Mondialisation et communication (*)

Yahya El Yahyaoui

 

1-Je commencerais ce papier sur «  la mondialisation et la communication » par un certain nombre d’éléments préliminaires et de mises au point qui sont, à mon sens, fondamentaux pour planter le décor et situer la problématique de cette intervention :

La première mise au point : qu’est ce qu’on entend par mondialisation, ce concept largement en vogue ces dernières années ?

C’est dans mon esprit un phénomène éminemment économique dans ses origines, dans sa nature et dans ses déterminants quoique s’appuyant, à des degrés divers, sur des phénomènes qui ne sont pas fondamentalement économiques  (c’est à dire d’ordre géopolitique, culturel ou autres).

Cependant, il faudrait indiquer que le phénomène en jeu ne s’identifie nullement au phénomène de l’internationalisation qui lui préexistait (vers le 19 ème siècle) et qui traduisait l’intensification des flux de marchandises, de services, de matières premières, de capitaux et des connaissances à l’échelle internationale.

Il ne s’identifie pas non plus au phénomène de la multinationalisation ou de la transnationalisation (qui lui est aussi préexistant) et qui consisterait (vers les années 40-50) en ce qu’un certain nombre de firmes élargissaient leurs activités commerciales, économiques, financières ou autres sinon à toutes les parties du monde, du moins à celles d’entre elles disposant d’un marché solvable.

La mondialisation n’est donc pas un phénomène nouveau, encore moins récent, si elle est entendue au sens d’internationalisation, de multinationalisation ou de transnationalisation (quoique les trois phénomènes procèdent de la même réalité, celle du retrait du national en tant que repère de cohérence stratégique en dernière instance).

En revanche, l’on pourrait considérer le phénomène de la mondialisation comme étant nouveau (et par conséquent récent) si l’on entend par le dit phénomène : le processus par lequel les produits et services (matériels et immatériels) se produisent, se valorisent, se distribuent et se consomment à partir de structures de production et de consommation des richesses organisées sur une base mondiale ; pour des marchés organisés mondialement selon des normes et critères mondiaux ; par des organisations travaillant sur une base mondiale et ne se référant dans la définition de leur stratégie et la délimitation de leur champ d’action à aucune référence nationale de quelque nature que ce soit.

Voilà donc globalement ce que le terme (le phénomène) mondialisation voudrait dire dans mon esprit.

- La deuxième mise au point : ce dont il est question aussi, ces derniers temps, sous la dénomination communication/information ou infocommunication ou autres, ce n’est, me semble-t-il, pas seulement la révolution des nouvelles technologies de l’information et de la communication (sous l’effet de la numérisation et par suite de la convergence des télécommunications, de l’informatique et de l’audiovisuel) mais c’est aussi l’émergence d’un mode d’accumulation (ou se voulant comme tel) faisant de l’information, de la communication, du savoir et de la connaissance les nouveaux leviers des modèles de croissance et du développement économiques : c’est la raison pour laquelle l’on ne cesse de parler d’économie de l’information, d’économie de savoir et de plus en plus aussi  de société de l’information.

Et c’est la raison pour laquelle aussi l’on parle de plus en plus d’un mode d’accumulation informationaliste par opposition au mode industrialiste en vigueur jusqu’ici.

- Troisième et dernière mise au point : la mondialisation, tout comme la communication, sont traversées (je veux dire fondées et refaçonnées) non seulement par des enjeux économiques, commerciaux ou technico-industriels, mais aussi et surtout par des enjeux d’ordre géopolitique, culturel et je dirais même par des pesanteurs foncièrement identitaires.

Ces trois mises au point sont significatives et du besoin de trancher le litige conceptuel qu’une thématique de ce genre appellerait à première vue, et des lieux de croisement (multiples et différenciés) que le phénomène de la mondialisation entretient avec la communication ou, à l’inverse, que la communication pourrait entretenir avec le phénomène de la mondialisation.

