«L’Union européenne et les droits de l’Homme»
Robert
Badinter, Rapport, Sénat, Paris, Mars 2009, 46 p.
1- En introduction à ce rapport,
l’auteur affirme que «pour ceux qui ont foi dans les droits de l’Homme, il est
nécessaire de toujours prendre en considération deux caractères sans
lesquels les droits de l’Homme ne sont pas respectés : leur universalité et
leur indivisibilité».
Leur
caractère universel signifie que les droits de l’Homme concernent «tout homme»,
c’est-à-dire tout être humain. Sur le caractère indivisible, il faut
souligner que «si les droits élémentaires de la personne humaine ne sont pas
garantis dans l’ordre économique et social, on ne peut pas parler
véritablement de respect des droits de l’Homme».
Dans ce
domaine, le continent européen continue, pour l’auteur, à être la région du
monde où les droits civils et politiques, c’est-à-dire ceux que l’on appelle
communément les droits de l’Homme, sont le mieux assurés.
En effet,
à partir de la seconde guerre mondiale, l’Europe a admirablement «réussi à
assurer ce qui est la marque véritable des droits de l’Homme : non seulement
leur proclamation, mais aussi leur garantie et leur effectivité. Aujourd’hui,
l’Europe bénéficie d’un cadre juridique solide, d’institutions et de garanties juridictionnelles,
comme il n’en existe sur aucun autre continent».
La
protection des droits fondamentaux a pendant longtemps relevé du Conseil de
l’Europe dont tous les États membres de la Communauté européenne étaient
membres. «C’est au sein du Conseil de l’Europe que fut conclue, en 1950, la
convention européenne de sauvegarde des droits de l’Homme et des libertés
fondamentales, et que fut instituée la Cour européenne des droits de l’Homme. Dans
le cadre de l’Union européenne, le traité de Maastricht (1993) a précisé que l’Union
européenne respecte les droits fondamentaux, tels qu’ils sont garantis par la
convention européenne de sauvegarde des droits de l’Homme, et tels qu’ils
résultent des traditions constitutionnelles communes aux États membres en tant
que principes généraux du droit communautaire. Le traité d’Amsterdam (1997) a
renforcé le statut des droits fondamentaux, en instituant une procédure de
suspension des droits découlant du traité en cas de violation grave et
persistante par un État membre. Le traité de Nice (2003) a ensuite donné à
l’Union la capacité d’intervenir préventivement en cas de risque clair de
violation grave des valeurs communes».
L’Europe
s’est par ailleurs dotée, à travers le Conseil de l’Europe, de protocoles, de
conventions ou de textes de référence qui représentent à chaque fois des
systèmes de garanties ou des points d’ancrage.
Avant
même que le traité de Maastricht n’officialise le respect des principes
contenus dans la convention européenne des droits de l’Homme, l’auteur rappelle
que la Cour de Justice des Communautés européennes les avait déjà érigés en principes
communautaires. «Tel fut le cas pour le droit de propriété, le libre exercice
des activités économiques et professionnelles, le respect de la vie privée et
familiale, du domicile et de la correspondance, le principe d’égalité, notamment
l’interdiction des discriminations selon la nationalité ou le sexe».
2- Toutefois, à partir des attentats
du 11 septembre 2001, les États-Unis ont pris la tête d’une croisade qu’ils ont
appelée la croisade contre le terrorisme, du bien contre le mal. «Ils ont été
dans ce domaine, bien au-delà de la nécessité, que ce soit la création du camp
de détention de Guantanamo ou toutes les lois qui ont été adoptées».
Cela a
suscité dans les États non occidentaux, l’accusation du «double standard». Les
Occidentaux ont été accusés de faire «deux poids deux mesures». «Toujours prêts
à brandir les droits de l’Homme et à donner des leçons aux autres États, ils
ignoreraient délibérément les droits de l’Homme quand leur propre sécurité est
en cause».
Ce sont
donc les États-Unis, mais pas seulement les États-Unis, qui sont pointés du
doigt. En clair, «cela veut dire que les garanties constitutionnelles valent
pour les citoyens des États-Unis, mais que, pour les autres, non citoyens ou
citoyens d’États qui ne sont pas des États de civilisation occidentale, c’est
le non-droit, c’est Guantanamo, c’est l’usage de la force ! Ceci a créé très
profondément une rupture, une brèche dans le monde».
