«L’Afrique et la civilisation virtuelle»

Alain Kenfack, CRDI, 2003, 151 p.

 

 

1- L'expansion rapide ces dernières années d'internet sur le continent africain amène à s'interroger sur ses retombées pour le développement. Autrement, l'avènement de l'internet en Afrique, va-t-il favoriser le développement? Sous quelles conditions? Quel apport pour la culture et l'éducation?

 

La question à laquelle tente de répondre ce livre n’est pas de savoir si, dans la course à la maîtrise des nouvelles technologies de la communication, l'Afrique a les moyens d'accéder, à armes égales avec les pays développés, aux autoroutes de l'information, mais plutôt: «les dirigeants africains sauront-ils saisir cette nouvelle opportunité pour améliorer le quotidien des populations et raccrocher leur pays au train de l’économie mondiale?»

 

Ce livre milite pour un travail des Africains sur eux-mêmes, «une remise en question sincère des leaders africains, qu’ils soient de la société civile ou qu’ils fassent partie de la classe dirigeante».

 

Il s’agit de réfléchir et d’agir conformément au slogan selon lequel «si l’Afrique a raté la révolution industrielle, elle ne doit pas rater celle de la révolution de l’information».

 

2- Les quarante années que vient de vivre l’Afrique sont loin d’être glorieuses, remarque l’auteur. Car, malgré les discours et les bonnes intentions, «l’Afrique reste enfermée dans le cercle vicieux de la pauvreté, et se trouve dans l’incapacité de bénéficier de la prospérité mondiale. Les efforts pour rétablir la paix dans les pays en proie à la guerre et aux conflits civils, semblent parfois vains».

 

En effet, près de la moitié des Africains dispose de moins d'un dollar par jour pour vivre, et moins d'un quart d'entre eux parviennent à gagner deux dollars par jour. Sur le plan du commerce international, l'Afrique subsaharienne ne représente que 2% des échanges mondiaux. Un enfant sur sept meurt en Afrique avant son cinquième anniversaire, alors que le monde développé jouit d'une prospérité sans précédent. Par ailleurs une part importante de l’aide reste dans le pays donateur, en termes de missions d’experts, d’achats d’équipements et de transports.

 

La communauté internationale, à la fois impuissante et complice, hypocrite ou naïve, salue souvent les discours, mais ferme les yeux sur les pillages et exactions, ne réagissant que quand ses intérêts sont en jeu.

 

En même temps, l’Afrique qui n’a pas de moyens pour nourrir ses populations, en trouve pour s’offrir des armes et s’entretuer. Les chômeurs trouvent des refuges dans les milices, armées ou non, se payant dans les pillages.

 

Combien de plans d’ajustement ont été mis en place par le couple de Bretton Woods, F.M.I-Banque Mondiale ? Combien d’accords ont été signés ? Combien de fois on a entendu une mission d’évaluation déclarer que les autorités locales avaient fait des efforts et que les choses étaient en bonne voie ? On voit bien que le temps qui passe n’arrange pas les choses, au contraire, note l’auteur.

 

Il y a certes accumulation des richesses par quelques-uns, mais pas de redistribution, ce qui creuse les clivages et explique qu’à côté de la misère ambiante, se développe une classe de personnes de plus en plus riches.

 

Les expressions du genre «enrichissement illicite», «abus de biens sociaux»… n’existent qu’en faculté de droit, tant pis pour ceux qui veulent leur trouver une application concrète, observe amèrement l’auteur.

 

Les nouvelles technologies de la communication vont-elles réussir là où les contrats de performance, la dette, l’aide internationale, la dévaluation, les plans d’ajustement…ont échoué ? Ce n’est pas automatique, assure l’auteur. Autant les mentalités doivent changer dans les rues et dans les cercles de décision, autant le rôle de l’Etat dans un environnement moderne est à définir en conséquence.

 

L’Afrique, qui se cherche un destin à l'aube de ce millénaire, doit se redéfinir autour de projets qui restent à préciser et dont la trame de fond est la mondialisation. Parce que «cela exige de nombreux changements, cette mondialisation devient l'une des forces qui façonnent la société. Elle ne crée pas un village planétaire à partir d'un modèle unique, mais un système-monde qui cherche ses modèles».

 

Ce n'est pas la mondialisation seule qui est responsable des maux africains, estime l’auteur. «Déstabilisés par la colonisation, les leaders africains ont démontré au fil des années leur incapacité à s’adapter à l’évolution du monde. La mondialisation a brisé les frontières, et l’Afrique voit déferler sur elle un flot de modèles culturels étrangers. La société qui émerge sera beaucoup plus complexe et probablement multiforme, car on sait maintenant qu'un seul système de valeur ne peut exprimer cette complexité».

 

3- La plus grande rupture que provoque internet avec les anciens modèles est la dilution du pouvoir, pense l’auteur. Dans un monde marqué par le leadership des détenteurs de l’information, l’avènement de l’internet est une véritable révolution démocratique. «Avec cet outil naît une nouvelle problématique, celle de la surinformation. Il existe aujourd’hui des milliers de bases de données, des milliers de serveurs d’accès libre, la difficulté est de se retrouver dans cette abondante information».

 

Réagir vite et s’adapter rapidement aux changements dans son activité ou dans sa carrière…tel est l’enjeu dans la civilisation internet, pense l’auteur. Cela nécessite de sortir des modèles actuels «pour acquérir rapidement de nouvelles compétences, et s’adapter aux nouvelles exigences personnelles et professionnelles. Il s’agit pour les entreprises et les Etats, comme pour les individus, de mettre en place des procédures simplifiées afin d’augmenter souplesse et réactivité aux stimuli de l’environnement».

