«Anthropologie de la société digitale»

 

Salvino A. Salvaggio et Alii, Groupe ICHEC, Bruxelles, 2001, 217 p.

 

«Anthropologie de la société digitale» est un collectif qui reproduit une série de réflexions en vue de cerner les futurs possibles de la société digitale, et ce à travers une approche pluraliste et interdisciplinaire du rapport entre société et technologie.

 

1- En première partie («Paroles d’experts»), l’on a affaire à des contributions se penchant sur la définition et la délimitation du champ d’étude: explorer les caractéristiques génériques et fondatrices de «l’économie digitale».

 

+ Dans «La digital economy: de la rareté à l’excès», Salvino A. Salvaggio (docteur en sciences sociales et spécialiste de la théorie des systèmes de communication), dit ceci: «rien de ce que nous sommes n’échappe plus à l’intervention des nouvelles technologies. Economie, santé, culture, société, politique, communication, sentiments, apprentissage, sexe, spiritualité, jeu, sport, tout se passe comme si chacun de nos rêves ou projets, même les plus fous et visionnaires, pouvait déjà bénéficier d’une technologie innovante pour le concrétiser, ou le pousser encore plus avant sur des terres en friche où même l’essentiel reste à découvrir».

 

Il considère que depuis les années 1998/1999, les interrogations les plus fréquentes portaient essentiellement sur deux ordres de problèmes: «les modalités d’insertion du chiffre d’affaire de la digital economy dans les cases appropriées de la comptabilité nationale, (et) l’opportunité de créer ou pas une sous-comptabilité du secteur digital, capable à la fois de s’émanciper de toute référence territoriale, et de rester insérée dans le compte rendu comptable de l’économie nationale».

 

Toute la question est de «savoir si les pratiques émergentes du nouveau business inhérentes à la galaxie Internet constituaient une extension de secteurs économiques, industriels et financiers déjà existants ou si, au contraire, elles devaient être considérées comme les premières expressions d’une sphère relativement nouvelle et autonome, par rapport aux catégories habituelles que la comptabilité publique avait consolidé et utilisé pendant ces dernières décennies».

 

Trois positions essentielles paraissent probables : «la prise en considération de ce qui est en train de se passer comme simple évolution de forme sans réel impact en profondeur sur les critères de classification macro-économique, la possibilité de devoir insérer un chapitre radicalement nouveau dans la comptabilité nationale, (et)une solution intermédiaire où la perspective de nouvelles catégories se construit comme une mise en tension extrême de la legacy classificatoire».

 

En effet, dit l’auteur, si les analyses provenant des différents instituts de recherche de marché convergent pour affirmer une pénétration grandissante des technologies d’information et de communication dans les activités économiques, «les données quantitatives proposées ne permettent pas de dégager les modalités d’utilisation particulières (qualitatives), ni les différentes attitudes des entrepreneurs à leur égard» et qui sont centrées sur la capacité desdites technologies d’élargir et de conférer une meilleure assise tant à leurs propres stratégies commerciales qu’à leurs politiques de distribution existantes.

 

Par contre, évaluer la possibilité d’utiliser l’internet par exemple comme vecteur pour mener à bien un véritable programme de ré-ingéniérisation des processus (tant au niveau du management, qu’au niveau de la production) ou un projet de redynamisation des filières verticales relève, pour beaucoup d’entreprises, d’une planification organisationnelle et opérationnelle encore floue.

 

De plus, le modèle économique de création de la valeur débouche aujourd’hui sur de meilleurs résultats dans les organisations qui ont fait le choix de concentrer l’ensemble de leurs activités en seulement trois macro-départements: (information-technology, analysis-strategy, communication-marketing) complètement étrangers aux catégories de la statistique économique qui font encore référence à une organisation traditionnelle articulée sur une pléiade de fonctions internes (départements des achats, de la production, de la commercialisation, du marketing, des ressources humaines, de l’IT, de la logistique, etc.).

