«L’acte productif dans la société des savoirs et de l’immatériel»
Hubert
Bouchet, CES, Paris, Janvier 2004, 236 p.
1- En introduction à ce rapport,
rédigé pour le compte du Conseil Economique et Social, l’auteur dit ceci: «de
tous temps, savoir et activité productive sont en interaction par la technique,
qui incarne une alliance renouvelée sans relâche, par l’entremise de l’être
humain. Aux temps anciens, savoir faire et tour de mains traduisaient cette alliance,
dans la lente amélioration des outils, et dans le perfectionnement des habiletés
professionnelles».
Ceci a
été ainsi de tous temps, mais la révolution industrielle marque, dans l’esprit
de l’auteur, l’entrée dans une ère nouvelle, caractérisée par «l’emprise
croissante de l’être humain sur son entour, par le truchement de la
connaissance qu’il en acquiert et met en application. Enclenché, le mouvement
perdure et prend de la vitesse en fonction de l’avancée des connaissances
incarnées dans la technique».
Depuis
lors, l’immatériel, appelé aussi «donnée» ou «information», s’est substantiellement
incorporé dans l’acte productif, facilitant la tâche de l’opérateur, quand il
ne se substitue pas à lui, à tel point que «la part humaine de la production
peut se ramener à la surveillance du process, et que l’activité essentielle de
l’homme se résumerait à recueillir, et traiter un ensemble de plus en plus
dense d’informations en amont et en aval de la fabrication».
Après
l’acte productif, l’immatériel s’incorpore dans le produit fabriqué dont il
renouvelle l’économie, conduisant à ce que la dimension matérielle de l’acte
productif devienne de plus en plus dépendante de ses amonts et avals.
De leur
côté, estime l’auteur, les utilisateurs s’emparent des nouveaux produits pour, éventuellement,
leur donner d’autres finalités auxquelles n’a jamais pensé l’inventeur.
En effet,
«du monde de la production, l’immatériel a, en parallèle et non à la suite, gagné
celui de la vie quotidienne et personnelle de chacun d’entre nous, pour en perturber
l’ordonnancement», conduisant progressivement à effacer la frontière entre
activité professionnelle et vie privée.
De la
même manière, les innovations techniques dont la rapidité croissante d’installation
dans la vie de tous les jours est la marque, engendrent des bouleversements
dont on n’a pas encore mesuré tous les effets. Certaines de ces innovations
conjuguées entre elles, seront de véritables révolutions.
Ainsi, «dès
lors que l’infiniment petit, représenté par la microélectronique, se trouvera
marié à la biologie, le mouvement des nanobiotechnologies devrait prendre tout
son essor. Inventer des circuits capables de s’intégrer dans la matière
vivante, tel est un des objectifs de la science d’aujourd’hui, qui pourrait trouver
une application concrète demain ou après demain».
Du fait
de l’accélération de la vitesse des mutations, une seule génération voit
actuellement se préparer, apparaître, se développer à la fois de nouvelles techniques
et leurs applications dans la vie courante. Elle peut en voir aussi disparaître
beaucoup. Il n’est que d’observer «le temps de plus en plus court que met une
découverte pour se diffuser, sinon à l’ensemble de la population, du moins à
une large partie d’entre elle».
En effet,
«là où il fallait encore de l’ordre du demi siècle voire plus (l’automobile,
l’avion…), là où il fallait encore aussi quelques décennies (radio,
télévision…), la vitesse de diffusion des nouveaux outils de l’information et
de la communication, bref des vecteurs de la société de l’immatériel, n’est
plus que de l’ordre de quelques années, voire, quelques mois (internet…)».
2- Ainsi, dans le domaine de
l’alimentation par exemple, la métamorphose est manifeste, où «c’est le facile
à préparer, à manger, particulièrement goûteux ou bon pour la santé, qui s’est
imposé», les évolutions au sein de chaque famille devenant de plus en plus favorables
aux produits transformés ou différenciés.
Du côté
de l’hygiène, la personnalisation de l’habitat (l’habitation sur mesure),
l’intégration de l’intelligence artificielle et une meilleure gestion de
l’environnement, deviennent une exigence de taille, avec omniprésence de
gadgets nouveaux (télévisions, vidéo, musique, jeux, téléphones, cameras…etc.),
et de micropuces incrustées dans les murs, les plafonds, les sols et les appareils
électroménagers, pour permettre à la maison de combattre l’isolement, ou d’éviter
à son occupant bien des désagréments.