2-Ceci dit, s’il m’appartient maintenant d’indiquer, en gros, le type et la nature de la relation (des relations) que la mondialisation entretient avec la révolution de la communication , je le ferais autour de dix idées-forces nécessaires pour poser les termes de la problématique d’une telle relation :

*- La première idée-force est que le phénomène de la mondialisation, tout autant d’ailleurs que la communication, a pris corps et s’est concrétisé dans un contexte de bouleversements de l’économie mondiale, de bouleversements d’ordre géostratégique et de modifications dans le mode de développement sociétal.

Qu’est ce que cela voudrait dire ?

Cela voudrait dire, du moins dans mon esprit, que la mondialisation a émergé d’un contexte voyant le triomphe du néo-libéralisme sur le plan économique ; la fin de la guerre froide sur le plan géostratégique et  la révolution des nouvelles technologies de l’information et de la communication et des transports sur le plan de l’organisation spatiale et temporelle.

Tout donc convergeait (ou presque) et a été favorable pour que le phénomène de la mondialisation se consacre et se forge.

 

*- La deuxième idée force consisterait à remarquer qu’au moment où le phénomène de la mondialisation s’appuyait sur la révolution des NTIC et le développement de la technoscience, la diffusion des changements techniques que cette révolution a induits, s’est accélérée par le phénomène de la mondialisation : l’exemple d’internet, des images transmises par satellites et du commerce électronique en sont, à l’heure actuelle, la démonstration la plus manifeste.

En d’autres termes, la mondialisation a appuyé la révolution des NTIC et celle-ci a renforcé la mondialisation en rythme et en expansion.

 

*- La troisième idée-force reviendrait à dire que la mondialisation, jointe ou associée à la communication et aux TIC, a « crée » en quelque sorte, ce qu’il est de plus en plus convenu d’appeler le « village global ».

Que cela voudrait-il dire précisément ?

Cela voudrait dire tout simplement qu’avec l’internet et les autoroutes de l’information et de la communication, le transfert global du savoir et l’échange mondial des connaissances sera facilité, permis et s’universalisera à terme convertissant la planète en un village unique et unifié.

Bien plus encore : l’on présente le cybermonde (interactivité et simultanéité aidant) comme le stade suprême de la mondialisation (et de la globalisation plus tard).

*- La quatrième idée-force ayant trait à la relation entre mondialisation et communication consisterait à dire que la mondialisation, liée aux NTIC, engendrerait finalement une « revitalisation » de la problématique culturelle à l’échelle mondiale, car, nous dira-t-on, les NTIC sont non seulement des techniques pour informer et communiquer mais  sont aussi des « technologies culturelles ».

Et c’est pour cela d’ailleurs que l’on n’hésiterait pas à parler de cyberculture à l’ère de la mondialisation et de la révolution des NTIC.

Cela voudrait dire que l’on s’acheminerait progressivement, dans ce « village global », vers une situation où il serait question de culture globale, produit en quelque sorte de ces « technologies de la culture » que sont les NTIC.

*- La cinquième idée-force tiendrait à ce qu’il est de plus en plus coutume d’appeler la société d’information planétaire, une sorte de médiation des NTIC, de la mondialisation et du mode d’accumulation en construction.

Cette croyance reviendrait à dire que l’accessibilité aux réseaux de tous les habitants de la planète est garantie et la société, tout comme l’économie et la culture, sont déterminées par la technique en première et en dernière instance.

Ceci étant souligné, qu’est ce qu’on observe dans la réalité des faits ?

*- On observe (et c’est ma sixième idée-force) que la technique en général (et les TIC en particulier) ne détermine pas la société, pas plus que la société ne définit le cours du changement technique ; et qu’il s’agit, bel et bien, d’un ensemble complexe d’interactions entre les deux et dont il faudrait par ailleurs, interpeller la nature, les mécanismes et les prolongements.

Qu’est ce que cela voudrait-il dire ?

Cela voudrait dire que la mondialisation, jointe à la révolution des NTIC, n’engendre pas et ne peut pas engendrer une société d’information mondiale et planétaire faute d’accessibilité d’une grande partie de la population du monde aux réseaux et aussi faute d’appropriabilité de ces NTIC.

