Autoroutes électroniques et société de linformation : éléments de débat pour le Maroc
Je commencerais cette conférence, consacrée aux autoroutes et société de linformation( que je déclinerai progressivement sur le cas du Maroc) par trois grandes observations dordre général qui, me semble-t-il, constituent la marque principale, la caractéristique majeure des dernières années de ce siècle finissant;
La première observation, fondamentale à mon sens, est que nous avons affaire, nous assistons, en cette fin de siècle encore une fois, à une tendance de plus en plus forte, de plus en plus forcenée à la consécration progressive (et rapide aussi) de principes, de valeurs et de normes dites libérales (néolibérales dirais-je) qui nont de cesse de se diffuser, de se généraliser, de se renforcer et à terme de se planétariser.
La chute du bloc de lEst, les crises dEtats-Nations centralisés et les impasses des discours développementalistes ont ressuscité en quelque sorte les « vertus »du libéralisme des pionniers pour les uns, du libéralisme dans sa version élémentaire serais-je tenté de dire.
En dautres termes, la chute du bloc de lEst, les crises ayant affecté les Etats-Nations et les « modèles développementalistes » se sont, jointes à la généralisation (ou presque) de la déréglementation, de la dérégulation, de la libéralisation et de la privatisation etc, se sont traduites par une sacralisation du marché, de léconomie de marché, des valeurs de marché et de la démocratie de marché.
Autrement, il ny a pas, nous
laisse-t-on entendre, déconomie ni de politique, ni de société en dehors
du marché et des valeurs de marché : pas de salut, nous affirme-t-on,
sans ou en dehors du marché.
- La deuxième observation qui est, de mon point de vue, non moins fondamentale que la première, consisterait à dire que ce dont il est souvent évoqué sous la dénomination, sous lappellation de « mondialisation » nest en définitive (en dernière instance serais-je tenté de dire) que la reconsécration du triomphe du néolibéralisme (ou présenté comme tel), cest à dire le triomphe du libéralisme revisité mais élargi à une échelle globale, à une échelle universelle, à une échelle planétaire : la mondialisation dont il sagit actuellement nest donc autre que la mondialisation des marchés des biens, des services, des capitaux, de la finance et de la technologie.
Cela voudrait dire, dans mon
esprit, que la mondialisation en cours (ou présentée comme étant en cours)
est éminemment (jallais dire foncièrement économique, financière et
marchande ; et que ce dont il est de plus en plus
question en termes de mondialisation culturelle, des identités et des
perceptions nest que laboutissement de la première, cest à dire son dérivé
et son épiphénomène.
- La troisième observation reviendrait à dire que parallèlement à ces deux discours (le triomphe du néo-libéralisme et lavancée de la mondialisation), parallèlement à ces discours (ou peut être même en leur sein) sest développé un troisième discours, une troisième rhétorique, fort symbolique celle-ci : la rhétorique de la communication globale, de la communication planétaire, de la communication universelle et de la communication-monde (allusion à léconomie-monde chère à F. Braudel et à I. Wallerstein).
Communication globale et communication planétaire parce que, nous dit-on, les supports et la base matérielle (cest à dire les autoroutes de linformation) dont cette communication use (userait davantage à lavenir) sont de nature globale et planétaire et que la société devant y prendre et se concrétiser (cest à dire la société de linformation) est une société qui ne pourrait (qui ne peut, nous fait-on croire) être que globale et planétaire.
Cest cette troisième
observation qui constituera, dans le sillage des deux premières, lobjet de
cette conférence dont lobjet déborde, à nen pas douter, le cadre
dune seule conférence.
Et puisquil ma été demandé den synthétiser les
grandes lignes, je commencerais par dire que lexpression « autoroutes
de linformation », « autoroutes de la communication » ou
« autoroutes électroniques » (les trois expressions expriment
pratiquement la même réalité), lexpression, dès lorigine cest à
dire dés le début des années 90, a eu une connotation plus ou moins politique
parce quelle émanait dun homme politique, en loccurrence le vice-président
américain Al Gor dont le père a eu, trente ans plus tôt, linitiative (en
tant que sénateur) de la législation créant le système autoroutier
inter-Etats, cest à dire entre les Etats fédérés des Etats-Unis.
