«Guerre aux migrants: le livre noir de Ceuta et Melilla»

 

Collectif, Ed. Migreurop, Juin 2006, 106 p.

 

1- En préface à ce collectif,  Aminata Traoré, écrivaine et ancienne ministre malienne de la culture dit ceci: «l’Europe qui vante les bienfaits de l’ouverture de toutes les frontières et qui s’immisce, sur cette base, dans chaque aspect de l’existence des peuples qu’elle domine, se barricade. Elle développe une conception de sa sécurité qui l’amène à externaliser ses frontières et à faire de la lutte contre l’immigration dite clandestine, l’une des composantes de sa politique étrangère, dont la coopération avec l’Afrique».

 

Cette réalité, continue Traoré, «ouvre une nouvelle page, tragique, de l’histoire de ce continent pillé et meurtri, dont les peuples croyaient révolues les pratiques de la traite négrière: chasse à l’homme, menottes (en remplacement des chaînes), coups et blessures, camps d’internement».

 

Elle affirme que «les évènements dramatiques de Ceuta et Melilla, et l’insupportable scénario des noyades de centaines de jeunes d’Afrique au large des côtes mauritaniennes, après le verrouillage de l’axe Maroc-Espagne, sont autant de faits qui mettent à nu non pas la pauvreté de l’Afrique et les conflits qui la déchirent, mais la poursuite du pillage qui l’appauvrit, en sécrétant la peur et la haine dans les cœurs».

 

L’ampleur actuelle des départs n’est, à son sens, que l’expression de l’aggravation de ce processus, à l’heure du libéralisme mondialisé.

 

Mais, les causes historiques et macro-économiques du déracinement et de l’errance des milliers d’Africains, dans l’ensemble jeunes continuent, dit-elle, «d’être occultées pour mieux justifier des réponses toutes faites (aide publique au développement, lutte contre la pauvreté, bonne gouvernance) qui sont conformes aux vues et aux intérêts des puissances occidentales riches et industrialisées».

 

Par leurs sacrifices, les jeunes qui partent et endurent les pires souffrances, quand ils ne meurent pas, interpellent plus que jamais l’Europe et l’Afrique, note l’auteur. «Ils auraient pu se battre autrement, chez eux, avec la même détermination, la même énergie s’ils avaient eu la chance, à l’instar de ceux de leur âge en Europe, de jouir d’une lecture plus complète de l’état de leurs pays d’origine, et de la nature des rapports de force qui président aux politiques économiques».

 

Elle va même jusqu’à incriminer les pratiques que privilégie l’Europe: «l’immense service que l’Europe peut rendre à l’Afrique, qui a les veines ouvertes, n’a strictement rien à voir avec l’augmentation d’une aide au développement, dont elle dépensera elle-même une partie, en consacrant l’autre à la corruption politique et idéologique des dirigeants africains. L’issue la plus honorable à l’impasse actuelle est dans un examen rigoureux de la relation entre accords de coopération, paupérisation et départs massifs des paysans, des pêcheurs, des artisans, des petits commerçants, des femmes etc.».

 

La même rigueur s’impose, aux yeux de l’auteur, dans l’analyse de la relation entre ouverture économique au forceps, paupérisation et conflits armés. «Ceux qui sont contraints à l’exil sont tantôt des demandeurs d’emploi, tantôt des demandeurs d’asile. Ces deux catégories de désespérés partagent le même sort, précisément parce que la mondialisation néolibérale est une guerre permanente contre les non possédants et les dépossédés».

 

Ceux-ci, avant d’envisager l’émigration, se sont souvent «engagés dans la lutte pour des démocraties que l’Europe elle-même et les autres puissances mondiales, réduisent à des élections bien organisées, en entravant l’information et le débat de fond sur la mainmise des grandes entreprises sur les richesses des pays d’origine».

 

2- Ce collectif n’est pas un livre, c’est en fait un recueil d’entretiens et de témoignages recueillis par les membres du réseau Migreurop, pour aider à comprendre les causes de l’exil, les trajectoires géographiques et sociales des migrants, les conditions de survie dans les camps, le déchaînement (contre eux) des forces de l’ordre espagnoles, marocaines et algériennes à l’automne 2005.