 

En effet, avec internet, on assiste à une évolution rapide des métiers, de nouvelles filières se créent avec des caractéristiques nouvelles par rapport à l’ancienne culture. La nouvelle ère se caractérise par le rôle accru de l'abstraction, il est de plus en plus difficile de dissocier l’utile du futile.

 

L’offre de service est devenue un élément déterminant de compétence et de performance. «Les entreprises qui gagnent sont celles qui misent sur les services pour maintenir ou séduire une nouvelle clientèle. Les collectivités locales et l’Etat voient ainsi se créer de nouveaux emplois et espèrent, grâce à cette évolution, la régénération du tissu économique, notamment dans les régions défavorisées».

 

L’Afrique n’est plus à l’écart de la révolution provoquée par les innovations technologiques dans les domaines de l’informatique et des télécommunications. «Le nombre d’ordinateurs connectés à internet évolue grâce à la récupération des ordinateurs obsolètes du Nord, à la baisse des prix des ordinateurs neufs… La multiplication des cybercafés dans les capitales et villes africaines ouvre l’accès de l’internet à un public toujours plus nombreux».

 

L’enseignement est un autre secteur suscitant beaucoup d’initiatives fondées sur le développement des NTIC. On peut citer le Learning Network For African Teachers (LNAT), sponsorisé par l’UNESCO, pour aider les professeurs à devenir de meilleurs étudiants et de meilleurs enseignants à la fois.

 

Si rien n’est fait dans l’approche stratégique pour éviter les erreurs des précédentes tentatives de développement de l’Afrique, dans quelques années «on risque de ranger les nouvelles technologies de la communication au rang des rendez-vous manqués», constat l’auteur.

 

La question qu'il faut toujours se poser est la suivante : une technologie oui, mais pour quoi faire ? En cela, internet n'est pas différent des autres grandes révolutions technologiques de l'histoire. Il se diffuse plus vite dans les milieux qui en ont l'usage. Or une technique ne devient un instrument majeur des pratiques sociales que lorsque la société dans son ensemble s’en approprie pour avancer.

 

Des expériences diverses sont menées un peu partout en Afrique. Pourtant aucune de ces expériences, le plus souvent à cause de leur caractère premier centré sur la technologie et les infrastructures, n'intègre une véritable dimension politique et sociale. Ce qui conduit parfois à accréditer une vision réductrice, voire négative de la technologie en question.

 

En Afrique, observe l’auteur, les handicaps sont connus, il s’agit de l'absence: de démocratie, de bonne gestion, de bonne gouvernance et de stabilité à long terme.

 

L'erreur est de croire que l’Afrique sortira automatiquement de la crise actuelle, grâce à un nouveau cycle marqué par le développement des NTIC. La clef de la problématique est «une nouvelle organisation sociale basée sur une prise de conscience des responsabilités de chaque acteur».

 

Ce qui manque aujourd'hui à l’Afrique, ce sont moins les compétences et la matière première, qu'une «réflexion globale sur les stratégies et les actions à mener pour arriver à cette société équitable tant recherchée. Ce qui manque, en un mot, c'est une vision. Une vision pour l’Afrique dans la nouvelle société mondiale qui se met en place».

 

Selon une étude de l'OCDE intitulée International Mobility of the Highly Skilled, l'expansion accélérée des secteurs de haute technologie au Taipei chinois, en Corée du Sud et en Irlande doit beaucoup aux migrants de retour.

 

Selon ce rapport, la fuite des cerveaux est profitable au pays d'origine à condition que les émigrés reviennent en rapatriant les compétences technologiques et entrepreneuriales nouvelles qu'ils ont acquises à l'étranger, «surtout s'ils ont des capitaux à investir ou des contacts dans les milieux scientifiques et technologiques internationaux. L'Inde demeure la destination favorite pour la délocalisation de développement de logiciels et de services informatiques».

 

Pour éviter de perdre des travailleurs hautement qualifiés, il importe que les pays en développement créent leurs propres structures d'innovation et de recherche. Dans ce contexte, est cité l'exemple de la Chine «qui a récemment lancé un programme destiné à transformer, après sélection, 100 universités en pôles de recherche de classe internationale».

 

Les enjeux se situent également au niveau de l'aménagement du territoire avec le développement d'un réseau téléphonique à haut débit accessible à tous, en ville comme à la campagne.

 

La réussite du développement par les NTIC «passe par une adhésion de la majorité des Africains, quelle que soit leur classe sociale, et donc par une réelle vulgarisation des changements que ces outils et techniques occasionnent. C'est aux Etats, aux collectivités locales et aux associations d'assurer aujourd'hui l'appropriation de ces techniques par le plus grand nombre, ou du moins de coordonner la mise en oeuvre des outils nécessaires à cette mission».

 

Ces technologies nouvelles ne libéreront leur plein potentiel que si elles sont introduites dans les mentalités. C'est bien par cette appropriation qu'elles favoriseront, avec leurs nouvelles formes d'organisation, l'accroissement de l'emploi et l'amélioration des conditions de travail en Afrique.

 

L’Afrique n’en tirera profit «que si les Africains sont capables de mettre en place des politiques s’appuyant certes sur l’originalité africaine, mais respectant les exigences de l’économie moderne».

 

Yahya El Yahyaoui

Rabat, 1er Mai 2008