Dans ce
contexte, note l’auteur, c’est surtout la progression des pratiques audiovisuelles
et informatiques domestiques qui est le phénomène le plus spectaculaire de ces
trente dernières années: «la consommation d’images, de sons et d’écrits a
provoqué une considérable diversification de l’offre de programmes et de
contenus, accroissant la présence encore plus forte qu’auparavant de la télévision
et de l’ordinateur dans l’univers quotidien».
En même
temps, la banalisation des technologies numériques de la communication a provoqué
des bouleversements tous azimuts: «accès à la connaissance encyclopédique, à la
culture et à la création artistique, aux rêves et aux voyages, aux jeux et au
divertissement, à la rencontre et à la discussion».
Dans le
champ de la santé, le constat est aussi sans appel, remarque l’auteur. «Les
soixante dernières années ont vu la médecine changer plus qu’elle ne le fit
dans les millénaires précédents. Fondamentales la révolution des sulfamides, en
1937 et, à partir de 1950, celle de la biologie ont donné le signal de départ
d’une réaction en chaîne au rythme soutenu sinon accéléré».
Aujourd’hui,
trois médecines du futur sont plus particulièrement évoquées: la thérapie
génique, la médication individualisée et la restauration cellulaire, le
«nanorobomédecin», la «nano vidéo» et l’«ange numérique» n’ayant dit que leurs
premiers mots.
Du côté
de la guerre, l’auteur rappelle que depuis les temps anciens, celle ci «a
toujours été le laboratoire privilégié des grandes avancées technologiques.
L’exemple le plus spectaculaire de ces innovations militaires utilisées à des
fins civiles, est sans doute celui de l’informatique et, plus récemment, celui
du développement d’internet. Nés de recherches militaires, ils ont acquis
aujourd’hui une importance considérable dans tous les domaines de l’activité
humaine».
L’observation
des évolutions dans l’art de la guerre ne laisse pas de doute: les dernières
décennies ont enregistré des transformations qui voient la technique supplanter
l’homme au coeur des batailles, «jusqu’à nourrir l’illusion de combats sans
risque de victime humaine».
3- Evoquant les fonctions collectives
dans la société des savoirs et de l’immatériel, l’auteur s’arrête
essentiellement sur la fonction de communication:
+ Il remonte l’histoire pour préciser
qu’ «en appliquant son invention à l’impression de la bible, Gutenberg
ouvrait une voie dont la portée fut considérable». En effet, «en rendant
possible la circulation des textes philosophiques, le livre accélère la
critique religieuse, la diffusion de livres de messe à bon marché, réduit le
rôle de la mémoire, et fait perdre prestige au prédicateur. En développant la littérature
de voyage, le livre fournit l’assise des découvertes».
+ Parallèlement à l’imprimerie, le
télégraphe, et plus tard le téléphone s’étendirent. Quoique faisant l’objet de grandes
circonspections, le télégraphe et le téléphone ont incontestablement permis l’entrée
dans l’ère de la communication, caractérisée aujourd’hui par deux grandes
tendances qui vont de pair: la communication en situation de mobilité d’une
part, la miniaturisation d’autre part.
En fait,
l’une des plus importantes lignes de force de l’évolution des machines à communiquer,
observe l’auteur, «est la poursuite de la miniaturisation engagée dès
l’avènement de l’informatique, réalisant depuis déjà 20 ans un doublement des
capacités de mémoire et de calcul, à volume égal de composants électroniques, tous
les 12 à 18 mois.
Cette
évolution n’est pas simplement quantitative, elle a eu des conséquences
qualitatives fondamentales qui permettent à un ordinateur aujourd’hui de
réaliser des tâches inconcevables il y a peu, par exemple dans les systèmes de
conception assistée par ordinateur, dans la création graphique et audiovisuelle,
dans la prévision météo et, de façon générale, en ingénierie».