 

Il voit donc l’Internet se fondre dans l’entreprise «en proposant un nouveau paradigme organisationnel en mesure d’imposer un changement profond de toute la chaîne de la valeur. Celle-ci finit par sortir des confins de l’entreprise et par s’étendre de manière distribuée, au point de pénétrer et de structurer toute l’entreprise virtuelle née de l’intégration verticale des différents partenaires économiques».

 

Les entreprises utilisent ici les NTIC comme solution technologique et communicationnelle pour supporter des transformations organisationnelles et stratégiques.

 

Tout indique, en effet, que la dimension anthropologique du système social s’est transformée bien plus en profondeur que ne l’ont considéré les gourous de l’économie digitale, trop concentrés sur une soi-disant évolution radicale des marchés pour pouvoir correctement observer la «capillarisation» et, surtout, la radicalité de nouveaux comportements directement liés à la diffusion des NTIC dans la vie quotidienne».

 

La «révolution digitale» toucherait alors les mécanismes les plus intimes de la société et de l’économie en particulier, «nous poussant tous, de fait, à penser différemment tant l’ensemble des processus de production de la valeur que, plus largement, le fonctionnement des règles d’autoproduction du social».

 

C’est dire que les innovations technologiques qui viennent presque quotidiennement émailler l’activité économique n’ont pas seulement une influence au niveau de la redéfinition des flux de communication internes et externes à l’entreprise. «Leur impact se fait aussi sentir sur le plan de la gestion du temps, de l’espace et du nombre des acteurs impliqués dans la chaîne de la valeur».

 

Du point de vue de l’analyse des marchés, une prévision ratée aujourd’hui aurait des conséquences économiques bien plus aiguës que celles rencontrées il y a deux à trois décennies, car l’instabilité des marchés des NTIC induit une réactivité de l’économie bien plus forte aujourd’hui qu’alors.

D’où la nécessité pour les entreprises de se doter d’une structure, certes flexible, certes adaptable, mais capable d’affronter un environnement bien plus complexe qu’auparavant.

 

Il ne s’agit plus, remarque l’auteur, de «technology push» ou de «market pull», mais bien de «capacité anticipative des scénarios possibles et d’évaluation opérationnelle de la convergence des rythmes de coévolution des marchés par rapport aux nouvelles technologies, et vice versa». Car, le processus d’innovation ne se limite pas au seul domaine technologique, mais il concerne aussi les pratiques professionnelles, organisationnelles, stratégiques, communicationnelles dans lesquelles celui-ci est impliqué.

 

L’abaissement des seuils d’accès à l’information constitue un des éléments déterminants du processus de transition de la société industrielle avancée à la société de l’information. Aujourd’hui encore, la transition «n’est que partiellement visible, alors que trop souvent l’emphase des analystes et des media traditionnels porte sur les aspects les plus éclatants et manifestes de la nouvelle économie digitale».

 

Et l’auteur de rappeler que les nouvelles modalités du savoir nées du Net peuvent servir à analyser les phénomènes économiques engendrés par le Net lui-même, auquel cas «il est indispensable de remettre à jour les méthodologies, afin de pouvoir observer ce qui avant restait inobservable, afin de pouvoir anticiper ce qui autrement resterait imprévisible».

 

En d’autres termes, «le passage d’une économie de la rareté des ressources matérielles et temporelles, à une économie de l’excès informatif implique…une série de changements profonds au niveau des capacités d’anticipation et de prévision du business».

 

Toutefois, «le passage d’une société industrielle avancée à une société de l’information n’est pas simplement une façon différente de décrire une réalité qui évolue rapidement, mais la constatation des propriétés particulières d’une forme économique nouvelle, qui produit une quantité sans précédent de données de toutes sortes».

