« Au-delà des technologies: les réseaux d’apprentissage sur internet »

 

Judith Horman, Université Laval, Mars 2005, 43 p.

 

1- En préambule à ce petit livre très instructif, l’auteur dit ceci: «les nouvelles technologies de l’information et de la communication (TIC) se répandent rapidement en éducation». Conçues autrefois comme un objet d’apprentissage en soi, les TIC sont aujourd’hui liées aux compétences d’ordre méthodologique «associées à toutes les disciplines et à tous les aspects du développement des élèves».

 

Par conséquent, tout le souci de l’auteur se trouve ici centré sur l’apport de la notion de réseau (d’information et de communication) à une réflexion sur l’intégration des TIC en enseignement, la question étant de savoir «comment concevoir une approche de l’intégration des TIC dans l’enseignement au primaire et au secondaire parallèlement à une réflexion sur ses implications et applications dans la formation des maîtres».

 

Autrement, comment dépasser, dans la formation des maitres, les compétences techniques, les perspectives purement techniques pour «préparer l’enseignant à devenir un agent de changement au sein d'une société du savoir en émergence».

 

Quel est le sens de l’intégration des TIC dans l’apprentissage?, s’interroge l’auteur. Est-ce uniquement «une nécessité de préparer une main-d’œuvre qui aura à utiliser un outil de communication répandu dans les milieux de travail ou est-ce plus? Quels sont les enjeux de l’intégration des TIC et plus particulièrement les technologies supportées par Internet? Devons-nous envisager un changement plus profond dans la dynamique de l’apprentissage?».

 

2- Le livre contient  trois parties, essayant d’apporter des éléments de réponse à de telles interrogations :

 

+ Dans la première partie («Concevoir l’intégration des TIC à l’enseignement»), l’auteur affirme d’emblée que s’interroger sur l’intégration des TIC à l’enseignement suggère deux grandes étapes où prédominent respectivement des préoccupations pour l'interaction avec la machine et les contenus d’une part, et l’interaction entre les personnes d’autre part.

 

Si l’utilisation de l’ordinateur dans l’enseignement s’est répandue dans les contextes où l’informatique est conçue comme objet d’apprentissage en soi, c’est parce que, estime l’auteur, la conception de l’informatique comme objet d’apprentissage signifiait effectivement: «apprendre à interagir avec la machine pour produire des contenus».

 

L’usage des TIC en enseignement s’est répandu, par la suite, dans des contextes de formation à distance, donnant ainsi lieu à nombre de perspectives sur le e-learning et les réseaux d’apprentissage en ligne.

 

La notion de réseau d’apprentissage utilisée ici est «équivalente à la mise en réseau technique des contenus qui sont ainsi rendu disponible, sous forme numérique, aux étudiants inscrits au cours. L’accès de n'importe quel lieu, à n’importe quelle heure, s’inscrit dans l’orientation de la formation à distance qui propose une démarche individuelle, c’est à dire la possibilité de gérer son emploi du temps».

 

L’apprentissage est perçu dans ce contexte, comme un savoir produit et transmis, une sorte de savoir préfabriqué que doit acquérir l’étudiant, dit l’auteur.

 

La conception de l'interactivité qui est venue un peu plus tard, s’est limitée à interpeller «l’interaction entre les personnes et le contenu rendu par la machine ou le système d’enseignement avec ses modules, ses liens cliquables et ses examens à réaliser en ligne».

 

C’est la conception de l’interaction qui correspond, pense l’auteur, au développement d’internet centré sur l’accessibilité au contenu et à l'information via le réseau technologique.

 

Les réseaux d’apprentissage médiatisés par la technologie internet sont, par conséquent, «utilisés pour favoriser le travail en équipes virtuelles, engendrer des discussions et des interactions de type dialogique entre les étudiants, supporter la performance des équipes, structurer le dialogue et la prise de décision, faciliter les activités collectives et fournir un contexte social qui supporte et motive l’apprentissage».

 

Une nouvelle forme de socialité émerge ainsi des réseaux techniques au sens où «ce qui est fabriqué» sur les réseaux de communication supportée par ordinateur ne serait «ni plus, ni moins que du lien social».

 

Autrement, l'intégration des TIC à l’enseignement conçu comme réseau sociotechnique, signifie l'utilisation d’internet comme espace d’interaction sociale. Le projet «l’école en réseau» est un exemple significatif de réseaux sociotechniques en éducation.

 

L’auteur, en disant cela, se dégage par la même occasion d’un quelconque déterminisme technologique  soutenu par des mythes réductionnistes qui laisseraient croire à la construction automatique de réseaux sociaux seulement par la mise en réseau technologique.

 

Car, au-delà d’un certain déterminisme technologique, précise l’auteur, la notion de réseau social est porteuse d’information sur «les relations sous forme de liens, de transactions et de contrôles», des ressources et d'informations sur la forme des liens sociaux caractérisés par l’existence ou non de frontières précises, la spécialisation ou non des acteurs, le degré plus ou moins faible de redondance des connexions».

 

Si internet induit un quelconque changement dans la structuration des liens sociaux, cela se construirait sur une base individuelle plutôt que sur la base d’un enracinement à une communauté fixe, une appartenance à un lieu ou une organisation préétablie, et ce même si internet, comme lieu de sociabilité, soulève la question de la primauté du lien ou de l’objet comme facteur déterminant de la construction d’un réseau social en ligne.

