De la crise d’un mode de gouvernance(*)
Yahya El Yahyaoui
I-
Gouvernance, une notion forte de son ambiguité
Deux précisions liminaires
s’imposent avec force dès qu’il est question de gouvernance ou des politiques
prenant corps sur ses principes et recommandations :
- La première est que la
notion de gouvernance (l’on n’est pas tout à fait sûr qu’il s’agisse d’une
catégorie analytique fiable encore moins d’un concept) cette notion quoi que
d’un usage fréquent et d’une diffusion de plus en plus large, est floue et par
plusieurs aspects ambiguë. Elle est d’autant plus ambiguë qu’elle renvoie
tantôt aux politiques publiques, tantôt à l’administration publique centrale
comme territoriale, tantôt aux différents rapports mettant en jeu Etat,
collectivités locales, secteur privé, associations civiles ou autres.
En effet, « à la
différence du gouvernement qui s’adresse à des individus et à des institutions,
la gouvernance (se présente comme étant) un système de régulations qui vise des
interactions. Le rapport gouvernants-gouvernés est remplacé par l’interaction
d’acteurs individuels et institutionnels qui ont en partage la responsabilité
du bien commun et dont le jeu démocratique est garanti par les autorités
publiques sous le contrôle de tous les acteurs » (1).
A l’ambiguité de la notion
s’ajouterait son instabilité analytique et sa large propension à appréhender
des thématiques et problématiques diverses dont certaines pourraient ne pas
relever directement, à priori du moins, de son domaine d’action.
Bien plus encore, la
notion prête à grande confusion surtout quand elle est mobilisée pour légitimer
(à l’ère de la mondialisation et du « triomphe » du néolibéralisme)
de nouveaux rapports entre la politique (notamment sa dimension se rapportant à
la démocratie) et l’économie (socialisée et humanisée nous dit-on) en mettant
en avant ce qu’il est convenu d’appeler la gouvernance démocratique.
Quoi que « Relevant
certes du pragmatisme inhérent à toute gestion, une gouvernance est
démocratique dans la mesure où elle assure l’interaction des acteurs sous le
contrôle d’espaces publics définis en fonction des droits humains et des
principes généraux de l’Etat de droit » (2) faisant ainsi nettement
la part entre une gouvernance démocratique et une bonne gouvernance.
- Deuxième
précision : même si la notion (ou le vocable) de gouvernance ne fait pas
l’objet d’un quelconque consensus parmi
les auteurs tout comme parmi les praticiens (du moins par les angles de vue qui
sont toujours plus ou moins divergents), l’on pourrait en général dire que la
notion renferme deux dimensions importantes et par plusieurs aspects
complémentaires :
+ La première pourrait
être relevée de l’immense littérature émanant des organisations économiques et
financières internationales notamment de la Banque Mondiale qui met au devant
de la scène et privilégie les volets économique et administratif inhérents à la
gouvernance.
En cela, cette dernière
est non seulement prolongement des politiques d’ajustement en vogue depuis le
début des années 80 du siècle dernier, mais aussi et davantage tentative de
redéfinition et de relégitimation des rapports entre la politique et l’économie
(3).
+ La deuxième dimension
privilégie l’aspect politique et met l’accent sur les problématiques de la
réforme et de la fiabilité administrative fondée le plus souvent sur les systèmes
de valeur démocratiques tels que connus et consacrés dans les pays développés.
En effet, « dans un
contexte de néolibéralisme triomphant qui prône la réforme de l’Etat alors que
tendent à se multiplier les niveaux de responsabilité partagée et que la
frontière entre secteur privé et domaine public, entre intérêt général et
intérêt particulier, s’efface progressivement, le concept de gouvernance
suppose l’instauration de nouveaux modes d’élaboration des politiques publiques
centrées sur la négociation tout comme de nouvelles manières de les mettre en
œuvre notamment par le biais des partenariats » (4).
Il ne suffit donc pas,
pour reprendre les termes des deux dimensions, que les instruments de politique
économique (publics notamment) soient efficaces économiquement ou fiables
financièrement, encore faudrait-il qu’ils garantissent l’égalité et la justice
et s’inscrivent dans le cadre d’un Etat de droit consacrant la transparence, le
respect de la loi et le contrôle du bien public commun.
Car, à la différence de la
notion de « bonne gouvernance », la notion de « gouvernance
démocratique » met l’accent davantage sur la clarification des
responsabilités et des objectifs notamment pour ce qui est des droits humains (5).
L’expression gouvernance
cherche en quelque sorte à « repenser les relations entre les différents
acteurs économiques, sociaux et politiques sur le mode d’une interaction se
fondant sur le principe de la relativisation de la puissance publique à
différents niveaux, local, national et international ».