 

Par ailleurs, le passage d’une économie de la rareté à une économie de l’excès n’est pas sans conséquences profondes au niveau de la théorie économique, car «c’est tout le concept de rationalité économique classique que l’économie digitale semble remettre en cause. Or, parce que l’économie digitale est bel et bien une forme de l’économie (et non une négation de l’économie), elle recèle forcément des caractéristiques qui permettent à ses entrepreneurs de déployer encore des outils de rationalisation des choix.

 

Proclamer ainsi une forme économique nouvelle, c’est témoigner des immenses difficultés rencontrées par la théorie économique traditionnelle, dans sa tentative de définir l’impact des NTIC sur l’activité du système social.

 

«Confrontée au passage très rapide (en moins de quinze ans) d’une situation de rareté des ressources matérielles à une situation de surabondance informative, la théorie économique a dû répondre assez rapidement à la nécessité d’observer et de décrire les processus de création de richesse au sein de ce sous-système particulier où la production, la gestion, la diffusion des biens et des services tangibles mais aussi la communication, se sont mutées en une infinité de modalités de sélection et de traitement de données pléthoriques».

 

En effet, l’effondrement des coûts d’élaboration de l’information, la croissance plus que proportionnelle de la quantité de données disponibles par rapport à la quantité des agents (humains et non-humains) capables de les traiter, la rencontre imprévisible de marchés émergeants avec des technologies innovantes, le dépassement d’une conception territoriale de l’économie, l’augmentation quadratique de la valeur des réseaux consécutive à la croissance arithmétique du nombre des nouveaux nœuds d’échange,  etc., tous ces éléments ont «donné vie à une situation originale où tout essai de rationalisation mathématique de l’économie digitale doit mettre à jour, sans pour autant les rejeter, les hypothèses de la théorie économique traditionnelle qui se montrent parfois mal adaptées à fournir une base fiable pour construire des descriptions logico-formelles de cette explosion informationnelle à laquelle on assiste».

 

Jusqu’aux années 70, observe l’auteur, on définissait l’activité économique du point de vue de la capacité du système social à produire et à distribuer des biens et des services en utilisant, transformant et organisant des ressources essentiellement matérielles, temporelles et humaines toujours limitées.

 

Dans la société postindustrielle, «le modèle typique des années précédentes a été rejoint par un paradigme économique nouveau, où ce ne sont plus les équilibres entre demande humaine illimitée et offre de ressources limitées qui guident les choix, mais bien l’explosion de l’offre informative par rapport à une demande progressivement asphyxiée par l’excès de ressources cognitives produites par le système».

 

En quoi l’économie digitale (nouvelle économie pour ceux qui  préfèrent marquer la rupture, réelle ou hypothétique, par rapport au passé) reste une forme d’économie ?

 

Pour l’auteur, parler de «new economy» correspond de fait à parler d’une nouvelle modalité au sein du système économique existant, et non d’une récusation de l’économie: «si la new economy était vraiment et radicalement New, c’est-à-dire totalement différente de l’économie traditionnelle, il serait bien difficile d’expliquer pourquoi de nombreux comportements et attitudes typiques de l’économie industrielle y occupent encore une place nodale».

 

Et même s’il s’agit d’une nouvelle forme de l’économie mondiale caractérisée par l’excès de données, les biens et services ne représentent plus l’élément central de rareté, puisque les carences les plus sensibles apparaissent au niveau des capacités d’attention et de traitement cognitif propres à l’utilisateur-consommateur.

 

Cela permet d’affirmer, estime l’auteur, que «la digital economy correspond non pas tant à un nouveau sous-système, mais surtout à une  simple  forme de l’économie, où le produit qui est vendu par les uns et acheté par les autres, se révèle être l’individu avec ses capacités d’attention et de concentration».

 

L’influence de la digital economy se fait donc essentiellement sentir sur trois niveaux majeurs du modèle économique courant, puisqu’elle touche directement et indirectement à la définition des règles de l’économie, à la logique de la monnaie et au comportement du consommateur.

 

Quoi qu’il en soit, du traitement de l’information à la prise de décision, en passant par la gestion de la connaissance distribuée, l’entreprise doit faire face à un paradigme organisationnel nouveau.

