« Sur
la télévision »
Pierre
Bourdieu, Ed. Raisons d’Agir, Paris,1996, 95 P.
1- Pierre Bourdieu est né en 1930, dans
les Pyrénées-Atlantiques.
Il a fait ses premières études au
lycée de Pau, au lycée Louis-le -Grand puis à l’École Normale Supérieure. Agrégé
en philosophie, « il enseignera un
an dans le secondaire, deux ans à la faculté d’Alger, trois ans à la faculté de
Lille et, à partir de 1964, à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales
(EHESS) ainsi qu’à l’ENS ».
Titulaire, en 1981, de la chaire de
sociologie au Collège de France où il regroupe autour de lui un nombreux
public, Pierre Bourdieu dirige, parallèlement à ses cours, le centre de
sociologie européenne et la célèbre revue Actes de la recherche en sciences
sociales.
En 1996, il fonde une maison d’édition « publiant
des travaux assez subversifs, souvent écrits par de jeunes chercheurs ».
S’il est vrai que la trajectoire de Bourdieu
est faite d’une série de ruptures (preuve de son souci d’éclairer, de façon
originale, les grandes interrogations de son époque), il n’est pas moins vrai
que son œuvre ne pourrait être comprise que située dans son contexte
historique.
Ainsi, ses premiers travaux consacrés à
l’Algérie (« Sociologie de l’Algérie » 1958, « Le
déracinement » 1964) sont publiés pendant le vaste mouvement de
décolonisation des années 60. Ceux consacrés à l’école et à la culture,
éclairent le mouvement de «démocratisation» des années 70/80 (« La
reproduction » 1972, « Homo academicus » 1984). Ceux consacrés
aux effets du néo-libéralisme voient le jour dans les années 80/90 (« La
noblesse d’Etat » 1989, « La misère du monde » 1993, « La
domination masculine » 1998).
Figure centrale de la sociologie
française un demi siècle durant, Pierre Bourdieu est devenu aussi, à la fin de
sa vie, un acteur principal de la vie intellectuelle française non seulement en
raison d’une pensée sociologique rigoureuse, mais aussi en raison d’un engagement
public très remarqué.
Le décorticage de l’œuvre
sociologique de Bourdieu montre qu’elle n’est pas uniquement dominée par une
analyse des mécanismes de reproduction des hiérarchies sociales (accordant une
place fort importante aux facteurs culturels et symboliques), mais aussi par le
souci de l’auteur de se démarquer d’une pensée
marxiste considérée comme incomplète car purement matérialiste.
En effet, « en opposition aux
analyses marxistes, Bourdieu critique le primat donné aux facteurs économiques
et entend souligner que la capacité des acteurs dominants à imposer leurs
productions culturelles et symboliques joue un rôle essentiel dans la
reproduction des rapports sociaux de domination ».
La violence symbolique (c'est-à-dire
« la capacité à faire méconnaître l’arbitraire de ces productions
symboliques et donc à les faire reconnaître comme légitimes ») joue un
rôle fondamental dans la pensée de l’auteur.
Par conséquent, le monde social,
selon Bourdieu, est divisé en ce qu’il appelle des champs, c'est-à-dire
« des espaces sociaux fondés sur une activité spécifique et dans lesquels
les acteurs sont en compétition pour occuper les positions sociales
dominantes »; les luttes sociales étant « diffractées dans
l’ensemble de ces champs sociaux plutôt que regroupées dans un unique conflit
entre classes sociales au niveau de la société tout entière » comme le
laisse transparaître la vision conflictualiste du social développée par les
analyses marxistes.
Qualifié par plusieurs de sociologue
du dévoilement, Bourdieu est aussi un théoricien de l’action car cherchant
« à montrer que les acteurs sociaux développent des stratégies fondées sur
un petit nombre de dispositions acquises par socialisation
(« l’habitus ») qui sont adaptées aux nécessités du monde social
(« sens pratique ») bien qu’elles soient inconscientes ».
2- Faisant du concept de « violence
symbolique » l’un des mécanismes essentiels d’imposition des rapports de
domination, Bourdieu l’a largement déployé pour comprendre la logique de
fonctionnement de « l’instrument télévisuel ».
Selon Bourdieu, « la télévision
fait courir un danger très grand aux différentes sphères de la production
culturelle, art, littérature, science, philosophie, droit…Elle fait courir un
danger non moins grand à la vie politique et à la démocratie ».
Tout l’objectif de l’auteur est donc
de mettre en garde contre les dérives de la télévision pour que « ce qui
aurait pu devenir un extraordinaire instrument de démocratie directe ne se
convertisse pas en instrument d’oppression symbolique ».
« Sur la télévision » ne
prétend pas être une analyse approfondie et systématique dudit instrument, mais
plutôt une simple transcription de deux leçons (en fait deux émissions
diffusées par Paris Première en Mai 1996) que l’auteur a dispensées au Collège
de France et dont il essaie, en les publiant, d’aller au-delà des limites du
public de cette hémicycle :
+ Le premier cours (« Le
plateau et ses coulisses ») est un essai sur les moyens mis en œuvre par
la télévision pour établir ce que l’auteur appelle « la censure
invisible ».
