«Arabie Saoudite :
l'enjeu des réformes»
Vinçon. S et Alii, Sénat, Paris,
Mars 2005, 33 p.
1- Dans
l’introduction à ce rapport, les auteurs disent ceci : «après les attentats du 11 Septembre
2001, dont quinze des dix-neuf auteurs étaient de nationalité saoudienne,
l’Arabie saoudite a fait irruption sur le devant de la scène. Jusqu’alors
entouré d’une grande discrétion, peu connu en dehors des milieux d’affaires, à
l’exception de ses ressources en pétrole et de l’austérité de ses pratiques
religieuses, le pays a fait l’objet d’un intérêt renouvelé…Après la guerre du
Golfe de 1991, le 11 Septembre 2001 a représenté un second choc d’importance
pour le régime saoudien, ébranlé dans ses fondements politiques et religieux et
fragilisé dans sa relation traditionnelle avec les Etats-Unis».
L’Etat
saoudien est un Etat récemment constitué, rappelle le rapport. Sa proclamation n’a
eu lieu qu’en 1932, par la famille Al Saoud, sous la bannière du Roi Abdelaziz
Ibn Saoud, assortie de la caution légitimatrice d’un religieux rigoriste Ibn
Abdel Wahhab.
Jusqu’au
développement de l’extraction du pétrole, dans les années 1950, l’Arabie
Saoudite est un pays relativement pauvre, dont la population vit du commerce,
de l’agriculture, de l’élevage et du produit des pèlerinages, note le rapport. Le
choc pétrolier de 1973 représente un tournant décisif pour l’économie
saoudienne. «L’augmentation considérable des revenus pétroliers lui fait contracter
la maladie hollandaise, qui caractérise les économies de rentes et dont les
symptômes sont tous présents en Arabie : recours quasi exclusif aux
importations et disparition de l’appareil productif national, primat des
problématiques de distribution et de répartition de la rente sur celles de la production
et de la compétitivité, enrichissement sans développement équivalent»…etc.
Mais
cette rente n’a pas été totalement vaine en termes de développement, observent
les auteurs. «Des investissements très importants ont été consentis dans le
domaine des infrastructures, des équipements publics, les efforts en faveur de
l’éducation et de la santé ont permis une réduction drastique du taux de mortalité
infantile et du taux d’analphabétisation, en l’espace de trois décennies», l’absence
de contrainte budgétaire se traduisant, parallèlement à cela, par l’absence
d’impôts, la gratuité d’un grand nombre de services, le subventionnement des
produits de base et le développement de l’emploi public.
Or, au
cours de la période du contre-choc pétrolier des années 1986-1998, «ce système
ne s’est maintenu qu’au prix d’un endettement considérable, essentiellement
interne, et s’est traduit par de fortes fluctuations du revenu par tête (28 600
dollars en 1981, 7 500 dollars par habitant en 1994, 11 300 dollars en 2000)».
Par
ailleurs, remarquent les auteurs du rapport, la révolution islamique de 1979 en
Iran, marque un autre tournant important, avec l’émergence d’un régime
concurrent en matière de légitimité religieuse. La guerre du Golfe de 1990, et
la présence américaine sur le sol saoudien se sont révélées profondément déstabilisatrices,
«le régime saoudien prêtant le flanc à la contestation sur le terrain même où
il avait fondé sa légitimité». Les autorités ont du faire face à «une vague de
contestation sans précédent, alimentée par une fracture entre les religieux
officiels et les imams populaires».
Par
conséquent, «le contrat social saoudien, fondé sur la religion, l’allégeance à
la famille Al Saoud et la redistribution de la richesse, s’est trouvé remis en
question sur tous les terrains».
Les trois
attaques terroristes du 12 Mai 2003 et les cinq attentats en 2004 à Riyad, Al
Khobar et Jeddah, revendiqués essentiellement par le «mouvement Al Qaeda dans la
péninsule arabique», ont marqué une nette dégradation de la situation sécuritaire,
les Etats-Unis étant désignés comme «l’ennemi lointain» et le régime saoudien «l’ennemi
proche».