 

+ Dans le second texte («Infoarchitectures»), Manuel Abendroth, Jérôme Decock et Naziha Mestaoui, (tous du Laboratoire d’Architecture et d’Urbanisme) s’arrêtent, dans les discours sur les NTIC, sur deux notions fondamentales à leurs yeux: la computation et la transmission.

 

Ces deux notions permettent, à leurs yeux, d’évaluer l’influence qu’exercent les NTIC «sur l’ensemble des concepts et des processus qui déterminent notre conception, nos actions, notre perception et notre construction de l’espace-monde. Comme la description de notre expérience est toujours liée à une structure spatio-temporelle, la computation et la transmissibilité sont les effecteurs d’une mutation profonde de ces structures, ainsi que de leurs formes de représentation, depuis l’architecture jusqu’à l’Etat-nation, depuis l’organisation du travail jusqu’aux institutions politiques».

 

A l’opposé des media analogiques, où l’information était matériellement placée sur un support, le medium digital célèbre la perte d’inscription: c’est la transposition de toute forme stable en information transmissible et éditable: «la fusion forme/information transforme la matière en substance médiatisée qui n’est plus exclusivement définie dans sa relation masse/énergie, mais dans sa potentialité communicative et computative».

 

Les auteurs estiment ainsi que «dans le medium électronique, la proximité est un concept non plus relatif à l’espace, mais au temps. L’accès direct à l’information reconfigure le concept de proximité en une question de proximité temporelle, l’instantanéité. L’espace devient un paramètre transmissible, une variable du temps caractérisant l’environnement comme un dispositif médiatique. L’implosion de l’espace en faveur du temps redéfinit l’espace comme concept non plus relatif à un lieu, mais à des temps, déterminant toute forme d’expérience spatiale par un ici et maintenant».

 

En même temps, comme extension de nos capacités autant corporelles (sens) que mentales (savoir), les «NTCI transforment non seulement la perception et la conception de nous-mêmes comme entité physique, mais aussi celles que nous nous faisons de l’espace-temps. L’espace-temps opère dans ce rapport comme un système cognitif, un référant qui permet de se situer, propre à notre définition ontologique».

 

Réseaux, temps réel et hypercontextualisation induisent ainsi une perte du contexte matériel et physique, en transformant nos représentations sub-symboliques.

 

Abordant la topographie des réseaux, les auteurs pensent que «les thèmes d’environnements virtuels et de réseaux, sont actuellement au cœur d’un débat qui touche des disciplines comme l’architecture et l’urbanisme mais aussi la philosophie, les sciences, l’économie et la politique».

 

La fiction de ce monde utilise par ailleurs, des descriptions s’inspirant de modèles architecturaux et urbains pour les caractères d’organisation spatiale et sociale.

 

Internet, présenté aujourd’hui comme l’exemple emblématique des réseaux, est devenu un des media incontournables de diffusion de l’information, élevé très vite au statut de modèle de communication (hypertexte). Comme dans la matrice où la notion d’espace et le concept de réseau ne font qu’un, «internet peut se définir comme un non-espace, ou plutôt un support permettant la transmission de tout espace-information».

 

De la même manière que la digitalisation du savoir a engendré une série de questionnements à l’échelle sociale, la transmissibilité de l’espace à travers les réseaux d’information perturbe les modèles traditionnels de la perception (réel-virtuel).

 

Si l’information constitue une propriété fondamentale de l’univers et non un simple moyen de nommer et de traiter cognitivement ses parties discrètes, il devient assez aisé, estiment les auteurs, «d’étendre le débat consacré aux impacts de l’internet sur les notions de temps et d’espace (c’est-à-dire les mêmes notions utilisées par la physique théorique classique) à un domaine conceptuel plus vaste, qui intègre dans son propre fondement l’idée selon laquelle l’information façonne toute définition possible de l’univers, au même titre que l’espace et le temps».

