«La culture en mal de politique»
Vernier.
J.M (S/s la direction), Institut d’Etudes Politiques, Paris, Novembre 2004, 114
p.
1- Dans la note préliminaire à cet
ouvrage, l’on lit sous la plume du coordinateur: «le
débat sur les conséquences de la concentration des industries pourvoyeuses de
biens culturels, sur la pluralité de la production de contenus… ne se limite ni
aux frontières françaises, ni à la question de la pluralité de l’information.
Il tire sa légitimité d’un simple constat : aujourd’hui la production et la
diffusion des biens culturels (livres, disques, films, presse…) est aux mains
d’une poignée d’énormes groupes transnationaux».
Dans un
tel environnement, d’aucuns craignent, et ce à juste titre rappelle ladite note,
que «l’originalité de la création ne soit sacrifiée sur l’autel de la
rentabilité de produits standardisés, best-sellers et autres blockbusters.
L’utilisation de vocables anglo-saxons, pour nommer le fulgurant succès de
produits culturels, n’a d’ailleurs rien d’innocent. Le débat oppose, bien
souvent, de façon caricaturale, voire mythifiante, la production et la diffusion
industrielles standardisées américaines, à la production intimiste originale à
l’européenne pour ne pas dire à la française».
Un tel
débat oppose, en fait, deux conceptions parfaitement divergentes des biens
culturels, qui mènent à une question faussement naïve et au point névralgique
de la réflexion : produit-on et diffuse-t-on un bien culturel comme une voiture
ou un paquet de lessive ?
Soutenir
la thèse de la spécificité essentielle du bien culturel, conduit, suite à cette
interrogation, à soutenir, en effet, celle de la singularité du marché des
biens culturels. Une singularité qui implique implicitement que «la main
invisible» du marché se laisse guider par le bras du politique.
Il est
vrai, note l’auteur, que l’on assiste à «une profonde mutation du marché des biens
culturels depuis deux décennies, mais toute la question reviendrait à examiner
les raisons profondes de la transformation d’une production et d’une diffusion
largement nationales, fruits d’acteurs multiples, à celles concurrentielles et
mondialisées abandonnées à d’énormes groupes transnationaux».
Ce nouvel
environnement économique pose ouvertement la question, non seulement de la
régulation efficace de la concurrence (lutter contre l’abus de position
dominante), mais aussi celle bien plus profonde, de la diversité culturelle et
de la protection des indépendants.
2- Dans le secteur des industries
culturelles, comme dans d’autres secteurs (automobile, banque, pharmacie) «se
multiplient depuis deux décennies des fusions, des acquisitions et des
alliances, qui sont à l’origine de l’émergence de grands groupes qui mettent en
jeu des sommes de plus en plus impressionnantes».
Si ce
phénomène n’est pas une nouveauté, son ampleur s’est accrue ces dernières
années, ne cesse-t-on de relever. Le montant total mondial des fusions et acquisitions
représente aujourd’hui près de 10 % de la capitalisation boursière, alors qu’il
n’atteignait que 4% au début de la décennie. Des partenariats de grande ampleur
ont été annoncés à grand bruit dans les médias, comme notamment le
rapprochement d’AOL et Time Warner, le rachat d’Harcourt par Reed Elsevier ou
la fusion de Vivendi, Canal Plus et Seagram.
Onze
grands groupes intéressent cet ouvrage, parmi lesquels on trouve les sept leaders
mondiaux des industries culturelles (AOL Time Warner, Bertelsmann, Disney, News
Corp, Sony, Viacom et Vivendi Universal) et quatre groupes européens de taille
moyenne, représentatifs des diverses filières: EMI
(musique), Pearson, Reed Elsevier, Lagardère (édition/presse) et Lagardère (audiovisuel).
Ces
groupes illustrent bien le phénomène de la concentration s’accélérant depuis
les années 80, mais aussi celui de la dispersion géographique du leadership dans
les industries culturelles: trois groupes sont américains (AOL Time Warner,
Disney, Viacom), deux sont issus de la zone Asie-Pacifique (News Corp, Sony),
et les six autres sont européens.
