie est essentielle à la définition même de l'humanité.

Yahya El Yahyaoui

Rabat, 29 Juin 2006