 

L’on finira par remarquer que le degré d’organisation de tout système d’espace-temps (donc d’une ville entendue comme organisation urbaine contextualisée) est fonction de la mesure de son information, et à considérer que «la fluidification de la communication par le biais des nouvelles technologies digitales, précisément parce qu’elle modifie en profondeur la distribution de l’information, transforme en profondeur les différentes organisations possibles de l’espace et du temps, donc aussi les situations métropolitaines qui en constituent une des manifestations empiriques possibles».

 

Bien plus, «la description de l’urbain et de la société, comme un champ relationnel entre des individus et un environnement, met en évidence la conception de l’espace comme une matrice interactive, un medium de l’information et de la communication».

 

Alors que l’architecture a toujours été l’expression d’un site spécifique, d’une condition spécifique, les technologies digitales sont particulièrement indifférentes au lieu, insensibles à tout ici contextuel. En effet, «les réseaux de télécommunications comme internet, proposent une expérience simultanée de déterritorialisation et de reterritorialisation, révélant l’émergence d’un nouvel espace public non plus relatif à un pourtour territorial, mais à des temporalités multiples et superposées. C’est l’implosion de l’espace en faveur du temps, à savoir la possibilité de se projeter en temps réel dans des situations non-locales et simultanées:…dans le medium électronique tout est information et/ou support d’information, y compris l’espace».

 

D’un espace de flux déterminé par la congestion de l’infrastructure, nous entrons, affirment les auteurs, dans un espace de flux de communication et de computation. Par conséquent la transformation par les codes et les protocoles de transmission, ainsi que la gestion et structuration de l’information, deviennent les paramètres incontournables et le fondement de nouveaux concepts d’espace.

 

D’un autre côté, les nouvelles technologies affectent profondément le processus de conception de l’architecture, jusqu’à en faire une nouvelle discipline parlant de réseaux d’information à la place d’espace public, et de la gestion des flux de données, à la place de la gestion du trafic routier.

 

Si l’on admet, précisent les auteurs, que «l’architecture, en tant qu’objet, est un système organisé de signes qui intègre des paramètres fonctionnels et sémantiques de manière structurée, sa définition en tant que discipline la prédestine à jouer un rôle actif dans la production et l’examen de l’information.

 

Comme dans l’architecture où le système de signes détermine un rapport entre une personne et un espace, le système de signes du medium électronique détermine la structuration de l’espace et des fonctions de l’information par rapport à un utilisateur».

 

Ayant de tels effets sur la société, les différentes technologies de la communication ne peuvent, à l’évidence, être rangées dans la catégorie des simples supports matériels, indépendants des logiques et des codes que ceux ci mettent en place.

 

Par ailleurs, le passage du texte à l’hypertexte ne marque pas simplement le passage d’une technologie à une autre, du support imprimé au support digital, mais plus radicalement le passage d’une pensée cartésienne et structuraliste à une pensée en système autoréférentiel où se construit le sens. Dans ces environnements, une information n’est jamais indépendante, elle est déterminée par ses liens relatifs, c'est-à-dire par la structure dans laquelle elle s’inscrit.

 

D’un point de vue purement technologique, l’hypertexte est un système de transmission et d’organisation des informations basé sur des processus de computation des données (code) et sur la mise en place d’interconnections. Il s’agit d’un mode de communication dépendant d’une technologie qui délivre non seulement un message mais également, à travers son code et sa structure, un sens spécifique. Ce dernier se présente comme un mixte de technologie, de structure et de contenu, «qui influence profondément notre manière de communiquer, de comprendre et de percevoir».

 

D’où l’importance, dans le domaine des nouveaux media, de comprendre la relation qui s’établit entre d’une part la perception (l’utilisation des sens), la reconnaissance ou la compréhension et la représentation (l’extraction du sens), et d’autre part l’action qui en résulte (la production du sens).

