«2020 : les scénarios du futur»
Joël
De Rosnay, Ed. Des idées et des hommes, Paris, Avril 2007, 320 p.
1- Dans sa préface à ce livre,
François de Closets dit ceci: «la vérité a changé de
sens: c’est le danger qui est en progrès. Chaque jour, s’alourdissent les
menaces que le développement des sciences et des techniques fait peser sur
l’humanité».
En maîtrisant
la nature, dit-il, l’homo scientificus se réapproprie son histoire, et
fait reculer cette «condition humaine» qui de la résignation faisait une
sagesse. Cette illusion scientiste avait pour elle le poids des évidences: «les victoires de la médecine, l’allongement de la
vie, la généralisation du confort, le recul des famines et des épidémies,
l’extension de l’éducation et de la culture, etc. Le progrès ne pouvait être
que bénéfique et libérateur».
Or,
continue-t-il, «l’avenir info-bio-nano-éco, avec un cybermonde qui défie le monde
réel, avec des machines qui s’humanisent et des hommes qui se machinisent, avec
l’irréductible solitude de l’interconnexion généralisée, avec la dictature anesthésiante
de nos esclaves intelligents, avec la perverse soumission d’une nature
réinventée, cet avenir perturbe les repères et dissout les catégories qui
structurent notre pensée». Car, d’une part, la mise en oeuvre du progrès
scientifique se fonde sur des critères économiques bien plus que sur les
besoins sociaux, d’autre part, ces innovations s’introduisent dans le système
complexe des sociétés, et provoquent des effets non prévus et non désirés.
Le
progrès, quelques prodiges qu’il accomplisse, n’est pas une fin en soi, dit De
Closets. Il n’a de sens qu’en fonction de l’homme, et des services qu’il peut
lui rendre.
2- Pour Joël De Rosnay, l’évolution
scientifique et technique du monde pourrait être caractérisée par trois mots: complexité, accélération et convergence. En effet,
dit-il, le progrès scientifique et le progrès technologique s’alimentent l’un
l’autre. «Il en résulte un effet d’amplification créant de nouveaux défis pour
la formation, l’impact sur les populations, le financement de la recherche, la
compétitivité industrielle et économique, la prospective et l’évaluation des
choix scientifiques et technologiques».
En 2020,
ces effets vont s’amplifier. On constatera, affirme l’auteur, «un décalage de plus
en plus profond entre développements technologiques et capacité des hommes à
les intégrer dans leur vie, à les rendre pertinents et utiles, porteurs de sens
dans une existence personnelle ou professionnelle».
L’on est
confronté, estime l’auteur, à trois grandes évolutions qui se chevauchent, avec
des durées différentes: l’évolution biologique,
l’évolution technologique et l’évolution numérique.
L’évolution
biologique prend des millions d’années, car les essais dans la nature se font à
taille réelle. L’évolution technologique fait appel à un nouveau monde, celui
du cerveau. Avec l’avènement du numérique, on entre dans un troisième monde :
le virtuel. De la rencontre de ces trois mondes résulte une extraordinaire
accélération.
Quatre
préfixes me paraissent, dit-il, «symboliser aujourd’hui, mais encore plus pour
2020, les convergences déterminantes auxquelles on peut s’attendre entre des
secteurs jadis séparés, mais dont l’intégration aura un profond impact sur
l’homme, les entreprises et la société. Il s’agit des préfixes info, bio, nano
et éco.
Autrement,
le mariage des infotechnologies, des biotechnologies, des nano et des
écotechnologies est en cours. Mais avec lui surviennent de nouveaux risques
pour l’homme et l’environnement. En 2020, «la puissance et les capacités des
ordinateurs et des mémoires va se poursuivre, de pair avec une miniaturisation accrue.
Les réseaux connaîtront des débits de transfert d’information de plusieurs
gigabits, voire térabits, par seconde, favorisant la mutualisation du traitement
des informations, sous forme de réseaux d’ordinateurs distribués et
interconnectés».
La
révolution biologique, qui a débuté avec la biologie moléculaire et le génie
génétique, s’accélérera par le recours à la génomique, au clonage et à la
transgenèse. «Des biopuces aux nano-implants, une panoplie d’outils nouveaux
permettra l’assemblage de microstructures de haute complexité, à partir de
composants de base. C’est le défi des nanotechnologies. Les progrès
scientifiques et techniques dans ces domaines ouvriront de nouveaux horizons
riches de promesses, mais aussi lourds de menaces».
Avec les
technologies de la communication se profilent, pense-t-il, de nouveaux dangers
: traçabilité des usagers, atteintes à la vie privée, piratages, virus ou
spams, sans compter les limitations des fréquences disponibles, les risques
éventuels des radiations électromagnétiques pour la santé, et surtout la montée
de l’«infopollution», ce torrent quotidien d’informations impossible à
maîtriser.