 

C’est dire, en définitive, que la relation entre le social et la technique pourrait être conçue comme une situation d'interinfluence. Les réseaux sociotechniques pourraient se présenter aussi et dans le même temps, comme des espaces de communication qui font l'objet de rapports de pouvoir dont certains sont inscrits au niveau du protocole technique.

 

+ En deuxième partie («Sociabilité, socialité et réseaux sociotechniques sur internet»), l’auteur revient sur la notion de réseau social dont l’emploi permet de réfléchir au-delà de la technologie à la création du lien social dans ces espaces virtuels que représente internet.

 

Toute la question ici est «de savoir comment sont créés ces liens sociaux sur internet, et comment concevoir ces formes de sociabilité et de socialité aux frontières indéterminées qui s’y construisent».

 

Paraphrasant Manuel Castells, l’auteur écarte encore une fois, toute forme de déterminisme technologique, même s’il considère qu’une société ne puisse être comprise sans ses outils techniques.

 

Il estime que «les technologies internet se sont développées pendant une période de restructuration des nos sociétés et sont susceptibles d'influencer l’ensemble du comportement social: nous devons nous attendre à des formes historiquement nouvelles d’interactions sociales et de nouveaux modes de contrôle social».

 

Internet, dans cette perspective, sert à la fois de moyen d'expression et de moyen d'organisation. «Il n’est pas seulement une technologie, il constitue l’infrastructure matérielle d’une forme d’organisation».

 

Internet est par là plus qu’un outil, car il est adapté aux caractéristiques des mouvements sociaux contemporains et en ce sens, il favorise une socialité réticulaire qui s’articule autour d’objets symboliques (de savoir, de l'information, des valeurs et des identités).

 

En revanche, internet se présente aussi comme un outil d’expression des tensions et d'organisation des mouvements sociaux. Il est un terrain où se manifestent des tensions systémiques. L’informatique libre en est l’exemple manifeste, remarque l’auteur.

 

A ce propos, il observe que l’intégration des TIC à l’enseignement se heurte jusqu'à présent aux valeurs contradictoires entre le logiciel propriétaire et l’éducation. En fait, «la difficulté principale à intégrer les nouvelles technologies dans les communautés éducatives qui ont écouté l’intérêt général et public, vient en partie de l’impossibilité pour ces communautés de traduire en ressources utiles à son développement les technologies propriétaristes».

 

+ Dans la troisième partie («Retour sur l’intégration des TIC à l’enseignement»), l’auteur s’interroge à nouveau: «l'intégration des TIC à l’enseignement serait-elle de nature à induire un changement dans la dynamique de l’enseignement qui pourrait modifier les objectifs, les méthodes et les règles du jeu?».

 

L’auteur se contente ici d’apporter quelques éléments de réponse préliminaires:

 

°- L’intégration des TIC n’est pas seulement qu’une question technique, elle se présente aussi comme «une pratique culturelle liée aux transformations sociales » engendrées par le passage à un mode de développement informationnaliste, et à une société en réseaux dont internet ne serait que l’infrastructure matérielle.

 

L’intégration des TIC, conçu comme l'introduction de nouveaux espaces de sociabilité, contribue ainsi à la création de nouveaux espaces sociaux: espace de débat, d’expression de controverse, de construction de projets collectifs tel notamment le logiciel libre.

 

Les TIC sont, de ce fait, le terrain de tensions systémiques, et lors de leur intégration dans l’enseignement, l’on ne peut ignorer celles-ci.

 

La mission de l’éducation consiste, entre autres, à s’ouvrir sur ces nouveaux espaces de sens et d’agir. En même temps, «une réflexion sur l'intégration des TIC à l’enseignement ne saurait être dissociée d’une éducation à la citoyenneté porteuse d'une sensibilité aux enjeux éthiques, sociaux, économiques et politiques».

 

Autrement, au-delà de la compétence technologique, l’intégration des TIC à l’enseignement doit intégrer une perspective sociale d’acte de construction de liens entre individus et communautés.

 

°- L’intégration de ces technologies (de type sociotechnique) introduit des potentialités et des défis qui confrontent les limites des stratégies pédagogiques actuelles. Autrement, comment «fixer des objectifs d’apprentissages uniques, alors que les étudiants auront accès à des sources externes à la classe et aux programmes?».

 

°- La notion de réseau, pour penser l’intégration des TIC à l’enseignement, aide en fait à dépasser un certain déterminisme technologique et à situer le débat dans une perspective plus large de changement social plus global.

 

Internet se présente, par conséquent, comme l’infrastructure matérielle de socialité et de sociabilité qui prennent place dans de nouveaux espaces publiques: le réseau social et non l'infrastructure matérielle, peut être conçue comme l’infrastructure des communautés.

 

Penser les réseaux sociotechniques en éducation amène ainsi, pense l’auteur, à dépasser les murs de la classe et à  s’inscrire «dans la complexité de nos sociétés contemporaines informationnalistes, caractérisées par la mouvance des personnes et des objets, en somme des systèmes complexes où se manifestent nécessairement des tensions».

 

Yahya El Yahyaoui

Rabat, 30  Novembre 2006