«Recherche-Développement, Financement et Croissance»
Betbèze.J.P,
La Documentation française, Paris, 2005, 205 p.
1- En introduction à ce rapport, Christian
de Boissieu dit ceci: «sans verser dans un
catastrophisme injustifié et stérile, il faut partir de deux constats largement
partagés: le retard technologique de l’Europe, prise globalement, vis-à-vis des
Etats-Unis, (et) le rattrapage plus rapide que prévu, de grands pays émergents
(Chine, Inde...) en matière technologique».
C’est
dans ce contexte, estime-t-il, que se situe l’agenda de Lisbonne (2000), avec l’écart,
important et fort dommageable pour la croissance et l’emploi, entre les
ambitions affichées et des réalisations loin d’être à la hauteur.
Globalement,
pense-t-il, la France est encore loin de l’objectif des 3% pour le ratio de
R&D (par rapport au PIB), affiché à Lisbonne pour 2010. Il est vrai que «la
recherche publique doit être développée, quantitativement et qualitativement,
mais le retard français vis-à-vis des grands partenaires européens et des Etats-Unis,
concerne surtout la R&D privée».
Et
l’auteur d’appeler fermement, sur cette base, pour la consolidation du tissu des
PME, l’accroissement de leur apport technologique, la mise sur des dépenses
publiques nouvelles de R&D hors contrainte du Pacte de stabilité, le renforcement
de la recherche dans les entreprises privées, par la conjugaison de plusieurs leviers,
dont notamment les circuits financiers spécialement conçus à cet effet, les instruments
financiers renouvelés, les incitations fiscales pour relancer des dispositifs
existants…etc.
2- Pour l’auteur de ce rapport, le
lien n’est jamais simple ou mécanique entre Recherche-Développement,
productivité, croissance, emploi, développement, mais il existe, dit-il.
Certes, affirme-t-il toujours, «les rapports de causalité entre l’idée et la
croissance sont complexes et circulaires. Mais ils ont toujours un sens : ils
pointent d’une idée vers ses applications, puis de ses applications vers la croissance
et l’emploi. Certes, l’Europe et la France conservent des avantages éminents,
des forces et des potentialités en R&D, mais les innovations actuelles des
technologies de l’information et de la communication, ne sont pas nées, en
grande part, chez elles».
Voilà
pourquoi, pense-t-il, l’Europe s’est donnée comme objectif 2010 (Lisbonne) d’être
la première économie du savoir, et de consacrer 3% de son PIB à la R&D
(Barcelone). Mais, «en 2004, l’objectif de Lisbonne s’éloigne, tout comme celui
de Barcelone. Il en est de même pour la France, qui consacre 2,2% de sa
richesse à la recherche, dont la moitié vient du privé».
Il est
vrai, dit-il, qu’avec la mondialisation, «les entreprises bougent et se font
concurrence par les coûts, par les organisations, par la taille des marchés et,
de plus en plus, par les idées». Mais il est vrai aussi que la
Recherche-Développement, facteur déterminant de la compétitivité, est devenue
de plus en plus mobile, la finance intervenant alors pour apporter plus de
ressources, notamment privées, à une recherche devenue plus flexible, plus lisible
et plus responsable.
3- Pour Betbèze, la théorie économique
de la croissance a mené depuis quelques années une révolution, en mettant en
son centre la Recherche-Développement (R&D) et les organisations qu’elle
implique.
La
croissance économique dépend, en grande part et à moyen terme, de la dynamique
de la productivité, qui trouve elle-même sa source dans la
Recherche-Développement. Ce lien passe par «l’adoption des innovations dans
l’industrie et les services, par du progrès technique, éventuellement incorporé
dans le capital, mais aussi par l’enseignement et la formation (capital
humain). Surtout, ce lien évolue : la R&D qui se développe actuellement est
davantage relationnelle. Et ce sont bien les technologies de l’information et
de la communication (TIC) qui ont permis d’ouvrir de nouvelles activités, de
changer les organisations de travail, d’explorer de nouveaux domaines».
Toute la
recherche n’est évidemment pas publique, affirme l’auteur, ceci étant dépendant
de la recherche elle-même et des choix des pays. Surtout, «elle ne peut ni ne doit
l’être, si l’on veut avoir plus de croissance et plus de recherche».