Et
l’auteur de poser la question: comment gérer la
complexité pour construire le monde de demain? Comment mieux la comprendre ?
3- Qu’est-ce qu’un système complexe ? S’interroge
l’auteur.
A ce
niveau, l’auteur pense qu’il existe une différence fondamentale entre complexité
et complication: un système compliqué ne peut être
envisagé avec nos seules capacités personnelles, notre seule intelligence ou
notre seul esprit rationnel. Le niveau de complication est si élevé que l’on
est incapable d’aborder un tel système de manière cohérente.
La
complexité est, par contre, abordable, estime-t-il. En effet, un «système
complexe» fait intervenir cinq principaux facteurs bien identifiés.
Premièrement, il est constitué d’éléments ou «agents» en interaction (les êtres
humains sont des agents sur un marché, les fourmis sont des agents dans une
fourmilière, etc.).
Deuxièmement,
un système complexe se caractérise par «les très nombreuses relations qui
s’établissent entre ces éléments ou ces agents (notamment par le langage, les symboles,
la communication)».
Troisièmement,
un système complexe se compose de plusieurs niveaux hiérarchiques (de
complexité croissante ou décroissante, selon l’approche retenue pour les étudier: approche analytique, approche globale ou systémique).
Ces niveaux hiérarchiques (ou ces relations) peuvent former des réseaux
interdépendants (ou intercommunicants), comprenant, aux nœuds de chaque réseau,
des éléments ou des agents qui vont interagir.
Quatrièmement,
un système complexe «adopte un comportement dynamique dans le temps, un
comportement non linéaire».
Cinquièmement,
un système complexe possède une capacité d’évolution dans le temps et, éventuellement,
d’évolution vers une complexité croissante, en particulier «lorsqu’il a des
capacités de reproduction qui permettent à une amélioration de se généraliser».
L’organisme
vivant (l’organisme humain par exemple) est composé de soixante mille milliards
de cellules, mais aussi de réseaux de communication (le système nerveux, le
réseau de défense, c’est-à-dire le système immunitaire, le système de transfert
d’énergie, notamment par l’intermédiaire du système sanguin, le système
hormonal…). Ces éléments sont en interaction les uns avec les autres. Il y a
donc bien interaction, réseaux et complexité globale, pense l’auteur.
Un
système complexe est donc un système constitué de nombreux éléments en
interaction, qui possède sa dynamique propre, se régulant par des mécanismes complexes.
L’approche
analytique est ici essentielle. Elle a permis de créer la science, de gérer les
entreprises, mais, face à la complexité, «nous avons besoin d’une seconde approche,
une approche complémentaire qu’on appelle approche systémique… qui permettra d’étudier
la complexité sans la découper en petits morceaux».
Autrement,
alors que l’approche analytique considère la nature des interactions et leurs causes,
l’approche systémique considère les effets des interactions.
4- Partant des considérations sus
indiquées, l’auteur pense (en prolongement de sa réflexion globale) qu’internet
est aujourd’hui un véritable phénomène de société, qui fait apparaître, à
l’échelle mondiale, de nouveaux pouvoirs, de nouveaux enjeux, de nouveaux défis
et de nouveaux espoirs, mais aussi de nouveaux risques et de nouvelles
craintes.
Internet
n’est pas une TIC, mais une TR, une «technologie de la relation», affirme
l’auteur. La messagerie électronique, les bavardages (les fameux chats)
et les forums de discussion ont bouleversé internet, et l’ont institué
en tant qu’outil de relation. Internet ne peut par conséquent, être
réduit à un nouveau média qui s’ajouterait à l’imprimerie, à la radio, à
la télévision ou encore à la Poste. Davantage qu’un «média des médias», internet
est un «écosystème informationnel».
L’écosystème
dont il s’agit ici est «un système complexe constitué de noeuds de réseaux
reliés les uns aux autres par des liens. Le téléphone, le satellite, le câble,
la fibre optique, etc., sont autant de liens constituant un système global ou écosystème
informationnel».
Par
ailleurs, et depuis environ un demi-siècle, on est entré dans l’ère des mass médias.
À l’échelle mondiale, «on considère que cinq grands médias, le texte (la
presse, l’édition), le son (la radio), l’image (la télévision), la téléphonie
(avec les grands téléopérateurs) et la publicité de masse, inondent la planète
d’informations descendantes, c’est-à-dire du haut de la pyramide vers le bas,
et grâce à des robots logiciels, le «Web sémantique» va émerger en 2020. Il
s’agira d’un Web «intuitif»: au lieu de répondre à votre recherche en
recommandant un ou plusieurs sites à visiter, le Web intuitif établira des
liens entre vos demandes précédentes.