Mais ces autoroutes, conçues dabord au niveau national (en termes de la National Information Infrastructure NII) puis élargies à une échelle internationale (en termes de la Global Information Infrastucture GII ou Infrastructure Mondiale de lInformation) ; ces autoroutes ne sont pas et ne peuvent pas être une simple affaire politique, une simple affaire de campagne politique (comme ce fut le cas lors de la première campagne présidentielle de Clinton).
Bien plus encore et à bien des
égards, la dimension politique, la composante politique, la volonté politique
na fait, en définitive, que suivre le mouvement densemble et la dynamique
densemble qui a semblé dicter la pratique et définir lorientation aussi
bien sur le plan national que sur le plan des démarches se donnant la généralisation
de ces autoroutes à une échelle « globale ».
Je dirais donc quau-delà de
la place du politique, l »arrivée » des autoroutes électroniques
de linformation et de la communication est dabord et avant tout affaire de
convergence de quatre grandes composantes dont le politique (quoi que peut être
dominant) na pas été, à mon avis, déterminant :
* La première convergence est une convergence de réseaux.
Et quand on dit convergence de réseaux, lon dit dabord et avant tout convergence des réseaux de télécommunications, dinformatique et daudiovisuel, cest à dire les trois réseaux qui constituent le cur même de ces autoroutes.
Larrivée du numérique (de la révolution numérique disent daucuns) a non seulement crée un langage commun aux trois « secteurs » (au niveau de la collecte, du traitement, du stockage et de transmission) mais a aussi banalisé les supports que constituent ces trois secteurs : le satellite de télécommunications transmet limage, le son et la donnée ; la télévision emprunte le satellite et le câble ; et linformatique utilise les protocoles de télécoms et empruntent des images auparavant monopole de la télévision et ainsi de suite.
La numérisation (cest à dire la conversion de linformation en une suite de 0 et de 1 contrairement à lanalogique dont la qualité du signal est polluée et est bruyant aussi, disait Shannon) ; la numérisation a donc unifié les trois réseaux, les trois supports et les trois infrastructures pour nen faire probablement, à terme, quun et un seul ; et ceci même au-delà des avantages de qualité, de compression, de rapidité et defficacité.
Cette première convergence, qui a amené linternet et le multimédia, est sans nul doute, le précurseur des autoroutes électroniques et dont linternet actuel nest peut-être quune version élémentaire.
* La deuxième convergence dont ces autoroutes électroniques sont et lobjet et le sujet est une convergence quon pourrait dénommer « convergence des usages ».
La convergence des usages consisterait à dire globalement, que lon sacheminerait, avec les autoroutes électroniques, à lunification des fonctions des trois réseaux (télécommunications, informatique et audiovisuel) en un support permettant la « confusion » , la banalisation de la base de transmission et de réception de linformation.
Cest comme pour dire quà terme lon recevrait images, données et voix soit sur son téléviseur, soit sur son ordinateur, soit sur son téléphone portable cest à dire que les usages (téléphone, ordinateur, téléviseur) se convertiront en un usage (ou le téléphone ou lordinateur ou le téléviseur).
Mais cela dépendrait
naturellement de la technologie, des stratégies des acteurs et des formes de
conflits ou de coopération auxquelles ces acteurs peuvent se livrer.
* La troisième convergence est dite « convergence des services » et renvoie, au-delà de la convergence des réseaux et des usages, à une bataille inter-opérateurs, cest à dire qui des opérateurs des trois secteurs porteraient la convergence : les opérateurs de télécommunications, les câblo-opérateurs et les industriels de réseaux disent le téléphone ; les constructeurs de matériel informatique et les concepteurs de logiciels disent lordinateur ; les fabricants de programmes disent la télévision.