Les
raisons fondamentales de la concentration sont à trouver dans la théorie
économique, et répondent à la fois aux spécificités du marché et à la stratégie
menée par l’entreprise pour s’y adapter, notamment sous l’effet de la
révolution technologique des NTIC et de l’émergence d’un marché mondial
(globalisation financière, déréglementation…etc.). Ce nouveau contexte, très
innovant, «favorise en effet la recherche d’économies d’échelle et la création
de synergies. Sur ce point, les mouvements de concentrations sont autant de
réponses apportées par la firme, pour s’adapter à un nouveau contexte mouvant».
Dans ce
nouvel environnement concurrentiel, les firmes sont continuellement à la
recherche de stratégies et d’actions qui leur permettent d’améliorer leur
rendement et leur efficacité (réduction des coûts de production et de
transaction, partage des risques de l’innovation, recherche de synergies…etc.),
mais elles se mettent aussi en quête de nouveaux marchés étrangers, se heurtant
à une nouvelle concurrence.
Face à
cette nouvelle donne, au sein de laquelle l’efficacité économique devient
centrale, les firmes tentent de s’adapter, et pour ce faire, elles ont deux instruments: les fusions/acquisitions et les alliances.
Les
opérations de fusions/acquisitions ont obéi à des stratégies souvent très différentes,
que l’ouvrage regroupe en sept objectifs principaux:
-Concentration horizontale:
le groupe cherche à augmenter son pouvoir de marché et à exclure la concurrence,
en renforçant sa position dans une filière où il est déjà présent.
C’est un
objectif fort critiqué, et «nécessite souvent l’intervention des autorités
antitrust (régulation de la concurrence) pour lutter contre une éventuelle
position dominante. Au sein des industries culturelles, cette forme de concentration
met en danger la pluralité culturelle et informationnelle».
-Intégration verticale vers l’amont: l’objectif est ici, pour les
diffuseurs/distributeurs par exemple, de maîtriser les contenus en prenant le
contrôle de leurs producteurs. Cette mise en place de structures intégrées vise
à une rentabilisation maximale des investissements, à une minimisation des
risques financiers et à l’accession à de nouveaux marchés.
Les
opérations observées pour la maîtrise des contenus traduisent l’importance
stratégique de la production d’images, de musique ou de textes, comme celle de
la détention de droits dans la conquête des marchés du multimédia et de
l’Internet.
Les
fournisseurs de contenus représentent des gisements de matière première
déclinable sur des supports de diffusion hétérogènes (support papier, disques
compacts, stations de radio, télévision hertzienne, câblée ou satellite, vidéo,
Internet) ou à adapter sur des supports multimédias (cédéroms, jeux vidéos…).
De ce
fait, «un acteur des télécommunications qui ne produit pas de contenu peut être
considéré comme un simple prestataire d’un service à la valeur ajoutée
déclinante. L’exemple de Viacom qui a préféré quitter le métier de
câblo-opérateur (son métier de base), pour se focaliser sur les industries
culturelles illustre bien cette stratégie».
-Intégration verticale vers l’aval,
où «des groupes producteurs de contenus cherchent à assurer un débouché
à leur production, en prenant le contrôle des diffuseurs (télévision, réseaux
de détaillants de vidéocassettes, de livres et journaux, de disques, sites
Internet de commerce électronique et de téléchargement en ligne…)».
L’intégration
en aval des producteurs de contenus est alors une réponse au risque de perte
des débouchés, que fait peser sur eux l’autoproduction de programmes par les
diffuseurs.
-Diversification: un groupe présent dans une filière
des industries culturelles cherche à pénétrer une ou plusieurs autres filières,
l’objectif sous-jacent pouvant être de mettre en oeuvre des synergies entre les
différents supports: des économies d’échelle ou de gamme peuvent être réalisées
en déclinant un même concept (véhiculé initialement par un film ou une série
télévisée) sur plusieurs supports (disque compact de la bande originale, livre
tiré du scénario, jeu vidéo, sites Internet).