Nous
n’avons pas été, à ce jour, capables d’avoir une définition internationale du
terrorisme, et ceci pour des raisons éminemment politiques, affirme l’auteur. Quand
il s’agit par exemple de «lutter contre le financement du terrorisme, on ne
définit pas le terrorisme, mais on définit ce qu’est le financement du
terrorisme. C’est une façon singulière de procéder».
Pour
l’auteur, «il faut établir très nettement que, quand on vise systématiquement
des populations civiles pour semer la terreur, c’est un acte qui, renouvelé,
constitue un crime contre l’humanité, comme constitue un crime de guerre
l’utilisation de moyens disproportionnés face à l’adversaire, en particulier
quand il s’agit des populations civiles. Il faut avoir le courage de le dire».
Dans ce
contexte difficile, les États européens ont eux aussi été amenés à prendre des
dispositions, mais sans rapport avec les États-Unis quant à leur gravité en
matière de droits de l’Homme. Mais en dépit des imperfections que l’on peut
observer, «force est de constater que si on la compare aux autres continents,
l’Europe demeure un espace où les droits de l’Homme sont le mieux garantis.
Mais elle doit aussi affirmer ses valeurs sur la scène internationale. Ce qui
n’est pas sans difficulté».
3- Par ailleurs, et indépendamment de
tout souverainisme quant à une quelconque conception des droits de l’Homme, une
autre forme de contestation s’exprime à travers une conception
différentialiste. «Cette conception ne prend pas sa racine dans une certaine
vision du régime politique. Elle prend sa source dans une conception religieuse
de la société. Ce discours s’est renforcé, particulièrement depuis une dizaine d’années,
dans les États islamistes».
Pour eux,
«les droits de l’Homme ont une origine divine. C’est Dieu qui les a révélés aux
hommes. C’est Dieu qui en a donné le bienfait aux hommes, à travers la loi
religieuse. Par conséquent, c’est au regard de la loi religieuse que l’on doit
interpréter les droits de l’Homme. Cette conception est contraire à celle
inspirée par les idéaux des Lumières, affirmant notamment le principe de
laïcité».
Cette
opposition est particulièrement prégnante en ce qui concerne l’abolition
universelle de la peine de mort, note l’auteur. Pour les États islamistes
intégristes, «il n’y a aucune discussion possible, comme en témoignent les cas
de l’Iran, de l’Arabie Saoudite, du Pakistan, et des Émirats arabes unis».
Dans les
instances internationales, l’on a souvent un clivage permanent entre, d’un
côté, les occidentaux et, de l’autre, l’Organisation de la Conférence islamique
et le bloc d’États souverainistes qui se réclament du droit de non-ingérence
dans leurs affaires. Il s’agit bien là d’un choc des idéologies, estime
l’auteur.
Dans tous
les cas de figure, rappelle l’auteur, le noyau dur des droits de l’Homme, c’est
le refus des châtiments cruels, inhumains et inutiles, c’est le refus des
atteintes à la personne physique des êtres humains, c’est le refus de la
violence pratiquée au nom de l’État sur le corps, c’est le refus évidemment des
détentions arbitraires.
4- La Déclaration universelle des
droits de l’Homme est marquée du double sceau de l’universalité et de
l’indivisibilité, affirme l’auteur. Elle a proclamé des principes, les a
inscrits dans les deux Pactes sur les droits civils et politiques, mais aussi
économiques, sociaux et culturels, qui sont indissociables.
Les
droits de l’Homme sont ainsi le fondement de la civilisation contemporaine.
«Les droits de l’Homme sont également le fondement du système de valeurs des
sociétés occidentales héritées des Lumières. Il faut bien mesurer que la
contestation en cours, violemment affirmée et revendiquée, de la nature même
des droits de l’Homme, aboutira à ruiner leur universalité».
C’est
dire autrement que partout, les êtres humains ont «le droit intangible de ne
pas être torturés, tués, mutilés, de ne pas être réduits en esclavage, de
n’être pas détenus arbitrairement, de jouir des garanties d’une justice
impartiale, de choisir librement et à intervalles réguliers ceux qui les gouvernent,
de recevoir des soins, d’avoir accès à l’éducation, à la culture. Les êtres
humains doivent pouvoir s’associer, penser et s’exprimer librement où qu’ils se
trouvent sur la planète». La diversité culturelle ou la souveraineté ne saurait
justifier que l’on porte atteinte à ce qui constitue les droits fondamentaux de
tout être humain.
Yahya
El Yahyaoui
Rabat,
28 Mai 2009