 

+ Dans le premier texte («De la fermeture des frontières européennes à la déportation dans le désert»), ce recueil rappelle un fait majeur: «le 29 septembre 2005, la communauté internationale découvrait la situation des migrants et demandeurs d’asile en transit au Maroc, après la mort d’au moins cinq personnes lors d’une tentative d’attaque massive des grillages de Ceuta».

 

Il rappelle aussi un contexte très marquant: «depuis plusieurs années déjà, des centaines de migrants se réfugiaient dans les forêts proches des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla, petits morceaux de l’espace Schengen en terre africaine, dans l’espoir de franchir un jour les grillages qui les séparent du territoire européen. Leurs campements de fortune, qu’ils appellent leurs  ghettos, étaient dissimulés à quelques kilomètres des grillages sur le mont Gourougou près de Melilla, et dans la dense forêt de Bel Younech proche de Ceuta.

 

Dans des conditions difficiles liées au climat, à l’isolement et surtout à la répression policière aussi bien marocaine (avec des rafles violentes dans les camps entraînant le saccage des cabanes, la réquisition des biens, des arrestations et des violences) qu’espagnole (avec des tabassages et l’usage d’armes munies de balles en caoutchouc aux abords des grillages de Ceuta et Melilla), ces migrants attendaient des mois, parfois des années, le moment où ils parviendraient à passer du côté espagnol grâce à des échelles fabriquées avec le bois des forêts».

 

Ce passage est extrêmement difficile, non seulement parce qu’il s’agit d’escalader un grillage et ses barbelés, mais aussi par ce qu’il faudrait échapper à la vigilance des forces de l’ordre marocaines qui surveillent la zone, et surtout à celle de la garde civile espagnole qui arrête et refoule «sans aucune formalité, ni respect des conventions internationales».

 

Si, disent les auteurs du recueil, la répression s’est considérablement durcie, à partir de la fin de l’année 2004, c’est à cause des pressions exercées sur le Maroc, afin de le contraindre à lutter avec ses partenaires européens contre l’immigration clandestine. «Le campement de Gourougou, proche de Melilla, a été petit à petit vidé à coup de violentes rafles successives. Cette opération, comme d’autres depuis 2003, coïncidait avec la visite d’un officiel européen, en l’occurrence celle du roi Juan Carlos, en janvier 2005».

 

En effet, entre le 12 et le 14 janvier 2005, plus de 1 200 membres des forces de sécurité marocaines, 25 véhicules tout terrain, 3 hélicoptères et la garde de la cavalerie sont mobilisés. Et comme pour dissuader les migrants de revenir, «des membres des forces auxiliaires marocaines sont installées dans un campement proche de l’emplacement habituel des  ghettos».

 

La forêt est mise sous surveillance, des membres des forces auxiliaires sont stationnés à l’entrée de la forêt où se trouve la principale source d’eau, rendant ainsi la possibilité de se ravitailler en eau à la source, et en nourriture au village extrêmement difficile.

 

Il s’en est suivi un grand quadrillage des forêts, et des arrestations massives de migrants, refoulés en masse dans une zone désertique entre le Maroc et l’Algérie (presque 1500 personnes abandonnées sans eau ni vivres).

 

Malgré la diffusion des images brossant leur drame par les médias internationaux, les migrants (sénégalais et maliens pour la plupart d’entre eux), après avoir été récupérés par les autorités et transférés dans la petite ville de Bouarfa, sont à nouveau embarqués puis conduits en direction du Sud, vers la frontière mauritanienne ou transférés directement via des ponts aériens (Oujda-Bamako et Oujda-Dakar).

 

Pour certains migrants retenus par les autorités espagnoles, les auteurs affirment que l’Espagne a demandé et obtenu la réactivation d’une clause, jamais utilisée, d’un vieil accord de 1992 (l’accord de Malaga) par laquelle le Maroc s’engage à réadmettre toute personne ayant transité par son territoire. Sur le fondement de cet accord, 73 personnes (dont certains disposent du droit d’asile) sont renvoyées à Tanger entre le soir du 6 et le 7 octobre, sans que l’Espagne n’ait aucune garantie sérieuse concernant les conditions d’accueil au Maroc, et alors même que l’information du refoulement de centaines de migrants dans le désert commence à être diffusée.  Sans non plus aucun respect de la part de l’Espagne de ses obligations internationales en matière de protection des réfugiés.