En même
temps, la R&D a un rôle central, à travers les externalités qu’elle
procure, même s’il y a de larges effets de diffusion entre pays. Jones trouve ainsi
que 30% de la croissance américaine entre 1950 et 1993, peuvent être attribués
à une amélioration du niveau d’éducation, et 50% à l’effort de R&D
(mondial, pas seulement américain).
La
nécessité d’une intervention de l’Etat, pour accroître les dépenses de recherche,
n’est toutefois pas automatique, observe l’auteur. La théorie économique ne
plaide pas pour un accroissement «tous azimuts» de l’effort de R&D, mais
plutôt pour des investissements publics en R&D, dans des secteurs à fort
effet d’entraînement, comme les technologies de l’information, ou la recherche
fondamentale sur laquelle des innovations s’appuieront.
Hormis
cela, l’auteur rappelle qu’il est manifeste que se développe en Europe, et en
France, un «écart de savoir» (knowledge gap) par rapport aux Etats-Unis, fruit
d’une combinaison entre un «écart de R&D» (R&D gap) et un retard
d’investissement dans l’enseignement supérieur.
Pour
mesurer l’entrée dans la société de la connaissance, l’OCDE retient le concept
d’«investissement dans le savoir», et le définit comme la somme des dépenses
consacrées à la R&D, à l’enseignement supérieur (public et privé) et aux
logiciels. Et l’auteur de constater le niveau éminent des Etats-Unis, avec un
effort de l’ordre de 7% du PIB en 2000, contre 5% environ pour l’OCDE, 4% pour
l’Union européenne, et 4,5% environ pour la France.
L’«écart
de savoir» est ainsi de l’ordre de 2 points de PIB entre Etats-Unis et OCDE (où
comptent bien sûr les États-Unis) et de 3 points de PIB entre Etats-Unis et
Union européenne. Il s’est creusé en raison de la progression des
investissements en logiciels, mais de manière spécifique, par rapport à
l’Europe, en raison de l’accroissement des dépenses dans l’enseignement
supérieur.
De manière
plus précise, note l’auteur, l’«écart de R&D» entre l’Europe et les Etats-Unis,
qui était de l’ordre de 20 milliards d’euros courants entre 1990 et 1996, a
doublé entre 1998 et 1999, puis triplé pour atteindre 130 milliards en moyenne
en 2000 et 2001.
Par
ailleurs, l’auteur observe que dans l’Union européenne, la source largement
dominante du financement de la recherche vient des entreprises. Elle est même «croissante
en part relative ces dernières années, représentant en 2001, 65% de la
Recherche-Développement au sein de l’Union à 15 (en ajoutant entreprises,
autres sources nationales et extérieur) contre 62% en 1995». Les écarts
demeurent ainsi forts entre les deux côtés de l’Atlantique, aux Etats-Unis, où
la part financée par les entreprises représente près des trois quarts de la
Recherche-Développement, contre les deux tiers en Europe dans la dernière
période.
4- La théorie économique a mis en
avant des effets qui justifient l’intervention de l’État dans la R&D,
reconnaît l’auteur. Les raisons qui justifient une telle intervention, «soit
directement par des dépenses de R&D publique, soit indirectement
(financement ou défiscalisation de la R&D privée) sont pour l’essentiel
liées aux imperfections du marché. La recherche est risquée : il est bien connu…qu’en
présence de risque, un marché concurrentiel n’amène pas toujours les agents à mettre
en oeuvre la quantité optimale de ressources. L’Etat peut alors pallier cette imperfection
du marché, en favorisant une dépense de R&D plus proche de l’optimum social,
et donc supérieure à la quantité d’équilibre».
Sur le
plan macroéconomique, cela implique que la R&D a des externalités positives
et une composante «bien public», qui fait que le taux de retour social est
supérieur au taux de retour privé. Mais là, l’action de l’Etat «doit être
sélective et centrée sur les recherches les plus aptes à stimuler une
innovation cumulative (recherche fondamentale générant une innovation
verticale, recherches aux applications multisectorielles, etc.)».
Ainsi,
les objectifs relevant de politiques industrielles stratégiques, peuvent
justifier une intervention de l’État. Dans certains cas, cela peut l’amener à
accroître davantage ses dépenses en R&D. Car, dans leur décision de localisation,
les entreprises multinationales citent, parmi leurs premières réponses, la
qualité du personnel de recherche (liée à l’éducation supérieure, mais aussi à
l’existence de laboratoires publics), et l’accès à un stock de recherche
publique.