Ces précisions d’ordre
général étant faites, toute la question serait dorénavant d’établir la nature
et le type de rapports que la gouvernance semblerait entretenir à l’Etat en
particulier et à l’espace public en général.
Et c’est à ce niveau que la réalité de la crise semble prendre toute sa
consistance.
II- Gouvernance
publique : crise d’un mode de gestion ?
L’émergence de
l’expression gouvernance (en partie du fait de sa consécration dans les
discours tout autant que dans les politiques économiques) est venue traduire et
exprimer les mutations subies (et apportées) dans la nature et le rôle de
l’Etat d’une part et d’autre part les développements réalisés dans le domaine
des sciences sociales.
En effet, depuis le début des années 80 du
siècle dernier, beaucoup de « faits nouveaux » ont graduellement contribué
à la mise en doute de la conception traditionnelle à partir de laquelle l’Etat
(le gouvernement) justifiait et libellait sa politique publique (6) sans
le moindre souci de sa part d’associer à celà les différents autres acteurs en
présence.
Or, sous l’effet de la
mondialisation (et en son sein le développement d’idées néolibérales) et de la
révolution des NTIC (à côté des limites des modèles de développement
centralisés)…les acteurs autres que l’Etat (secteur privé, associations, organisations
non gouvernementales…etc) ont vu leur rôle propulsé et sont devenus de ce fait non seulement
partie prenante dans la (re)définition des politiques publiques mais aussi,
nous dit-on, de véritables partenaires dans la mise en place des grandes lignes
et contours de celles-ci.
En effet, ne cesse-t-on de
dire , « le contexte sociétal actuel est caractérisé entre autres par
les nombreux changements et remises en question du système politique…Le mode de
fonctionnement des institutions démocratiques et des espaces de participation
et le rôle des différents acteurs de la société sont remis en question à
tel point que les gens ont de plus en plus l’impression d’avoir récupéré
une partie de leur pouvoir décisionnel et de leurs espaces de
participation .
Ceci est d’autant plus
légitimé que les pouvoirs publics se rendent de plus en plus compte que leurs
politiques ne peuvent être bien menées si elles ne sont pas expliquées et bien
comprises (7).
La montée en force d’un
courant de pensée néolibéral, militant en faveur d’un rôle de l’Etat limité à
la supervision et à l’orientation et non comme par le passé à la définition et
l’exécution, n’a pas érodé une telle « façon de faire ».
C’est probablement dans
cette perspective que se sont développés écrits et publications fort interessés
par la nécessité de redéfinir la relation entre l’Etat et la société sur la
base d’une série de valeurs/indicateurs dont, entre autres, la démocratie, la
stabilité, le respect des droits de l’homme, la légitimité, le pluralisme
politique et institutionnnel, la participation, la transparence, le
contrôle…etc.
Ce ne sont certainement
pas des indicateurs fondés sur les seules considérations de pouvoir telles que
cela pourrait transparaitre à première vue du mot gouvernance, mais aussi des agrégats de gestion économique,
institutionnel et administratif donnant à la réalité en jeu un soubassement
d’équité et de transparence.
Force serait, par
conséquent, de souligner que la notion de gouvernance est bel et bien liée à
l’idée de gestion tout autant qu’à celle de pouvoir…elle traduit en cela un
état de fait donnant l’impression que « l’Etat a perdu son caractère
central dans l’action publique, dans les relations internationales, dans les
régulations économiques et dans le rapport aux pouvoirs locaux » (8).
De là « le rejet des
analyses et des politiques des rapports de pouvoir conçus sur le mode de la
verticalité entre les autorités ordonnancées de manière hiérarchique en faveur
d’une nouvelle approche en termes de partenariat, de pluralité d’acteurs et de
pouvoirs multicentrés…(et) d’où la nécessité de repenser la manière de
gouverner et le rapport entre l’Etat et la société ».
C’est dire, autrement, que
le type de gouvernance qui régentait jusqu’ici le pouvoir étatique et le mode
de gestion publique est de plus en plus à l’épreuve des « nouvelles
réalités » exigeant redistribution dudit pouvoir et mise en place d’un autre
mode de gestion.
S’il nous appartient, à
présent, d’interroger la nature de la crise du mode de gouvernance publique,
l’on serait sans nul doute amené à interpeller différents niveaux d’analyse
dont chacun éclaire au moins un aspect de la problématique ici posée :
+ Le premier niveau
d’analyse interpelle la relation établie ou devant s’établir entre les
mécanismes de marché d’une part et l’intervention gouvernementale d’autre part
notamment pour ce qui est de l’offre des prestations publiques.
Les principes de la
gouvernance appellent ici (et sans aucun détour de langage) pour un
Etat-minimum à travers au moins la limitation des dépenses publiques et la
promotion des politiques de libéralisation, de dérégulation et de privatisation
(9) devant mener, nous laisse-t-on entrendre, à la mise en place de
nouvelles formes de « coopération » entre les différents acteurs en
présence.