La censure dont il s’agit ici, n’est
pas uniquement politique (dont le contrôle qui s’exerce à travers les
nominations aux postes dirigeants de chaînes n’est que l’élément apparent),
mais aussi économique à travers les subventions de l’Etat et la contribution
des annonceurs qui nourrissent les censures « de tous ordres » et qui
« font de la télévision un formidable instrument de maintien de l’ordre
symbolique ».
Le concept de violence symbolique
visible trouve ici sa pleine signification car « la télévision a une sorte
de monopole de fait sur la formation des cerveaux d’une partie très importante
de la population ».
En effet, « en mettant l’accent
sur les faits divers, en remplissant ce temps rare avec du vide, du rien ou du
presque rien, on écarte les informations pertinentes que devrait posséder le
citoyen pour exercer ses droits démocratiques ».
En même temps, de manière moins
visible, la télévision peut tout aussi « cacher en montrant, en montrant
autre chose que ce qu’il faudrait montrer si on faisait ce que l’on est censé
faire, c'est-à-dire informer, ou encore en montrant ce qu’il faut montrer mais
de telle manière qu’on ne le montre pas ou qu’on le rend insignifiant, ou en le
construisant de telle manière qu’il prend un sens qui ne correspond pas du tout
à la réalité ».
Si, pour Bourdieu, le monde de
l’image est dominé par les mots c’est parce que ces derniers « font des
choses, créent des fantasmes, des peurs, des phobies, ou tout simplement des
représentations fausses …et, de fil en aiguille, la télévision qui prétend
être un instrument d’enregistrement, devient instrument de création de
réalité ».
Par ailleurs, l’audimat ou la
mentalité de l’audimat (cette mesure du taux d’audience dont bénéficient les
chaînes de télévision) fait que « c’est la logique du commercial qui
s’impose aux productions culturelles » et que la pression de la logique de
l’urgence qui s’impose à la pensée à tel point que des liens négatifs forts
s’établissent entre eux (« on ne peut pas penser dans l’urgence » ne
cesse –t-il de dire).
D’un autre côté, la composition du
plateau est, pour Bourdieu, déterminante. En ce sens que puisque « le
plateau est là et le perçu cache le non perçu, on ne voit pas dans un perçu
construit, les conditions sociales de construction » : sur le
plateau, « il n’ y a pratiquement pas de place pour l’improvisation, pour
la parole libre, débridée, trop risquée, voire dangereuse pour le présentateur
et pour son émission ».
Et Bourdieu de conclure: que « la télévision est un univers où on
a l’impression que les agents sociaux, tout en ayant les apparences de
l’importance, de la liberté, de l’autonomie et même parfois une aura
extraordinaire…sont des marionnettes d’une nécessité qu’il faut décrire, d’une
structure qu’il faut dégager et porter au jour ».
+ Dans la deuxième leçon (« La
structure invisible et ses effets »), Bourdieu affirme que « le monde
du journalisme est un microcosme qui a ses lois propres et qui est défini par
sa position dans le monde global et par les attractions, les répulsions qu’il
subit de la part des autres microcosmes ».
Il donne l’exemple de la chaîne TF1
qui a transformé le paysage audiovisuel français du fait des pouvoirs
spécifiques qu’elle a accumulés, mais « cette structure n’est perçue ni
par les téléspectateurs, ni par les journalistes, ils en perçoivent les effets,
mais ils ne voient pas à quel point le poids relatif de l’institution dans
laquelle ils se trouvent pèse sur eux ainsi que leur place et leur poids dans
cette institution ».
C’est dire, constate Bourdieu, que
« la télévision tend à devenir dominante économiquement et symboliquement
dans le champ journalistique » surtout eu égard à la diminution du poids
des journaux et leur incapacité grandissante à « déformer l’espace
autour » d’eux.
Dominant aussi est le rôle des
journalistes de télévision car détenant « un monopole de fait sur les
instruments de production et de diffusion à grande échelle de l’information
et, à travers ces instruments, sur
l’accès des simples citoyens mais aussi les autres producteurs culturels,
savants, artistes, écrivains, à ce que l’on appelle parfois l’espace public c'est-à-dire
à la grande diffusion ».
En témoigne largement le fait que
« s’il arrive qu’un thème une affaire, un débat, soit lancé par les
journalistes de la presse écrite, il ne devient déterminant, central que
lorsqu’il est repris, orchestré par la télévision et investi du même coup d’une
efficacité politique ».
Cela pourrait paraître normal à
première vue, mais il faut, dit Bourdieu, « aller au-delà des apparences,
au-delà de ce qui se voit sur les plateaux et même de la concurrence qui
s’exerce à l’intérieur du champ journalistique pour aller jusqu’au rapport de
force entre les différents organes dans la mesure où ce rapport commande même
la forme que prennent les interactions ».
Mais au-delà de ces mises au point,
Bourdieu considère que le champ journalistique a la particularité unique
suivante : « il est beaucoup plus dépendant des forces externes que
tous les autres champs de production culturelle, champ des mathématiques, champ
de la littérature, champ juridique, champ scientifique…Il dépend très directement
de la demande. Il est soumis à la sanction du marché, du plébiscite, peut être
plus encore que le champ politique ».
C’est peut être la raison pour
laquelle, il ne cesse d’être prisé, grandement prisé par tous ces champs.
Yahya El Yahyaoui
Rabat, 20 Avril 2006