 

L’approche sécuritaire et répressive retenue par l’Union européenne a amené cette dernière à violer les textes fondamentaux internationaux  à la faveur d’initiatives peu claires, tel que le « plan Marshall pour l’Afrique».

 

Les réflexions menées dans le cadre de ces initiatives sont déclinées autour de deux axes: d’une part, la sécurisation des frontières, pour empêcher leur franchissement illégal, et (d’autre part) la fixation des migrants dans leurs pays d’origine, notamment via la coopération avec ces derniers.

 

Or, «le renforcement des contrôles aux frontières extérieures de l’Union Européenne, loin de régler les problèmes qu’il prétend combattre (empêcher l’immigration clandestine), a en fait pour conséquence de les déplacer. Les migrants empruntent d’autres routes, souvent plus dangereuses et plus coûteuses, et les obstacles qu’ils rencontrent se situent désormais bien en amont de l’Union, souvent loin des regards des opinions occidentales, dans les pays dont ils partent ou qu’ils traversent».

 

Ce déplacement des problèmes est lourd de conséquences, estiment les rédacteurs du document : on le voit d’ailleurs, «chaque jour, pour les migrants et les personnes en besoin de protection internationale, exposés à la violation de leurs droits fondamentaux, alors même que ces droits engagent tant l’Union Européenne que les Etats membres. Les événements de Ceuta et Melilla, comme les noyades dans le détroit de Gibraltar, aux abords des Canaries ou entre la Libye et l’île de Lampedusa, en sont la preuve. Ensuite pour les zones géographiques concernées, dont il contribue à la déstabilisation. C’est le cas lorsque les pays d’Afrique du nord sont amenés, sous la pression de l’UE, à mettre en place des mesures de contrôle à leurs propres frontières pour empêcher de passer les ressortissants de leurs voisins d’Afrique noire qui jusqu’alors, les franchissaient librement».

 

Le recueil parle ici d’externalisation par l’Europe d’une politique migratoire, qui permet de cantonner hors d’Europe l’immigration dite «subie» en en confiant la gestion aux voisins proches, et de faire le tri pour en extraire l’immigration «choisie», grâce aux camps qui ne manqueront pas de se mettre en place.

 

Loin d’être du véritable partenariat, la politique de voisinage de l’Union s’apparente, aux yeux des auteurs, «plus à une stratégie de donnant-donnant dont migrants et exilés font les frais».

 

Ainsi, sur les dix-huit mesures proposées dans le plan d’action pour le Maroc, lequel ne traitait quasiment pas du contexte socio-économique de l’émigration de ce pays, «une seule concerne l’aide à l’intégration des ressortissants marocains résidant dans les Etats membres, plus de la moitié des autres portant sur la répression ou la prévention de l’immigration illégale».

 

L’on est donc progressivement «passé d’une phase d’intégration de cette question dans les relations avec les pays tiers, à une phase d’exportation par l’UE d’une partie de la gestion de ses frontières vers ces pays, de transfert de ses responsabilités en matière d’asile, que certains observateurs ont qualifié d’externalisation de la politique d’asile et d’immigration».

 

Les auteurs déclinent cette externalisation de la politique européenne d’asile et d’immigration, en deux tendances principales : «c’est d’une part le fait, pour l’UE, de délocaliser hors de son territoire certaines procédures relatives au contrôle de ses frontières, d’autre part de faire peser sur des pays tiers, par transfert de responsabilités, les conséquences des obligations qui lui incombent en application des engagements internationaux qu’elle a souscrits, ou des choix qu’elle a faits en matière de gestion des flux migratoires».

 

Les pays du Nord en sont, en définitive, arrivés à la conclusion que «tout serait plus simple si les Etats retenaient à la source leurs ressortissants derrière le moderne rideau de leurs propres frontières. C’est ainsi que la loi marocaine sur l’asile et l’immigration, votée en 2003 sous la pression de l’UE, prévoit en son article 50, de punir d’amende ou/et d’emprisonnement toute personne qui quitterait clandestinement le pays. Est ainsi réhabilité le délit d’émigration illégale, autrefois apanage des régimes dont les ressortissants avaient un droit quasi automatique à l’asile en Europe de l’ouest. Ces dispositions sont bien sûr contraires au droit international qui, depuis la déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen, a consacré à de multiples reprises, le droit de quitter tout pays y compris le sien».

