«L’Afrique des inégalités: où conduit l’histoire?»
Denis
Cogneau, Ed. Rue d’ULM, Paris, Novembre 2006, 64 p.
1- Denis Cogneau est chargé de
recherche à l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD) à Paris, et chargé
de conférences à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) dans le
master «Analyse et politique
économiques».
2- En introduction à cette étude,
l’auteur dit ceci: «l’Afrique sub-saharienne est le sous-continent le plus
pauvre de la planète, de même que celui où la croissance du niveau de vie est
la plus faible depuis vingt ans. Les conflits armés à fondement ethnique y sont
fréquents, ils s’étendent souvent au-delà des frontières nationales et
témoignent de la fragilité des États définis par ces frontières. Par ailleurs, l’originalité
des structures familiales, des relations de parenté et des règles de succession,
continue de faire apparaître les sociétés africaines comme particulièrement
étranges à l’œil occidental ou même asiatique».
L’Afrique
est aussi la région la plus inégale de la planète.
Cette
région, la plus pauvre du monde, est aussi celle où les inégalités de revenu
sont les plus élevées. Elle cumule de fortes disparités de revenu «entre pays
différents d’une part, et au sein de chaque pays d’autre part»: un africain
moyen consomme deux fois moins qu’un asiatique, quatre fois moins qu’un latino-américain,
huit fois moins qu’un européen (dix fois en excluant
En même
temps, «un Africain, faisant partie du quart des Africains les plus riches,
consomme plus de quatre fois plus qu’un Africain faisant partie du quart des
plus pauvres», et le dixième des Africains les plus riches, consomme environ quatorze
fois plus que le dixième des plus pauvres.
Ces
inégalités, estime l’auteur, sont l’héritage d’un espace fragmenté datant de la
période coloniale, mais qui se sont prolongées après les indépendances
politiques.
Ainsi, les
découpages territoriaux effectués par les puissances européennes au début du XXe
siècle, qui n’ont pratiquement pas été remis en cause, ont déterminé des pays
de superficies très différentes. «Les pays les plus vastes et les plus peuplés,
comme le Nigeria ou le Congo (ex-Zaïre), sont naturellement beaucoup plus hétérogènes
que les pays plus petits».
Entre
1960 et 1990, les disparités de niveau de vie entre pays d’Afrique ont plus que
doublé, et au sein des Etats (en voie de consolidation), les relations entre le
centre et ses provinces et la gestion des inégalités régionales, font partie
des éléments les plus structurants de la formation des institutions.
Toutefois, «le développement économique et
l’intégration d’un espace migratoire national ont souvent permis que
l’hétérogénéité ne dégénère pas en conflit», d’autant que plusieurs autocrates
«éclairés» ont su contenir les revendications en «partageant le gâteau» dont la
taille laissait des marges de manœuvre.
Le tracé
colonial et postcolonial des frontières a, précise l’auteur, «non seulement démembré
des groupes ethniques homogènes, mais aussi réuni des groupes très différents
du point de vue de la culture politique… les groupes ethniques les plus
structurés politiquement, comme ceux qui sont issus de royaumes précoloniaux,
ayant tendance à entrer en conflit pour le pouvoir étatique, tandis que les
groupes les moins structurés, comme ceux provenant de sociétés acéphales, ont
eu tendance à s’en trouver exclus».
C’est la
raison pour laquelle, les puissantes élites postcoloniales trouvent leur
intérêt dans l’intangibilité de ces frontières, qui «garantit
internationalement leur droit de propriété sur Le démembrement colonial». C’est
la raison pour laquelle aussi, les nombreux conflits civils qui déchirent les
nations africaines aujourd’hui, impliquent presque tous certains États voisins,
que ce soit sous forme d’ingérences volontaires ou de répercussions subies
comme l’afflux de réfugiés (Rwanda, Soudan, Congo, Sierra Leone, Liberia, Côte
d’Ivoire…etc.).
Et c’est
enfin la raison pour laquelle, «la plupart des États n’ont pas abordé de front
les questions cruciales de citoyenneté, qui leur sont posées, et ont la plupart
du temps conservé le droit de la nationalité qui prévalait chez le colonisateur
avant les indépendances».