 

En effet, le parcours d’un hypertexte ne produit pas que de l’information, il produit, au travers de processus cognitifs, un sens dont l’extraction dépend de la technique de computation utilisée ou du but recherché.

 

+ Dans son texte «Music Non Stop!» Luc Calis, en manager réputé, donne un aperçu des modifications introduites par les technologies, nouvelles et moins nouvelles, dans l’économie musicale depuis l’industrialisation jusqu’au début de l’ère digitale.

 

Il considère que la conception, la production, la diffusion et la consommation musicales constitueront les quatre grands axes qui organiseront l’observation et la description de l’évolution en cours, l’industrialisation et l’urbanisation de masse ayant entraîné, dans la musique comme dans les autres domaines de la production culturelle, de nouveaux besoins et de nouvelles pratiques pour satisfaire ceux-ci.

 

L’enjeu d’un va et vient incessant entre une utilisation rationnelle et commerciale, d’une part, et une démarche intellectuelle d’autre part, a de tout temps été au cœur de l’économie musicale.

 

En ce début de siècle, l’apparition de la distribution musicale en ligne (via internet) permet une nouvelle réduction substantielle du poids des supports, et l’on assiste en effet ainsi à une dématérialisation graduelle de la musique (disparition des supports figés) et à une désincarnation progressive du matériel d’écoute.

 

Avant l’industrialisation, note l’auteur, la musique se consomme en famille, dans le quartier, dans la rue, au bistrot, à l’église et lors de festivités privées. «Les musiciens sont rémunérés à la prestation, au morceau, par la charité publique, par la vente de partitions et par le mécénat. Le rayonnement d’un artiste est proportionnel à la puissance du mécène qui l’entretient».

 

Au plus fort de l’ère industrielle, la musique se consomme en foule, autour d’un mass-media populaire (radio, télévision), lors de festivals gigantesques et à travers les ventes phénoménales (disques, livres, vidéos) d’artistes élevés au rang de divinités païennes. «Les musiciens sont rémunérés quantitativement, au nombre d’exemplaires vendus, de passages radio et au pourcentage sur les entrées. Le rayonnement d’un artiste est proportionnel à sa capacité à subjuguer les foules».

 

Tendanciellement, la musique se consomme maintenant individuellement et dans des communautés virtuelles. L’artiste pourrait être rémunéré par la vente de ses fichiers musicaux, de ses sons et de ses logiciels de traitement en direct. Une nouvelle forme de mécénat pourrait voir le jour par la commande d’œuvres originales pour animer un site, un film ou un événement. «Le rayonnement d’un artiste serait alors proportionnel à sa capacité d’investigation, d’utilisation et de création de réseaux».

 

2- En deuxième partie («Points de vue»), l’on a affaire aux contributions intéressantes suivantes :

 

°- «Vers une nouvelle expérience du temps» de Loriana Fabian qui affirme d’emblée que «la notion du temps est inscrite dans la biologie même de l’humanité. Chaque individu a une perception du temps qui émane des cycles biologiques (par exemple sommeil-veille) et des cycles naturels (par exemple jour-nuit).

 

Il a aussi une perception du temps en tant que processus, avec un début et une fin, liée à l’expérience de grandir, de vieillir, de mourir. Mais notre expérience et notre vision du temps sont surtout liées aux rythmes de la vie collective, puisque le système social s’appuie sur une structure temporelle bien précise. Si l’organisation d’une société se transforme, il parait logique que les descriptions du temps qu’elle véhicule soient modifiées aussi».

 

Et l’auteur de trancher: dans la culture occidentale, la perception du temps s’est trouvée profondément changée lorsque la notion de mesure, caractéristique de la modernité, a été introduite pour «estimer de manière précise ce que l’on considérait comme l’écoulement du temps. Nous parlons donc d’un passage de la notion qualitative à la notion quantitative du temps.

