« Le bien
commun : éloge de la solidarité »
Riccardo
Petrella, Ed. Labor, Bruxelles, 1996, 94 P
1- Né le 15 Août 1941 à La Spezia en
Italie, Riccardo Petrella est docteur en sciences politiques et sociales de
l’Université de Florence.
Professeur à l’Université Catholique
de Louvain en Belgique, il est aussi conseiller auprès de la Commission
Européenne au sein de laquelle il dirige, pendant presque deux décennies, le
programme FAST (Forecasting and Assessment in Science and Technology) célèbre
par ses nombreux travaux sur la science et la technologie en Europe dans une
perspective mondiale.
Il est fondateur, président et
principal animateur d’un groupe (le Groupe de Lisbonne) qu’il a crée, avec une
vingtaine d’universitaires, de chefs d’entreprises, de journalistes et de
responsables culturels, pour débattre de l’avenir de l’économie mondiale à la
lumière des « politiques de compétitivité ».
Président du Comité International
pour un Contrat Mondial pour l’Eau, Petrella est incontestablement une figure emblématique
du mouvement alter mondialiste oeuvrant contre la marchandisation du monde et
la défense du bien commun.
Il est également
depuis 1992, Président de l'Université Européenne de l'Environnement « dont
l'objectif est de contribuer à la mise en oeuvre d'un développement durable en
Europe » et de l'Association des "Amis du Monde Diplomatique"
depuis sa création.
Il est l’auteur de plusieurs
ouvrages dont « La renaissance des cultures régionales en Europe »
(1978), « Limites de la compétitivité » (collectif, 1995), « Le
manifeste de l’eau : pour un contrat mondial » (collectif, 1998),
« L’eau, res publica ou marchandise » (collectif, 2003), « La
mondialisation humaine » (2004), « Désir d’humanité : le droit
de rêver » (2004), « Pour un nouvel imaginaire politique »
(2006).
2- « Le bien commun : éloge
de la solidarité » se veut, pour Petrella « une réflexion sur les
fondements et le fonctionnement des sociétés contemporaines débouchant sur des
propositions pour l’action ». Il vise à répondre à deux grandes
questions :
+
« Pourquoi est-il devenu difficile de parler d’intérêt général et de bien
commun et d’agir en conséquence ? ». Autrement, pourquoi toutes les
politiques actuelles sont portées par les
seuls principaux mots d’ordre qui sont la libéralisation totale des
marchés, la déréglementation et la privatisation de la plupart des activités et
services.
+ Et «
pourquoi avons-nous l’impression de vivre dans des sociétés qui ne sont plus
composées par des individus et des groupes qui veulent vivre ensemble, mais des
sociétés où chacun est obligé de ne penser qu’à lui-même, à sa propre
survie ? ».
Qu'est-ce
que le bien commun ?
Pour Petrella, « c'est l'état d'une société qui, sur le
plan des principes, des institutions, des moyens, fait en sorte que chacun de
ses sociétaires ait un accès individuel et collectif au droit à la vie, à
l'existence, au logement, à la santé, à l'eau potable, etc ».
Il donne un exemple clair et simple : « on a fait
observer 3 minutes de silence pour les 5000 victimes et plus qui sont décédées
le 11 septembre dernier, pendant que chaque jour 39 000 enfants meurent de
faim. Combien de 3 minutes de silence a-t-on dédiées à ces enfants chaque jour
? ».
La thèse centrale de cet opuscule concis et riche est la
suivante : partout dans le monde, même si à des degrés différents,
« nos sociétés …obéissent de plus en plus depuis une vingtaine d’années, à
des conceptions et à des politiques destructrices du bien commun qui ont fait
des valeurs et des critères propres à l’économie capitaliste de marché les
valeurs et les critères exclusifs de référence et de mesure de ce qui est bon,
utile et nécessaire ».
Par conséquent, la prédominance de ces conceptions (et des
politiques y prenant corps) est « en train de faire gagner le marché, en
particulier les intérêts légitimes mais particuliers de l’entreprise privée et
de faire perdre la société ».