Par
ailleurs, estime l’auteur, les inégalités spatiales constituent une facette des
inégalités qui prévalent à l’intérieur des pays, et contribuent à «l’explication
de l’ampleur des inégalités observées en Afrique sub-saharienne».
Au-delà
des inégalités régionales, les États postcoloniaux ont hérité d’institutions économiques
et sociales extractives, caractérisées par un dualisme extrêmement marqué entre
un secteur formel de taille réduite, et un vaste secteur informel incluant la
paysannerie.
De même,
beaucoup de pays se caractérisent par un dualisme scolaire et sanitaire, caractérisé
par la coexistence d’institutions d’élite publiques et privées coûteuses
situées dans la capitale, et d’un secteur de base (écoles primaires et
dispensaires) faiblement doté en personnel, médiocrement approvisionné et
inégalement réparti sur le territoire.
Dans ce
contexte, l’école a joué un rôle très dangereux, car elle a été (et est
toujours) l’une des clefs d’accès, «non seulement aux emplois dans le secteur
moderne, mais aussi aux positions dans l’appareil d’État et au pouvoir politique,
suivant en cela les évolutions des sociétés européennes».
L’inégalité
des chances dans l’accès implique, par conséquent, une reproduction plus
accentuée des élites politiques.
Une
conséquence indirecte des politiques scolaires et éducatives coloniales se situe
ainsi au niveau de la composition des élites. Elles pourraient aussi «avoir
déterminé les trajectoires politiques des États indépendants, pendant la
première phase de leur consolidation».
Ces
inégalités transversales sont par ailleurs en cohérence avec les inégalités
longitudinales entre des individus d’origine sociale différente, telle que
mesurée par la profession, l’éducation des parents et la région de naissance.
Par
ailleurs, les politiques d’ajustement structurel imposées par le Fonds monétaire
international et
Affaiblis
et privés de ressources, beaucoup d’États ont connu un accroissement de la
corruption. Et même en traitant quelques symptômes, le mal n’a pas été guéri.
Dans
le même temps, la vague de
démocratisation a comporté sa part d’ombre. Quand l’exacerbation de la
concurrence politique induit une instrumentalisation de l’ethnicité à grande
échelle, une «fission» des élites peut brusquement succéder à leur état de «fusion» et de collusion.
Les
récessions mettent d’autant mieux à l’épreuve la légitimité des États, qu’elles
en révèlent le caractère profondément inégalitaire. Ce dernier pourrait être remis
en cause pacifiquement dès lors que la démocratie signifierait une véritable
séparation des pouvoirs, et non pas seulement un jeu électoraliste entre
prétendants carnassiers et claniques.
En somme,
l’Afrique sub-saharienne est non seulement le sous-continent le plus pauvre de
la planète, mais aussi le plus inégal. Elle cumule de «larges écarts de
richesse entre nations, proches de ceux qui s’observent en Asie, et des
inégalités massives au sein des nations, comparables à celles qui prévalent en
Amérique latine». Les inégalités d’aujourd’hui sont à la source de violences
économiques, sociales et politiques, et aussi d’une mauvaise allocation des
ressources, qui handicapent le développement.
Les
institutions extractives, léguées par la colonisation aux jeunes États
indépendants, ont induit un dualisme marqué des emplois, des revenus et des
systèmes scolaires et sanitaires qui constituent les sources majeures des
inégalités actuelles.
Aujourd’hui,
l’inégalité fragilise de l’intérieur et de l’extérieur les nations africaines.
Elle constitue «le substrat d’un clientélisme qui induit une ethnicisation du
jeu politique, sous la forme d’une concurrence entre factions pour l’accès aux
ressources de l’État. Combinée à de fortes disparités régionales, cette
concurrence est susceptible de dégénérer, en cas de récession, en diverses
formes de contestation de l’État central, la concentration des ressources et
des activités étant également un facteur de vulnérabilité économique. Ces
conflits internes ont tendance à s’internationaliser, tandis que les conflits
directs entre États souverains sont extrêmement rares».
Yahya
El Yahyaoui
Rabat,
19 Avril 2007.