2- D’un autre côté, «les disparités
régionales restent fortes, alors que la prospérité a bénéficié pour l’essentiel
au Nejd (région de Riyad) et au Hedjaz (région de Jeddah). Le Nejd, berceau de
la famille régnante et cœur du Royaume, est le grand bénéficiaire du
développement économique et des infrastructures, tandis que le Sud du pays,
l’Assir, région conquise sur le Yémen est assez largement délaissée et
sous-développée».
En même
temps, les disparités religieuses cohabitent avec la religion officielle. «La région
du Hedjaz, traditionnellement ouverte aux influences étrangères et où se
pratique un islam sunnite empreint de pratiques soufies, cultive un certain particularisme
et des ismaéliens sont présents dans le sud du pays…La minorité chiite,
fortement représentée dans les régions pétrolifères de l’Est du pays, le Hassa,
reste à l’écart des processus politiques et de l’administration».
Les chiites
représentent environ entre 5% et 10% de la population saoudienne, mais «la
proximité de l’Iran et le changement de régime en Irak, au profit de la
majorité chiite, sont sources d’inquiétude pour des autorités qui craignent des
manifestations d’irrédentisme. Cette crainte a été récemment alimentée par
l’idée émise, au sein de Think-tanks conservateurs américains, d’une
partition du Royaume, permettant l’émergence d’une République chiite».
C’est la
raison pour laquelle, les autorités s’efforcent de réintégrer les chiites dans
la vie nationale, par des nominations au Maglis Al Shura, le conseil
consultatif, et par une plus grande tolérance à l’égard de leurs pratiques
religieuses, jusqu’alors sévèrement réprimées.
Sur le
plan économique, le rapport note que ces dernières années, «la croissance de
l’économie a été très inférieure à celle de la population, entraînant la
réduction du PIB par habitant et la hausse du chômage. Entre 1980 et 2003, le
PIB par habitant est passé de 21 000 dollars à 9 400 dollars».
Le
problème du chômage est en grande partie lié à l’inefficacité du système
éducatif et de formation, dont la réforme s’avère délicate, estiment les
auteurs : «il est le débouché naturel des nombreux religieux qui en sont
eux-mêmes issus, après le renforcement de l’islamisation des universités dans
les années 1980. Le système éducatif est aussi le lieu privilégié de
l’influence du pouvoir religieux sur la société. Il incarne la perpétuation de
l’islam saoudien comme ciment national».
3- En dépit de ces facteurs de
fragilité, le régime reste solide sur ses bases «du fait de la loyauté de la
population à la famille régnante, du contrôle des structures administratives et
de l’appareil de sécurité et enfin de la faiblesse des oppositions. Cette
stabilité permet au pouvoir d’initier des réformes, pour impliquer davantage la
population dans l’espace public et conforter ainsi sa légitimité, tout en
prenant en compte le poids de la tradition et le conservatisme assez général
qui marque la société saoudienne».
Depuis
1998, une série de réformes a été mise en œuvre, dans le sens de l’ouverture
économique et de l’élargissement de l’espace public. Certaines de ces réformes «puisent
leur inspiration dans les pétitions lancées, à partir du printemps 1991, par
des religieux, juges et professeurs d’université, qui appelaient à une
restauration des valeurs islamiques passant par la constitution d’une assemblée
consultative, d’un pouvoir judiciaire, par une plus grande équité dans la
répartition des richesses, la fin de la corruption et la primauté de la loi
religieuse».
Les
élites intellectuelles sont le plus souvent, à l’origine des mouvements de pétitions,
appelant à l’instauration d’une monarchie constitutionnelle, au suffrage
universel, à la séparation des pouvoirs et au respect des droits de l’homme
ainsi qu’à des réformes économiques et à la lutte contre la corruption.
En somme,
le rapport affirme que «le rythme des réformes peut être diversement apprécié
et les évolutions sont tempérées par le conservatisme, les discriminations
notamment à l’égard des femmes, la persistance de la répression politique,
parfois même à l’égard des personnes précédemment reçues en audience par les
autorités et par une situation insatisfaisante des droits de l’homme».
Yahya
El Yahyaoui
Rabat,
20 Août 2009