« L’utopie de la communication 

le mythe du village planétaire »

 

Philippe Breton, Ed. La Découverte, Paris, 1997, 172 P.

 

 

1- Philippe Breton est né en 1951.

Docteur d’Etat en sciences de l’information et de la communication, professeur à l’université Paris 1- Sorbonne et à l’université Marc-Bloch à Strasbourg, il est aussi chercheur au Centre National de la Recherche Scientifique où il dirige le Laboratoire de sociologie de la culture européenne à Strasbourg.

 

 Il est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages dont, entre autres, « Histoire de l'informatique » (La Découverte, 1987), « L'explosion de la communication (en collaboration avec Serge Proulx, La Découverte, 1989), « La Tribu informatique » (A-M. Métaillié, 1990), « A l'image de l'homme » (Seuil, 1995) et « Le culte de l'Internet » (La Découverte, 2000).

 

Au-delà de « L’utopie de la communication » ( ouvrage que l’auteur voudrait, par ailleurs, politique), force serait de remarquer que toute l’œuvre de Philippe Breton peut être ramenée à la réflexion centrale suivante : pourquoi la communication a-t-elle pris autant de place dans nos sociétés modernes ? Est-ce seulement à cause de la prolifération des téléviseurs et autres  machines à communiquer  ou en raison de la montée en force du pouvoir des médias dans lesdites sociétés ?

 

Déclinant davantage cette réflexion (fédératrice et presque commune à tous ses travaux), l’auteur prolonge ces interrogations dans les termes suivants: « pourquoi notre société vit-elle comme nécessaire et souhaitable le développement sans frein des intermédiaires médiatiques en tout genre qu’il s’agisse des médias classiques…ou des autoroutes de la communication ? Comment l’outil, qui devait simplement être un média, un milieu par où transitent les messages, est-il devenu un centre qui, au mieux les déforme et au pis les absorbe ? ».  

 

Dans cet essai, Breton prend position et affirme dans une thèse radicale (au contenu tranché) : « la communication est devenue une nouvelle utopie, d'autant plus conquérante que les grandes idéologies- socialisme et libéralisme- sont en crise. Cette utopie est celle d'un homme sans intérieur, réduit à sa seule image, dans une société rendue transparente par la grâce de la communication »…et qui vit seul « dans une société fortement communiquante, mais faiblement rencontrante ».

 

2- L’objet de  « L’utopie de la communication », dit l’auteur en introduction, « n’est pas de critiquer gratuitement la communication, mais plutôt de s’interroger sur son versant le plus excessif qui met dans l’embarras jusque et y compris ceux qui font profession de communiquer »…et qui donne l’impression que « nos sociétés sont devenues plus rationnelles du fait de l’emploi massif des machines à communiquer en tout genre ».

 

+ Dans la première partie (« La genèse de la notion moderne de communication »), Breton revient sur cette notion unificatrice (qu’est la communication) qu’il considère au carrefour de l’outil et du langage.

 

En d’autres termes, dit-il en s’interrogeant encore une fois, « la communication n’est-elle pas à la fois une opérationnalisation technique du langage… en même temps qu’un mouvement d’innovation dans le domaine des techniques susceptibles de porter la parole sous forme d’un message ? »… dans le cadre d’une interaction perpétuelle entre les techniques de communication et le contexte social dans lequel celles-ci interviennent.

 

Pour Breton, trois grands moments ont marqué l’extension de la notion de communication (du moins depuis les années 40 du siècle dernier) jusqu’à en faire une catégorie unificatrice et généralisatrice (un paradigme dit-il par la suite) :

 

°- Le premier se déroule, à partir de 1942, englobant  diverses disciplines rassemblées autour de ce qu’il est convenu d’appeler la cybernétique.

 

°- Le deuxième moment (à partir de 1947-48) porte la marque du mathématicien Norbert Wiener et sa volonté « d’étendre la portée de cette notion de communication au domaine de l’analyse puis de l’action politique et sociale » et ce à travers « la recherche des lois générales de la communication, qu’elles concernent des phénomènes naturels ou artificiels, qu’elles impliquent les machines, les animaux, l’homme ou la société ».

 

°- Le troisième moment a été l’œuvre de chercheurs « se référant au continent intellectuel associé aux mathématiques, aux sciences de la nature et  aux techniques ».

 

D’apparence autonomes les uns vis-à-vis des autres, ces trois moments se réclament indéfectiblement des travaux de Wiener dans leurs hypothèses tout comme dans leur démarches.