 

La révolution industrielle a changé à son tour notre perception du temps, dans la mesure où les rythmes sociaux ont dû s’adapter aux rythmes de la production industrielle. Maintenant, la révolution digitale draine un renouvellement du questionnement sur le temps. Comment la connexion permanente des uns aux autres, et donc l’annulation des distances spatiales et temporelles, est-elle en train de changer notre expérience du temps?».

 

Elle distingue, suite à J.T. Fraser cinq niveaux différents de temporalité, chacun en relation avec un niveau différent d’organisation de la matière: le niveau des particules élémentaires, le niveau de la matière fournie de masse, le niveau des organismes vivants, le niveau de la pensée humaine et finalement celui de la société. Il s’agit d’une structure hiérarchique, car le niveau supérieur partage les caractéristiques des niveaux inférieurs:

 

Le «temps biologique» est la réalité temporelle des organismes vivants. C’est un temps «vécu», sans conscience, dans lequel prédomine la dimension cyclique, même si la dimension linéaire (le temps en tant que processus, avec un début et une fin, qui implique les notions du passé et du futur) existe.

 

Le «temps noétique» est la réalité temporelle de la pensée humaine, et plus précisément du cerveau et du système nerveux humain. Le temps, dans cette dimension, n’est pas seulement vécu, nous en avons conscience, précise l’auteur.

 

Le niveau supérieur de temporalité est celui de la collectivité. Il s’agit ici d’intégrer les rythmes (les temps) individuels dans le rythme (le temps) collectif (socialisation du temps au sens de Fraser).

 

Avec la révolution industrielle, la culture occidentale franchit une nouvelle étape dans l’évolution de la conception du temps. «A partir du moment où les machines deviennent l’élément fondamental de la production des biens, les rythmes collectifs changent: les rythmes de chacun doivent s’adapter dorénavant aux rythmes des machines», c'est-à-dire aux temps privés.

 

Ce passage est fort important, dit l’auteur, parce que le temps de l’individu est mis explicitement en opposition/compétition avec le temps de la collectivité, tandis qu’auparavant l’opposition régnait entre le «temps sacré» du rite (collectif) et le «temps profane» des autres activités (collectif aussi).

 

Le développement des moyens de communication de masse mettant au courant des millions de personnes, en même temps des événements qui se déroulent très loin dans l’espace, a ébranlé les barrières spatiales et temporelles menant ainsi à la simultanéité…et à la réalité virtuelle.

 

Plus clairement, l’auteur affirme que l’avancée de la société est une avancée vers une déstructuration tant du temps privé que du temps public. Sous l’effet de la décentralisation et de la fragmentation, le premier l’emporte sur le second.

 

°- Dans son texte («Le chat et les relations humaines») Eric Moreau affirme qu’il ne faut pas sous-estimer l’impact anthropologique des «nouvelles technologies digitales» de plus en plus réduites à un vecteur de business sans précédent.

 

Il remarque en effet, que «bien plus que ferment d’une nouvelle révolution économique, l’internet s’affirme comme le dernier maillon à ce jour de la capacité humaine à communiquer, dont l’expression orale en constitue le moyen principal, mais aussi le plus improbable et, par conséquent, le plus éclatant».

 

Or, s’interroge l’auteur, la mise en place du réseau des réseaux entraînera-t-il un bouleversement dans le monde des relations interpersonnelles? Chat, messages instantanés, communautés virtuelles, email, autant de nouveaux termes apparus dans notre vocabulaire, peuvent ils secouer le système de communication?

 

La position de l’auteur est claire: «internet a le mérite de désarmer les signaux qui engendrent habituellement l’exclusion. Rien ne permet de connaître sur l’écran la couleur de la peau, le sexe, l’aspect physique ou l’âge de la personne (voire même de la machine !) avec laquelle on entre en contact».

 

Echange d’emails, forums de discussion, sites de rencontre, jeux en réseau, communautés virtuelles, chat sont autant d’instruments qui permettent de repousser les contraintes et les barrières.