« Pour la Banque mondiale, dont la
stratégie des années 80 de libéralisation sur le plan économique notamment…
commençait à susciter des critiques de la part des populations et des ONG, la
notion de gouvernance est apparue comme un moyen de redonner la légitimité à
ses inteventions » (10) surtout quand elle met au devant de la
scène rigueur de gestion, transparence et association à la prise de décision.
+ Le deuxième niveau parle
de la gouvernance en mettant l’accent sur les organisations privées et
l’administration des affaires en perspective de la corporate governance en
vogue dans le monde des affaires.
Le concept de gouvernance
est perçu ici comme devant aider à « repenser les relations entre les
différents acteurs économiques, sociaux et politiques sur le mode d’une
interaction se fondant sur le principe (et là est l’innovation) de la
relativisation de la puissance publique à différents niveaux, local, national
et international » (11).
+ Le troisième niveau
exprime l’idée de la new public management fondé sur l’introduction des
méthodes d’administration des affaires dans les organisations publiques
notamment à travers l’introduction de « valeurs » nouvelles telles
que la concurrence, la compétitivité, la flexibilité, le temps réel…etc.
Tout l’effort entrepris
est mesuré par rapport, nous dit-on, à l’efficacité, à la flexibilité et à la
compétence.
Le new public management
néolibéral imposant « privatisation, décloisonnement entre les secteurs
public et privé, limitation de la dette,
freins à la croissance des dépenses publiques et cure d’amaigrissement de
l’Etat » a permis à la Banque mondiale d’user de la gouvernance pour
« mettre ensemble…travailler directement avec les organisations sociales
ou des responsables politiques de proximité et la volonté de mettre les bureaucraties
administratives à l’école du management » (12).
Car, nous cesse-t-on de
dire, « la gouvernance favorise les interactions Etat-société en offrant
un mode de coordination horizontal entre partenaires interessés par l’enjeu
(autorité publique, entreprises, groupes de pression, experts, mouvements de
citoyens, associations de consommateurs) pour rendre l’action publique plus
efficace. Elle privilégie l’élaboration non hiérarchisée des politiques
publiques par rapport à la prise de décision verticale imposée par le haut,
propre au gouvernement traditionnel »(13).
+ Le quatrième niveau
d’analyse traduirait ce que l’on a de plus en plus coutume d’appeler la good
governance et prolonge le troisième niveau dans sa tendance à lier les
dimensions politique, institutionnelle et politique aux dimensions économique
et administrative…Autrement, l’association des critères de représentation
politique et de légitimité d’une part et des politiques de réforme
administrative, de limitation du rôle des institutions publiques,
d’encouragement du secteur privé…etc d’autre part (14).
La gouvernance est
présentée ici comme traduisant la perte de centralité de la régulation
étatique, le besoin de négociation ouverte avec l’ensemble des partenaires et
la nécessité de décloisonner les sphères publique et privée.
+ Le cinquième niveau
(cinquième angle de vue) considère que les politiques publiques ne sont, en
dernière instance, que la résultante d’une interaction entre niveaux
différents, centraux comme locaux, et que lesdites politiques ne sont nullement
le fruit d’un seul niveau aussi puissant et hégémonique soit-il. La gouvernance
territoriale est ici fort interpellée (15).
Elle est d’autant plus
interpellée que les mouvements de contestation se font de plus en plus sentir
au niveau des régions, des villes et des territoires.
+ Le sixième niveau ne
situe pas la gouvernance par rapport à l’Etat ou par rapport à d’autres niveaux
plus ou moins autonomes. Il la situe par rapport à des réseaux de relation qui
cherchent sinon à agir sur le sens des politiques publiques, du moins
contribuer à en tracer la trajectoire et l’itinéraire.
C’est le cas notamment de
la montée en force des mouvements de la société civile menant un travail de
proximité et défendant des intérêts que les politiques publiques ne pouvaient
prendre en compte ou du fait qu’ils ne relèvent pas de leur priorité(16).
III- Trois enseignements
majeurs
L’on retiendrait de ce qui
précède trois grands enseignements au moins :
+ Le premier est que
la gouvernance est présentée comme favorisant ou devant favoriser l’émergence
de nouvelles interactions entre l’Etat et la société… fondées sur l’élaboration
non hiérarchisée des politiques publiques par rapport à un mode de prise de
décision centralisée et sur de nouvelles formes d’association à la gestion
publique .