Cette prédominance, que traduit la priorité accordée aux
valeurs et critères de l’économie de marché, s’est traduite dans l’esprit de
l’auteur, par l’affirmation d’un double culture :
+ Une « culture de la conquête » où le monde n’est
qu’une simple série de marchés à conquérir et où l’important est de gagner. Les
autres valeurs et critères n’ont qu’une place secondaire, résiduelle et
subordonnée de surcroît, l’intérêt de celui qui gagne devenant l’intérêt
général.
+ et une
« culture de l’outil » où ce qui compte ce n’est plus l’homme ou la
personne humaine, mais « l’efficacité et la rentabilité de l’instrument…de
l’objet/marchandise…du système…La personne humaine, elle, est devenue une
ressource, la ressource humaine, au même titre que les ressources naturelles,
énergétiques, technologiques et financières ». Et en tant que telle, elle
n’est plus qu’un coût à réduire, en combinaison et en comparaison avec les
coûts des autres ressources.
La mainmise de ces deux cultures ne peut donc que se
traduire par deux grands résultats :
+ « l’affaiblissement des principes fondateurs des
sociétés modernes…que sont la citoyenneté et la solidarité ».
+ et « l’effritement des prinipes-ciment de ces mêmes
sociétés, représentés par la sécurité d’existence et la garantie des droits sur
base du respect de la réciprocité entre tous les membres d’une communauté
humaine ».
Pour l’auteur, « nous sommes en train de perdre le sens
de l’être et de faire ensemble, le sens du bien commun » non seulement en
raison de la sacralisation de la compétitivité mais aussi parce que « les
logiques de la confrontation ont été élevées au rang de logiques naturelles de
la société et de l’économie…la seule chose commune que nous sommes prêts à
partager et à cultiver, c’est précisément le champ de la guerre pour la
survie ».
En même temps, on ne cesse, dit l’auteur, de nous faire
croire « que ce qui compte c’est le marché et que ses règles de
fonctionnement, ses prétendues lois naturelles doivent l’emporter sur tout
autre principe » à tel point que « tout doit être mis au service de
la sainte trinité du Dieu Marché à savoir : libéralisation,
déréglementation, privatisation ».
En conséquence, l’on a « vidé nos sociétés de ce qui
les fait vivre : le bien commun » qui n’est, sur le plan immatériel,
que le triptyque « reconnaissance-respect-tolérance », et sur le plan
matériel le « droit à l’accès juste pour tous à l’alimentation, au
logement, à l’énergie, à l’éducation, à la santé, au transport, à
l’information, à la démocratie et à l’expression artistique ».
Si l’auteur est fort convaincu que la notion de bien commun
appelle reconstruction et refondation, il n’est pas moins fort convaincu que
cela ne pourrait se faire que sur la base de deux principes fondateurs de ce
qu’il appelle la « bonne société » :
+ Le premier se rapporte à la consécration d’une
« citoyenneté sociale » (civile, politique et économique) garant de
la reconnaissance de l’autre et le refus de l’exclusion et couvrant
« l’ensemble des droits et devoirs ayant trait au bien être du citoyen
défini dans un sens très large : travail, éducation, santé, qualité de
vie ».
+ Le second concernerait la solidarité en ce qu’elle est implication
du « partage organique de la richesse d’un pays dans le but de créer la
richesse commune en termes d’infrastructures, de biens et de services
considérés nécessaires et indispensables au bon fonctionnement et au bon
développement de la société ».
3- Ces deux principes ne sont pas
seulement relégués par les « forces de la mondialisation »
capitaliste, libéralisée et à forte teneur compétitive, mais sont aussi
présentés comme « bloquant » les logiques de conquête auxquelles se
livrent les Etats et les groupes multinationaux.
C’est dans cet esprit que l’auteur milite en faveur d’un
contrat social mondial, une sorte de « système de gouvernance coopérative
mondiale axée sur : le contrat de l’avoir, le contrat culturel, le contrat
démocratique et le contrat de la terre ».
C’est, en définitive, une « nouvelle ingénierie
politique de la solidarité mondiale » signifiant l’ « accès aux
conditions et aux facteurs matériels et immatériels de l’existence humaine.
Ceux-ci couvrent les besoins en alimentation, énergie, logement, transport,
éducation, information, santé… » et aussi « l’ « accès aux
conditions et aux facteurs matériels et immatériels de la coexistence entre les
membres de la communauté mondiale ».
Yahya
El Yahyaoui
Rabat,
4 Mai 2006