-Redéploiement, où un
groupe, n’appartenant pas aux industries culturelles, cherche à intégrer ce
domaine, l’objectif pouvant être de réduire les risques associés à une activité
originelle en déclin.
-Pénétration d’un marché étranger: l’opération de fusion ou d’acquisition est le
moyen le plus simple de pénétrer un nouveau marché, sur lequel les coûts de
transaction associés à des exportations simples seraient trop élevés.
On remarque
d’ailleurs que les 48 acteurs majeurs des industries culturelles qui étaient
indépendants en 1980, sont aujourd’hui regroupés dans les onze groupes étudiés.
Les fusions et acquisitions recensées offrent un panel assez large des sept
objectifs recensés dans la typologie.
Les
alliances, quant à elles, permettent de réaliser des objectifs proches des
opérations de fusions et d’acquisitions, elles présentent toutefois des
avantages spécifiques:
-Les
alliances permettent le partage du risque de recherche&développement et de
production entre les différents partenaires.
-Les
alliances permettent de prendre le contrôle d’actifs ou de compétences, sans la
lourdeur et le surcoût induit par une fusion ou une acquisition.
-Les
alliances sont réversibles si les synergies escomptées ne sont pas au
rendez-vous.
-Elles
sont mieux tolérées par les autorités régulatrices de la concurrence.
-Elles ne
sont pas exclusives, et permettent aux partenaires de nouer des relations avec
d’autres partenaires.
Cependant,
ces alliances semblent être de façon générale plus stratégique que nouées entre
industries non concurrentes. Elles concernent ainsi, la plupart du temps, des
groupes concurrents sur le marché de référence de l’alliance (la diffusion
télévisuelle par exemple) ou sur d’autres marchés (l’édition, presse, la
musique, etc.), plutôt que des groupes ne partageant aucune activité.
Force est
de constater qu’il existe une tendance globale à la focalisation sur les
industries culturelles des groupes présents dans ce secteur, les grands groupes
s’intégrant plus volontiers dans les activités nécessaires à la diffusion des
contenus (réseau câblé, téléphonie mobile, imprimerie), alors que les groupes
moyens se focalisent complètement sur les industries de contenu.
Force est
de constater aussi qu’il n’existe aujourd’hui pas de lien positif entre la
taille des groupes des industries culturelles et leurs performances
économiques, AOL Time Warner dégageant des taux de marge nette assez faibles, alors
qu’il est le plus imposant.
C’est
dire que la taille des groupes, qui est en théorie susceptible de générer des
économies d’échelle (dans les réseaux de distribution par exemple) ou des
économies de gamme, ne se manifeste pas dans les indicateurs de performances
économiques.
Par
conséquent, la course au gigantisme et à la pénétration de l’ensemble des
filières des industries culturelles ne semble pas engendrer de meilleures
performances économiques.
Toutefois,
il semble exister un lien positif entre le degré d’internationalisation des
groupes, et leurs performances économiques.
4- Le 10 janvier 2000, le patron
d’America on line (AOL), leader mondial de l’accès à Internet annonce le rachat
du géant de la communication Time Warner. «Cette première opération de fusion
acquisition de l’an 2000, est la plus importante de l’histoire. Une entreprise
de la nouvelle économie, âgée de moins de 10 ans, croque une immense star de
l’ancienne économie. Fusionnés, ces deux géants créent d’un seul coup, le nouveau
numéro un mondial de la communication interactive».
Deuxième
capitalisation boursière après Microsoft, avec environ 304 milliards d’Euros
(plus que le budget de la France), AOL-Time Warner représentait en 2000, un
chiffre d’affaires de 1,37 milliards d’euros, et possédait un fichier de plus
de 1 million d’abonnés.
Aux
États-Unis, les projets de fusion doivent passer devant deux agences gouvernementales: la Federal Trade Commission (FTC) et la
Federal Communications Commission (FCC) qui correspond à l’agence fédérale des
communications. La FTC a été la première à donner son accord à la fusion, en
contrepartie de nombreuses concessions (telle notamment l’ouverture à la
concurrence du réseau câblé américain). AOL-Time Warner a dû dans les 90 jours
suivant l’accord à sa fusion, ouvrir son réseau a deux autres fournisseurs.