Mais ces
politiques stratégiques ne sont pas une garantie de succès, car «l’Etat n’est
pas toujours le plus éclairé des stratèges industriels. En même temps, la
R&D est fondamentale pour des raisons pas nécessairement économiques
(indépendance nationale). L’engagement de l’Etat dans des secteurs militaires ou
dans des applications civiles stratégiques (énergie) est nécessaire, même si les
formes de son intervention (directe, par des commandes publiques, par des aides
à des centres privés, etc.) restent une question ouverte.
L’intervention
publique est en somme, nécessaire «lorsque les gains pour la société sont
importants, alors que les incitations données par le marché pour mettre en
oeuvre l’innovation, sont faibles (effet surplus du consommateur).
L’Etat
doit, par conséquent, jouer un rôle de premier plan dans une recherche
apportant des bénéfices non directement marchands à la société. Ceci ne
signifie pas qu’aucune mesure ni analyse de type coûts/bénéfices, ne doit être menée
dans ces secteurs.
Ces
justifications à l’intervention de l’Etat ne doivent pas faire oublier le revers
de la médaille que nous indique la théorie, rappelle l’auteur : «le marché ne
fait pas toujours les bons choix sur le plan collectif, mais il n’est pas non
plus certain que l’Etat en soit capable. De ce point de vue, si elle légitime
l’intervention publique, la théorie économique plaide pour en faire un usage
raisonné».
C’est
dire, affirme-t-il, que l’action de l’Etat doit principalement porter là où les
connaissances ont des effets cumulatifs, et sont source d’une innovation verticale
sur laquelle s’appuieront d’autres innovations, fussent- t-elles à plus long
terme. Porter ensuite là «où les signaux du marché ne donnent pas de bonnes
incitations au secteur privé, alors que les gains collectifs sont importants».
Porter enfin là où la recherche peut améliorer la gouvernance, «que ce soit en
apportant à l’Etat une information essentielle, ou bien en garantissant son
autonomie vis-à-vis d’autres entités, nationales ou étrangères».
Il
ressort de ce qui précède, souligne l’auteur, un constat, une analyse et un
guide pour l’action. Le constat, «c’est que le ralentissement de l’Europe n’est
pas conjoncturel, mais plus profond : technologique, économique, social et
politique. L’insuffisance de la croissance en Europe, c’est malheureusement la
preuve que le diagnostic a été le bon, celui du retard de
Recherche-Développement dans l’innovation et dans l’utilisation, et aussi que
les thérapies n’ont pas été assez vite et fortement mises en oeuvre. Il faut
donc concentrer les ressources, agir plus nettement dans les domaines les plus
efficaces, avec les structures qu’il faut, et utiliser la finance comme un
levier privilégié».
L’analyse,
«c’est qu’il ne pourra pas y avoir davantage de croissance en Europe, si elle
n’est pas tirée par la R&D, et pas plus de R&D sans davantage d’incitations
et de moyens pour les chercheurs et leurs équipes, pour les entreprises et pour
les régions. Pour les chercheurs, il faudra certes trouver plus de ressources,
mais aussi des structures plus simples, plus transparentes et plus efficaces.
Pour les entreprises, il faudra les aider à accroître la rentabilité de leurs
efforts, et à trouver plus de marchés et de ressources».
L’action,
«c’est une organisation plus claire de la politique de Recherche-Développement,
en organisant les niveaux européens, nationaux et décentralisés, de manière
plus rapide, plus fluide et plus lisible, et en utilisant les outils
financiers. A l’instar de la politique industrielle, les évolutions récentes du
monde et de l’économie européenne font que les grandes politiques colbertistes
ne fonctionnent plus, en tout cas au niveau national».
L’implication
de l’Etat autour de «champions nationaux» n’est plus un modèle viable à long
terme pour une politique industrielle, estime l’auteur. L’association «grandes entreprises-défense-Etat»
ne fonctionne pas davantage, pour relever les nouveaux défis de la politique de
recherche.
Le temps
de l’innovation «n’est pas celui du rattrapage. Il faut…développer une logique
de financement ex ante de la Recherche-Développement, qui soit plus ouverte et
plus souple, donc se soucier davantage de la cohérence en amont des choix et de
leur mise en oeuvre, de la gestion et de l’évaluation des décisions prises».
Yahya
El Yahyaoui
Rabat, 5 Mars 2009