 

En effet, pour Wiener (tout comme pour ses disciples), la communication « doit devenir une valeur centrale » et les sociétés « ne peuvent, au bout du compte, être comprises qu’en termes de communication », la notion d’entropie (utile pour décrire le désordre inverse de l’ordre crée par l’information) y étant avancée pour parer à un éventuel « chaos social » pouvant être engendré par l’absence de régulation, de commande ou de maîtrise.

 

La communication, dit Wiener, « est le ciment de la société et ceux dont le travail consiste à maintenir libres les voies de communication sont ceux là mêmes dont dépend surtout la perpétuité ou la chute de notre civilisation ».

 

Dire cela reviendrait à dire, dans l’esprit de Breton, que « tous les ferments d’une nouvelle idéologie, à consonance fortement utopique, commencent… à être réunis ».

 

+ Dans la deuxième partie (« La crise des valeurs et la montée de l’utopie »), Breton considère que le projet initié par Wiener (et prolongé par ses disciples) est utopique non seulement en raison de la promotion de la communication comme valeur ou en développant une thèse devant mener à une société idéale, mais aussi et davantage parce qu’il propulse « une autre définition anthropologique de l’homme ».

 

Autrement, pour Wiener « tout être qui communique à un certain niveau de complexité est digne de se voir reconnaître une existence en tant qu’être social ». Par conséquent, « ce n’est pas le corps biologique qui fonde cette existence en tant qu’être social, mais bien la nature informationnelle de l’être en question ».

 

Et c’est en cela que Breton considère que l’homme de Wiener « est tout entier défini en termes de comportement d’échange d’information. Il n’a pas d’intériorité et se trouve potentiellement en concurrence directe avec d’autres êtres qui risquent de le battre sur le terrain de la complexité ».

 

 L’homme, à partir de là, n’est, pour Wiener, qu’un « être communicant », le rapport qui le lit à la société est un rapport de fusion et de transparence et « c’est la transparence qui permet la fusion : grâce à la communication, l’homme est transparent à la société et la société est transparente pour l’homme ».

 

Un nouveau type de régulation sociale (une nouvelle utopie dit Breton) est donc né et se trouve articulé « autour du progrès technique et d’un rapport nouveau aux machines ».  

 

Partant de l’observation que les techniques ont, de tout temps, charrié avec elles un projet utopique, Breton considère que « la situation parait différente avec les techniques d’information et de communication » car celles-ci n’ont pas amené un mieux être communicatif mais plutôt un moins mal être.

 

En même temps, l’idée de déterminisme transparaissant de la thèse de Wiener (et plus tard de Mac Luhan et autres) semble d’autant plus peu crédible (et réductrice de surcroît) pour Breton qu’elle ramène l’histoire des changements « à la simple explication étroite et simplificatrice où le seul acteur vraiment décisif du changement est l’ingénieur et la seule histoire qui vaille est celle des objets qu’il met au point ».

 

+ En troisième partie (« Les effets pervers de la nouvelle utopie »), Breton considère comme utopique l’idée selon laquelle au sein de la société de communication, « chaque problème trouverait…une approche rationnelle grâce à la communication qui apporterait à la fois la transparence dans l’analyse et le consensus dans la solution ».

 

Cela est non seulement utopique pour l’auteur, mais porte la marque de deux grandes contradictions :  d’abord, les médias (supposés porteurs d’une utopie de la transparence) sont « soumis au jeu des intérêts politiques et économiques ». Ensuite, les réseaux informatiques « où l’idéal est aussi utopique d’une information rationnelle circulant librement se heurtent quotidiennement aux impératifs de la propriété privée et du cloisonnement social ».

 

La communication ici ne relève pas uniquement de l’univers marchand, mais devient par la force des choses du domaine de l’emprise de la marchandise. Et de ce fait, le problème n’est pas contenu dans les médias (ou les réseaux et les autoroutes de la communication), mais dans cette appropriation de la communication par la marchandise et, par conséquent, par l’univers marchand.

 

Il en découle que la communication (les médias et les réseaux interactifs pour l’essentiel) ne serait, en dernier lieu, qu’un moyen pour réorganiser de façon utopique la société à son image et ce « conformément au projet wienerien qui affirmait… que la société avait pour vocation d’être entièrement contenue par les messages qui circulent en son sein ».

 

Une telle perception serait, pour Breton, non seulement réductrice et simplificatrice, mais aussi et peut être même davantage, dangereuse pour la démocratie tout autant que pour la vie en société.

 

Yahya El Yahyaoui

Rabat, 18 Mai 2006.