S’il est
difficile, de nos jours, de mesurer les implications de cette tendance, il est
toutefois sûr que les plus prévisibles touchent d’une part les fonctions
audiovisuelles domestiques, d’autre part la présence de plus en plus courante
d’informatique complexe dans les mobiles et portables.
Par
ailleurs, l’une des évolutions techniques prévisibles les plus importantes et
les moins perçues par le public, pense l’auteur, est sans doute l’oralisation
croissante des procédures d’usage des systèmes informatiques. «Cela signifie un
abandon, ou une marginalisation à terme (un terme qui excédera sans doute les
dix ans) de l’usage du clavier, de tout système digital de rédaction, de
consultation, de navigation et de traitement simple (le téléphone) ou complexe
(l’ordinateur) de données…Il y aura sans doute substitution assez rapide et
générale du duo oralité/audition au couple digitalité/lecture».
Et sans
qu’on en ait encore bien conscience, «s’accomplira alors une révolution
culturelle certainement beaucoup plus fondamentale, profonde, que ce qu’on a
coutume de mettre au compte d’internet. Cette fois, notre relation à une grande
partie du réel qui passe aujourd’hui par la main et la vue, basculera entièrement
vers la voix et le son: c’est tout le rapport du corps, du système
sensori-moteur de chaque individu, à la connaissance et au monde qui en sera
bouleversé».
En
conséquence à cela, «l’accroissement considérable des possibilités et
performances de connexions tout à la fois mobiles et riches, va permettre le
succès d’usages sociaux nouveaux ou encore embryonnaires des systèmes
informatiques à distance. On pense d’abord bien sûr aux systèmes de
sécurisation collective ou privée, notamment par la télésurveillance, dont tout
indique qu’il y a une forte propension à leur extension. Les systèmes de
sécurisation bancaire et, plus généralement, de données à caractère
confidentiel ou de secret industriel, deviennent une nécessité pour lutter
contre la cybercriminalité. Dans les domaines publics ou privés, les systèmes
de télé-alarme, de télésurveillance des grands malades vont se répandre, même
si le coût du suivi des alertes reste un obstacle à leur généralisation».
+ Force est de constater cependant,
note l’auteur, que temps technique, temps industriel, temps des usages, temps
des professionnels, temps esthétique, se déroulent de plus en plus suivant un
rythme particulier.
Dans le
temps de la technique, de la recherche développement et de l’innovation, notamment dans le domaine de
l’électronique et des télécommunications, il n’est plus possible, par exemple,
d’être assuré qu’une nouveauté ne sera pas rendue obsolète avant même sa mise
en œuvre, par une nouveauté concurrente.
Avec le temps industriel, la stratégie de l’offre
toujours en vigueur, pourrait ne pas rencontrer une demande réelle ou solvable,
auquel cas, l’on verrait «des produits s’adapter à une évolution des usages qui
ne correspondait pas à leurs prévisions initiales, le magnétoscope ne sert
qu’accessoirement à faire des films amateurs, les usages de la télématique se
sont plus développés du côté de la messagerie que du côté de la consultation des
banques de données grand public, de même pour internet».
Dans le
temps des usages, il faudrait noter, remarque l’auteur, que si une pratique
volontariste de l’offre peut susciter la demande, «elle doit savoir s’adapter
aux premières tendances de la demande. Les évolutions des pratiques sociales
sont lentes et en relation dialectique formelle ou diffuse avec l’évolution de
l’offre technique».
Du côté
du temps de l’application, tout le problème serait de savoir comment se
placer par rapport à un utilisateur confronté à «un monde multidimensionnel,
créé et fonctionnant avec l’aide d’ordinateurs reliés au sein d’un large
réseau. Chaque poste de travail y est une fenêtre ouverte sur ce monde, où les
distances paraissent abolies. Les objets vus ou entendus ne sont ni des objets
physiques, ni nécessairement des représentations d’objets physiques, mais
doivent plutôt être considérés comme de pures données, comme de l’information à
l’état brut. Ces informations proviennent bien sûr, pour partie, des activités
du monde naturel et physique, mais sont surtout le fruit du trafic immense
d’informations symboliques, d’images, de sons, produits par toutes sortes de
personnes dans le domaine des sciences, de l’art, des affaires, et de la
culture».
Yahya
El Yahyaoui
Rabat,
9 Août 2007