C’est la raison pour laquelle, je demeure convaincu que tant que cette partie du monde est exclue de la dynamique de la mondialisation et des NTIC, il serait abusif et exagéré de parler de société d’information planétaire comme aimaient à l’indiquer Al Gore, Bangeman et les autres.

*- On observe aussi (et c’est ma septième idée) que la mondialisation, tout comme le phénomène de la « communication globale » ne s’accompagne pas mais est aussi source d’un profond mouvement de polarisation internationale (entre la Triade et les autres) et nationale (c’est à dire au sein des Etats) entre les inforiches nationaux et les infopauvres nationaux.

Autrement : si la mondialisation met face à face des pays industriellement avancés et économiquement développés et des pays sous-industrialisés et sous-développés ; la société de l’information (et de la communication) met face à face des pays riches dans le domaine de l’information et du savoir et des pays ne pouvant accéder à ces sources de l’information et du savoir.

Cela voudrait dire quoi exactement ?

Cela voudrait dire, du moins à mon sens, que tout autant que la dynamique de la mondialisation, la dynamique de l’information est elle aussi concentrée au niveau de la Tiade qu’il s’agisse de la production du matériel, des contenus, des services, des logiciels ou de la recherche et de l’innovation

*- On observe parallèlement à cela (en huitième point) qu’au-delà de l’aggravation des exclusions « traditionnelles » (que la mondialisation n’a fait que renforcer), les NTIC contribuent, elles aussi, au renforcement des inégalités entre le Nord et le  Sud.

Cela se lit, à mon sens, non seulement au vu du déséquilibre dans les termes du transfert de ces TIC mais aussi dans les politiques des organisations internationales (Banque mondiale, Fonds Monétaire international, Organisation Mondiale du Commerce…) farouches quant à la défense de la libéralisation et de la privatisation ; et des pratiques des groupes multimédias transnationaux et des réseaux télématiques mondiaux.

Par conséquent, la notion de « village global », se voulant  intime et transparent, n’a rien de généreux ; elle cache, bien plus, des rapports de force et des enjeux d’exclusion de toute région, tout pays, tous groupes de pays non solvables ou inutiles à la logique du marché mondial.

*- On observe (en neuvième point) et en filigrane à cela, que la mondialisation de l’information et de la communication, que sous-entend le village global, n’est  en fin de compte, qu’une construction/abstraction à usage publicitaire : la mondialisation, tout comme le discours des autoroutes et de société de l’information et de la communication, est un projet à but hautement lucratif (je rappelle que l’industrie audiovisuelle constitue pour les USA le premier pourvoyeur de devises autant même que l’industrie aérospatiale ; et je rappelle aussi que IBM a noué jusqu’ici 20 000 alliances pour maintenir son rang dans l’industrie mondiale de l’information).

Cela voudrait donc dire qu’au-delà des promesses du discours sur la mondialisation et les vertus des NTIC , les vrais enjeux (commerciaux, économico-industriels et géostratégiques ) sont à chercher dans les stratégies et les pratiques des grandes firmes multinationales et de leurs Etats-Nations ou ce qui reste de ces derniers.

*- La dernière idée-force consisterait à remarquer qu’au-delà des discours prometteurs sur la mondialisation des « technologies de la culture » (la fameuse cyberculture de P. Lévy), ce dont il s’agit, en fait, c’est d’un processus profond d’hégémonie culturelle et à terme d’invasion identitaire non seulement comme une fin en soi mais comme un moyen pour élargir davantage les frontières du marché économique mondial.

Et je conclurais cette communication en contre-pied à Alain Minc, en disant que ce n’est pas la réalité qui est unique, c’est plutôt la pensée et la culture qui risqueraient de devenir uniques sous l’effet de la mondialisation et de l’idéologie de la communication.

 

(*)- Intervention à la Journée d’Etudes organisée par l’Association Marocaine des Enseignants d’Economie et de  Gestion ; Rabat, 29 Avril 2000.