 

Les nouvelles technologies de la communication ont «révolutionné les relations humaines. Elles permettent même à certains de s’inventer une nouvelle personnalité, une nouvelle vie dans des lieux aussi imaginaires que virtuels». Le chat apparaît ainsi comme un véritable phénomène de société.

 

3- En troisième partie («Débats»), on trouve les contributions suivantes:

 

°- «La république de l’internet» de Renaud Chaudoir, qui affirme que «la mythologie de l’internet voudrait que les militaires US aient créé le réseau des réseaux, pour se protéger des conséquences d’une guerre nucléaire, avant que les entrepreneurs américains ne le popularisent auprès du grand public».

 

C’est certes l’argent public de l’ARPA (Advanced Research Program Agency) qui permit le financement de l’Arpanet (l’ancêtre de l’internet), mais ce furent principalement (déjà en 1969) les universitaires, adversaires de la guerre du Vietnam et pétris d’esprit libertaire, qui créèrent l’architecture de ce réseau informatique civil, véritable système nerveux de la recherche US.

 

Au-delà de cette réalité,  l’internaute a la possibilité aujourd’hui d’agir dans ce monde virtuel comme s’il était émancipé de toute tutelle. En outre, dit l’auteur, «la médiation de la machine dans le rapport à l’Autre, permet à l’internaute de garder le contrôle dans sa relation aux autres internautes: inconnu et apatride, il est libre de s’engager ou non et de se retirer quand bon lui semble, sans devoir respecter le formalisme, les conventions sociales et les exigences (parfois lourdes) d’une relation physique».

 

°- «Le Livre, de l’ère physique à l’ère numérique» de Pascal Duchenne, qui considère que si le livre, au travers des siècles, a pu se développer, se reproduire, se diffuser plus facilement et plus rapidement, grâce aux techniques et  technologies des époques traversées, avec le e-book, «le livre devient lui-même technologie».

 

En même temps, si le livre a traditionnellement une fonction totalisante, et vise à saturer un domaine de connaissance, l’hypertexte, au contraire, invite à la multiplication des hyperliens, dans une volonté de saturer les associations d’idées, «de faire tache d’huile plutôt que de creuser, dans l’espoir de retenir un lecteur dont les intérêts sont mobiles et en dérive associative constante».

 

De même, si la lecture du livre est placée sous le signe de la durée et d’une certaine continuité, celle de l’hypertexte est caractérisée par un sentiment d’urgence, de discontinuité et de choix à effectuer constamment.

 

Ce qui est caractéristique à l’internet, note l’auteur, c’est qu’il est à la fois une source de contenus propres, et l’outil même qui permet d’y accéder.

 

°- «Apprentissage et enseignement: nouvelles opportunités dans la société digitale?» de Michelle Kruger, qui affirme que «dans une société requérant une demande exponentielle d’enseignement et d’information, le prix de l’ignorance devient pesant».

 

Par conséquent, les sociétés devraient être encouragées à envisager la formation continue comme un investissement, plutôt que comme un coût de consommation. Autrement, «l’entreprise devient une école afin d’être compétitive».

 

Par ailleurs, dans une économie où l’informatique est omniprésente, «peut-on encore vraiment justifier une manière passive d’enseigner où l’enseignant se définit comme émetteur, dans une relation verticale centrée sur lui? Cela était acceptable quand le lieu de travail reflétait la même réalité. Si nos enfants doivent être formés pour travailler dans une nouvelle structure sociale, notre système d’enseignement doit également être adapté».

 

Comment amènerons-nous des étudiants à apprendre seuls?

 

La réponse de l’auteur est sans détour: changer les méthodes d’enseignement pour permettre aux étudiants d’acquérir une capacité d’autoapprentissage et d’auto-évaluation, et œuvrer pour le développement d’une nouvelle culture pour apprendre, l’enseignant finirait certainement par prendre place parmi les autres apprenants.

 

Yahya EL Yahyaoui

Rabat, 16 Novembre 2006