+ Le deuxième est que la
crise du mode de gouvernance publique ne semblerait nullement tenir à la nature
de la propriété y prévalant, encore moins à une insuffisance quelconque lui
étant consubstantielle, elle semblerait provenir d’une forme de gestion
dominante ne faisant nullement appel aux principes de gouvernance tels qu’aujourd’hui
en vogue ou à la nécessaire séparation entre biens publics et biens privés
aussi catégoriels et particularistes
soient-ils (17).
Force serait, par
conséquent, de penser que la gouvernance publique en vigueur jusqu’ici, n’est nullement
en mal de marché ou de valeurs de marché, elle est plutôt l’émanation d’une
crsie se rapportant à un mode de gestion opérant en dehors des principes de
gouvernance et agissant sans le moindre souci des considérations de
transparence, de responsabilité et d’équité.
+ Troisième enseignement :
ce qui semble poser problème aujourd’hui quand il est question de gouvernance en
rapport avec la chose publique, ce n’est probablement pas uniquement la
gouvernance en tant que telle (au-delà de son appréciation par les uns comme par
les autres). Ce qui semble poser problème c’est la tendance à en faire un
instrument de légitimation de discours qui sous-tendent une gouvernance
privatisée, libéralisée, dérégulée, dissimulant des politiques faisant
l’apologie du marché pur et dur et n’ayant la moindre idée de ce qui pourrait
être la démocratie ou la société (18).
Notes
(1)- Meyer.Bisch.P, « Gouvernance
culturelle et culture démocratique », Quatrièmes Entretiens de Delphes
(Grèce), 30 Septembre-2 Octobre 2001.
(2)- Meyer.Bisch.P, « Gouvernance
culturelle… », Art. Précité.
(3)- Cf à ce propos : Gaudin.J.P,
« Pourquoi la gouvernance ? », Presses de la FNSP, Paris, 2002.
(4)- Canet. R, « Qu’est ce que la
gouvernance ? », Service des Collectivités de l’UQAM, Montréal, 16
Mars 2004.
(5)- L’on considère, suite à Meyer
Bisch, « qu’une politique démocratique (ou gouvernance) suppose toujours un
débat dans les espaces publics appropriés, des domaines, des acteurs, des
patrimoines et capitaux, des objectifs et des responsabilités ».
(6)- Il est relativement malaisé de
définir le caractère public d’une politique dans la mesure où il s’agit d’un
construit social qui renvoie à des pratiques et à des normes sociales variables
et évolutives.
Quoi que renvoyant
théoriquement à l’espace des pouvoirs publics, à la contrainte et à ce que
Weber appelle la violence légitimée, le public est relatif sur le plan de la
pratique à l’Etat, à l’intérêt général, au service public…quelquefois à leur
confusion.
Cf à ce propos : Hugon.
P, « Les frontières de l’ordre concurrentiel et du marché : les biens
publics mondiaux et les patrimoines communs », Sans référence.
(9)- Ces politiques, largement en vogue
tout au long des années 80 et 90, ont foncièrement contribué à la perte de
centralité de la régulation étatique.
(10)- Campbell. B,
« Gouvernance : un concept apolitique ? », Communication au
Séminaire d’Eté du Haut Conseil de la Coopération Internationale, Dourdan
(France), 29 Août 2000.
(11)- Gaudin.J.P, « Pourquoi la gouvernance ? »,
Art. Précité.
(12)- Kazancigil.A, « La gouvernance : Itinéraires d’un
concept », In Santiso.J (Sous la Dir) « A la recherche de la
démocratie », Mélange offert à Guy Hermet, Karthala, Paris, 2002.
(13)- Kazancigil.A, « La
gouvernance : Itinéraires d’un concept », Art. Précité.
(14)- Ce n’est certes pas la seule Banque
mondiale qui recourt au concept de gouvernance pour légitimer la
« mutation » de son rôle, d’autres agences non moins connues (OMC,
FMI, UNESCO, CNUCED, OCDE…) y font recours car souffrant de démocratie et
« qualifiées de technocratie »…la gouvernance apparaissant souvent
comme une source nouvelle de légitimation.
(15)- Cf, pour ce qui est de la
gouvernance territoriale : « La gouvernance dans tous ses
états », Publication de la Revue marocaine d’Audit et de Développement, n°
19, Décembre 2004.
(16)- L’allusion est faite ici aux
minorités et groupes sociaux que les politiques publiques marginalisent pour
des considérations politiques, idéologiques ou culturelles.
(17)- Cf à ce propos : El Yahyaoui.
Y, « Mouvance libérale et logique de privatisation », Ed. Okad,
Rabat, 1996.
(18)- Cf pour plus de
développements : Petrella. R, « Le bien commun : l’éloge de la
solidarité », Ed. Labor, 1996.
(*)- In « Gouvernance
et nouvelle gestion publique au Maroc », Ouv. Collectif, Publications de
la Revue Marocaine d’Audit et de Développement, Juin 2005.