 

+ En postface Hélène Flautre (députée européenne, Groupe des Verts/Alliance libre européenne, et présidente de la sous-commission Droits de l’homme du Parlement européen) se déclare choquée par ces données, qui témoignent «des violations massives des droits des migrants et des demandeurs d’asile aux frontières de l’Union Européenne. Ils interpellent profondément la rhétorique de l’Europe en matière de promotion des droits de l’Homme. Pour ceux qui travaillent sur les politiques d’asile et d’immigration, le récit de ces traitements n’est malheureusement pas nouveau».

 

L’Europe et ses Etats agissent, selon la députée, comme s’il s’agissait de se protéger des migrants, plutôt que de les protéger de la misère, des persécutions ou des violences subies dans leur pays d’origine.

 

Elle relate des réalités fort significatives: «alors que le nombre de demandeurs d’asile n’a jamais été aussi bas dans les vingt cinq Etats membres de l’UE (en quinze ans, il a chuté de moitié). Alors que l’essentiel des déplacements de population se fait de pays du Sud à pays du Sud (les pays industrialisés n’accueillent en effet qu’à peine 4% du nombre total de réfugiés à l’échelle mondiale)», les politiques répressives mises en œuvre en Europe à l’égard des migrants et des demandeurs d’asile se développent considérablement (fermeture des frontières, refoulement illégal, privation du droit d’asile, enfermement, absence d’une politique de migration légale, absence de politique d’intégration efficace, suspicion généralisée des étrangers, atteinte au droit à une vie privée et familiale...).

 

Ces pratiques répressives se combinent avec la volonté de repousser hors des frontières de l’Union «la gestion des flux migratoires», c’est à dire de reporter la responsabilité de la prise en charge des migrants et demandeurs d’asile sur les pays tiers.

 

En effet, en négociant  «des accords de réadmission avec les Etats tiers, par lesquels ils se voient forcés de réadmettre leurs ressortissants refoulés par les Etats de l’UE, mais également les personnes ayant transité par leur territoire, l’UE implique directement les pays tiers dans le contrôle de ses frontières. Cette externalisation des procédures est en soit inéquitable. Quand de plus elle s’exerce dans des pays qui n’ont ni les capacités administratives, ni surtout les mécanismes standards de contrôle démocratique et des droits de l’Homme, ce qui est presque toujours le cas, elle aboutit à un enchaînement de violations en cascade des droits des personnes».

 

Cette politique est d’autant plus périlleuse que «nombre des pays tiers avec lesquels l’UE et/ou ses Etats membres concluent des accords de réadmission ou de coopération en matière de gestion des frontières ne sont pas signataires de la Convention de Genève relative au statut des réfugiés et ne reconnaissent pas le mandat du HCR. Ils n’ont en général pas de législation spécifique garantissant le droit des demandeurs d’asile. La majorité d’entre eux ne se soucient guère des conventions internationales dont ils sont signataires, et sont responsables de nombreuses violations des droits de l’Homme».

 

L’UE et ses Etats membres devraient savoir «que l’aspiration à une vie meilleure est irrépressible et que les barrières toujours plus hautes de Ceuta et Melilla ne sauraient la contenir. Le respect des droits des personnes, peu importe qu’elles soient demandeurs d’asile, d’emploi ou simplement d’une vie meilleure, doit être la priorité de notre action».

 

Et la députée de conclure: «l’UE doit sortir au plus vite de la position schizophrénique qui caractérise ses relations avec les pays tiers: le discours sur le respect des Droits de l'Homme et la démocratie d'un côté, et de l'autre l'encouragement et le financement, au nom de la lutte contre l'immigration illégale ou contre le terrorisme, de moyens de répression qui sont utilisés par les Etats tiers pour réprimer les migrants», … et aussi bien souvent les défenseurs des droits de l'Homme.

 

Yahya El Yahyaoui

Rabat, 22 Mars 2007