5- En 1853, une société voit le jour à
Paris, la Compagnie Générale des Eaux. Elle assure la distribution de l'eau à
Paris, à Lyon, puis à Venise et à Constantinople.
Cent ans
après, huit millions de personnes en France sont approvisionnées en eau potable,
grâce à un réseau de dix mille kilomètres. La Compagnie, «qui fête son premier
siècle, réussit le pari lancé par ses fondateurs, tout en élargissant son
activité, à l'étranger comme dans de nouveaux services de proximité, tels que
la collecte des ordures ménagères».
Après l'eau,
les déchets et l'énergie, la Compagnie intensifie sa politique de service, avec
la gestion du chauffage collectif. Elle devient, en peu de temps, la première
société privée française dans la gestion de l'énergie.
En 1983,
elle participe aux côtés d'Havas, à la création de Canal+, première chaîne
cryptée française, en prenant 15 % du capital.
En 1987,
et à la faveur de l'ouverture à la concurrence de la radiotéléphonie publique, la
société crée SFR, la Société Française de Radiotéléphone. Elle se fixe comme
objectif de couvrir en trois ans, 75% du territoire français.
Le Groupe
réalise 25 milliards d’euros de chiffre d'affaires, dont 8 milliards à
l'étranger.
En 1997,
Le Groupe se renforce dans la communication en acquérant 30 % d'Havas, et en
devenant un opérateur global de télécommunications avec Cegetel, qui lance en
1998 le «7», service de téléphonie fixe.
1998: Le Groupe transmet son nom historique de «Générale des Eaux» à son
métier originel, l'eau, et devient Vivendi. Havas intègre Vivendi, qui entre ainsi
de plain pied dans l'édition et le multimédia.
L’année
1999 marque le début de la percée américaine. Vivendi effectue un véritable
bond en avant sur le continent nord-américain en 1999, avec deux acquisitions majeures: Software, géant mondial de l'édition électronique,
et les 23 centrales électriques de GPU. Avec ce dernier contrat, Sithe, filiale
américaine de Vivendi, devient N°1 de la production indépendante d'électricité
au Nord-Est des États-Unis.
En
décembre 2000, les groupes français Vivendi, Canal + et le groupe canadien
Seagram fusionnent, pour donner naissance au second groupe de communication au
monde, Vivendi Universal, qui dispose d’une complémentarité d’activité assez
impressionnante: de la production de contenus aux circuits de distribution
classique et électrique.
Ce sont
là deux modèles, disent les auteurs de l’ouvrage, qui sont des cas d’écoles,
mais qui montrent par ailleurs, à quel point les fusions/acquisitions peuvent
être un danger, la concentration verticale étant, par ailleurs, fort dangereuse
pour la diversité culturelle, car elle permet à un acteur économique de
contrôler toute la chaîne de production.
6- La politique communautaire définit
les opérations de concentration comme étant celles «qui créent ou renforcent
une position dominante, ayant pour conséquence qu’une concurrence effective serait
entravée de manière significative dans le marché commun, ou une partie
substantielle de celui-ci doivent être déclarées incompatibles avec le marché
commun».
Son
argumentation est basée sur trois grands axes: l’opposition marché/culture,
l’importance de la souveraineté culturelle et la menace de l’hégémonie
américaine, à travers son industrie hollywoodienne.
Les
Américains ont essayé de faire accepter par les européens la distinction entre
le secteur de la production, qui demeurerait protégé, et celui de la diffusion,
partiellement libéralisé.
Malgré
cela, «la marchandisation de la culture est à l’oeuvre et s’accélère depuis au
moins deux décennies. La possibilité d’en faire une exception à la règle a fait
l’objet de nombreux débats, qui ne se sont pas révélés futiles, et qui ont
permis de voir se créer un nombre de coalitions qui pourraient parler d’une
voix».
Yahya
El Yahyaoui
Rabat,
6 Mars 2008