Les autoroutes (cest à dire
la base infrastructurelle, la base matérielle) tranchent le problème sur le
plan des tuyaux, de la canalisation, mais ne peuvent en aucun cas arbitrer la
bataille des contenus, et qui est, me semble-t-il, la vraie bataille des
autoroutes de linformation et la vraie bataille autour de ces autoroutes.
* La quatrième et dernière convergence que ces autoroutes électroniques consacrent (et consacreront davantage à lavenir) est une convergence par lindustrie.
Cest à dire que la concrétisation dun tel projet (je veux dire le projet dautoroutes de linformation) dépasse, au-delà des convergences plus ou moins naturelles que je viens dindiquer, elle dépasse le potentiel et la capacité dun seul secteur (quil soit opérateur, industriel de télécommunications, opérateur, fabricant de programmes dans le domaine informatique, concepteur et producteur dans le domaine audiovisuel).
Cest à dire que les fusions,
les absorptions et les alliances stratégiques simposent pour obtenir la
taille critique à la hauteur de ces enjeux, pour financer la recherche&développement
ou pour maîtriser les différents maillons de la chaîne (du financement de la
R&D à la production des réseaux et des contenus, à la rentabilisation des
produits et des services résultant de cela).
Ces quatre convergences, que
jai présentées ici de façon succincte et sommaire, ne sont pas seulement
lossature technico-économique et industrielle des autoroutes électroniques,
elles en constituent même leur condition et leur définition : celle
dun véritable système reliant de manière interactive (grâce à la numérisation),
les équipements hard (télécoms-informatique et audiovisuel), les logiciels et
les programmes (informatique et audiovisuel), les réseaux et les services de
communication (télécoms, audiovisuel et informatique), cest à dire dun
système utilisant les hauts débits dans la transmission de linformation numérisée
et sa reconstitution une fois de lautre bout (cest à dire chez
lutilisateur).
Si jai, par ailleurs, à vous
entretenir des démarches adoptées par tel ou tel pays pour la concrétisation
de ces autoroutes de linformation, je dirais schématiquement que le
mouvement, parti des USA, a été généralement suivi, dans sa philosophie et
son orientation, par la plupart des pays industrialisés :
+ Les rapports tant nationaux (Théry, Bretton ) que régionaux (Bangemann et Delors) prêchent par la même logique : si ce nest pas le marché et le secteur privé qui devraient prendre en main les destinées de ce projet, ce devrait être au plus un partenariat public-privé mais jamais le public tout seul.
Je renvoie
ceux dentre vous intéressés par cette thématique à ces rapports, vous y
trouverez le plan daction, le calendrier dexécution, les plates-formes
dexpérimentation et les scénarios de financement.
+ Au Japon, et au-delà des querelles entre le Ministère des Postes et Télécommunications, le Ministère du Commerce International et la NTT (premier opérateur des télécommunications du pays et géant mondial) a annoncé en 1993, un plan déquipement (allant jusquà 2015) estimé à 400 milliards de dollars et devant équiper le pays entier en fibres optiques permettant larrivée jusquaux foyers (et en simultané) du son, de limage et des données.
Il en est de
même (au niveau de la démarche et de lapproche) pour le Canada, le
Luxembourg, la Belgique et les pays scandinaves
etc.
Ce quil faudrait remarquer, cependant, cest que cette vague, cette ferveur articulée autour des autoroutes de linformation navaient pas à toucher (à contaminer disent daucuns) les pays du Tiers-Monde sans les conférences des pays du G7 ( tenues de façon régulière depuis le début des années 90) et qui ont été consacrées et à plusieurs reprises à la problématique de la société de linformation globale.
La référence (généralement
en fin de communiqués) à ces pays ne sinscrivait (ne sincrit) pas
seulement dans un cadre de complaisance, mais aussi dans un contexte où la
privatisation des opérateurs de télécommunications de ces pays et la libéralisation
des marchés sy rapportant se présentaient comme une opportunité
commerciale, économique et dinvestissement porteurs : cest dans
cette perspective quil faudrait situer, à mon sens, le discours
dinterconnexion globale, dintégration et de société dinformations
globales.
Et cest dailleurs dans le droit chemin de la société dinformation nationale (en ce quelle est opportunité daccès au savoir, à léducation, à lenseignement, à la médecine, au télétravail, à la nouvelle citoyenneté )que la société de linformation globale est présentée (fondamentalement dans les discours) comme étant un moyen dégalité de lhumanité toute entière devant le savoir, la connaissance et les données bref devant léconomie de limmatériel dont les autoroutes électroniques en constituent le support et linfrastructure.
Autrement, nous affirme-t-on, autant les autoroutes de linformation nationale vont permettre laccès des « nationaux » au savoir et à la connaissance (et autres avantages) autant les autoroutes de linformation globale vont le permettre aux « nouveaux citoyens du monde » quelles que soient leur origine, leur identité ou leur couleur.
En dautres termes, la société
dinformation nationale (ayant pour support les autoroutes de linformation
nationales) se prolongera pour concrétiser une société dinformation
globale (se basant matériellement sur des autoroutes dinformations globales
et planétaires).
Aujourdhui, le débat est tranché ou presque sur la manière et la démarche de construction de ces autoroutes électroniques et de la concrétisation de cette société de linformation (manière et démarche puisant de lultra-libéralisme, de la déréglementation, de la libéralisation et de la privatisation à outrance) et est dorénavant consacré aux prolongements et dérivés de ces autoroutes et sociétés de linformation.
Cest à dire que le débat est dores et déjà centré sur les thématiques de léthique, de la réglementation, du droit dauteur, de la propriété intellectuelle, de la confidentialité de la vie privée etc.
Et ce sont des aspects quil
faudrait regarder de près parce quils nous concernent.
Où en sommes-nous marocains, partie dun Tiers-Monde encore proie au sous-développement et à la dépendance hormis lémergence de tel ou tel pays ?
Pour la plupart des pays du
Tiers-Monde et pour le Maroc en particulier, lon pourrait constater trois
grandes choses à mon sens très significatives :
- Lon assiste au Maroc, et depuis quelques années seulement, à lémergence dun discours sur ces autoroutes plutôt vague et non défini :
+ Une déclaration
gouvernementale qui use du concept de « société de linformation et du
savoir » sans en préciser la consistance, la teneur, les contours encore
moins les acteurs devant prendre en charge sa concrétisation ou son
financement.
+ Au niveau du Secrétariat dEtat
chargé des nouvelles technologies de linformation, lon a pratiquement
affaire à une certaine indétermination faute de définition des règles du jeu
par rapport à lopérateur actuel et les opérateurs à venir.
+ Au niveau de lopérateur principal des télécommunications, lapproche instrumentale (cest à dire par les supports et les tuyaux) semble privilégiée sans référence aucune à la problématique des contenus et de la substance.
- Lon a ensuite affaire :
+ A un réseau de télécommunications peu étendu, de densité très moyenne et dont les choix technologiques appellent réserves et réflexions.
+ A un parc informatique insignifiant en nombre dordinateurs et en quantité de bases de données sans évoquer labsence dune action de numérisation des contenus et des uvres.
+ Et à un paysage audiovisuel
dont on ne cesse de critiquer la forme institutionnelle, la qualité des
programmes et la « déontologie » dominante.
- Et lon a affaire, en troisième, à des contraintes dordre structurel et à des pesanteurs de deux ordres fort bloquantes : les pesanteurs de laccessibilité (économique, sociale et culturelle) dont il est fort malaisé de concilier avec le discours en vogue sur la société de linformation au Maroc ; et les pesanteurs dappropriabilité des technologies en général et des technologies dinformation et de communication en particulier.
Ces technologies ne sont, pour
ainsi dire, endogénéisées ni par lappareil productif, ni par les
structures sociales, encore moins par le système des valeurs en vigueur.
Cest, à mon sens, pour ces raisons que le discours sur les autoroutes et la société dinformation au Maroc (et dans le Tiers-Monde en général) est un discours trompeur, mythificateur, sans substance aucune et dont il faudrait déshabiller les fondements et dévoiler les soubassements.
Conférence à
lAssociation Marocaine de Prospective
Témara, 27 Mai
1999