Le nouveau
commerce d’internet, le «e-commerce» moderne interactif, consisterait à
exploiter l’interaction créée entre les producteurs et les consommateurs, et à
cerner le plus précisément possible la demande. Désormais, nous ne sommes plus
acteurs de la seule société de l’information, mais acteurs de ce que l’on
pourrait appeler la «société de la recommandation».
D’où les
enjeux des années 2020, notamment les conflits entre les modèles économiques
traditionnels, fondés sur la gestion de la rareté, la production de masse, les
économies d’échelle, la distribution de masse, et la «nouvelle nouvelle économie»,
fondée sur des niches interagissant les unes avec les autres, en partie
gratuites et en partie payantes, s’appuyant sur les flux d’usagers et la
personnalisation des services.
Il
s’agira «d’une révolution complète de nos institutions, signe d’une véritable
rupture de civilisation, avec le mode de consommation et de production
actuel, dominé par les mass médias et par la collusion entre pouvoirs médiatiques
et pouvoirs politiques, que nous subissons depuis plus d’un demi-siècle».
La montée
en puissance des pronétaires inquiète, par ailleurs, les entreprises à
structure classique, enfermées dans leur hiérarchie rigide et leur système de
commandement et de contrôle pyramidal.
La montée
des médias des masses «nous laisse entrevoir une opportunité d’équilibrer la
société plus efficacement, en trouvant un compromis entre la régulation par le
haut et la corégulation par le bas. On est ainsi à l’aube de ce nouveau
contre-pouvoir fondé sur l’intelligence connective et les médias des masses. Un
contre-pouvoir qui sera sans doute encore plus déterminant en 2020, plus
structuré et plus efficace».
Mais l’internet
de 2020 n’en posera pas moins des questions fondamentales sur la protection de
la vie privée, la traçabilité et la surveillance des citoyens, le piratage
institutionnalisé.
C’est
dire, estime l’auteur, qu’internet n’est pas du tout le système libertaire,
solidaire d’échanges ouverts entre les usagers dont rêvaient ses promoteurs. Les
internautes sont en fait, la plupart du temps, «espionnés», soit par des entreprises
industrielles afin de leur proposer produits ou services, soit par divers
services spécialisés. Et cette tendance ne fera que s’accroître en 2020.
C’est
pourquoi le phénomène internet nous fait entrer dans un nouveau paradigme : «il
nous oblige à tenter de comprendre, par la synthèse plutôt que par l’analyse,
comment les éléments se combinent dans des ensembles plus complexes, qui
rétroagissent sur leurs éléments».
5- Parlant du développement durable,
l’auteur pense que ce dernier désigne la possibilité de maintenir en vie le
système dont nous avons tous besoin pour vivre (c’est-à-dire le monde agricole,
mais aussi le monde industriel), en évitant de puiser dans le capital Terre trop
d’énergies et de ressources non renouvelables.
Le
développement durable est un mode de développement qui, affirme l’auteur,
répond aux besoins des générations présentes sans compromettre la capacité des
générations futures à répondre aux leurs.
Si l’on
étudie les prévisions de consommation non renouvelable (charbon, pétrole, gaz)
ou d’origine nucléaire dans le monde en 2020, la tendance ne risque pas de s’inverser…La
courbe de la consommation de charbon et de pétrole va continuer à augmenter
puisque l’Inde et la Chine ont besoin d’assurer leur croissance économique.
Pour
construire notre avenir énergétique à l’horizon 2020, il est clair que «les
énergies renouvelables ne constitueront pas, à elles seules, des alternatives,
filière par filière, aux énergies fossiles ou nucléaires. Elles représentent un
complément global qui doit se concevoir dans le cadre de matrices multimodales: dans certains cas, le solaire thermique sera
plus rentable que le photovoltaïque; dans d’autres, ce sera l’énergie éolienne
ou la biomasse. Certains pays, comme l’Allemagne, proposent que l’on paye son
énergie à des prix différents selon la source».
Il faut
changer de paradigme, affirme l’auteur. Il s’agit de créer les bases d’une
coopération réelle et efficace entre l’homme et la nature, abandonnant pour
toujours l’ancienne idée de domination.
6- Parlant des relations entre l’homme
et les sciences du vivant, l’auteur pense qu’au cours des importants
développements scientifiques et technologiques des dernières années (dans le
domaine des biotechnologies notamment), «on a pu constater que le moléculaire, le
numérique et le mécanique entraient en interdépendance. Cette convergence se
traduit par des relations toujours plus étroites entre biotechnologies,
infotechnologies, nanotechnologies et microélectronique».
La
convergence entre informatique, biologie et nanotechnologies a débuté dans les
années 1970-1980 et se poursuivra en 2020, 2040…
7- Les enjeux industriels, économiques
et culturels de cette métamorphose de l’ordinateur seront considérables, avec de
nouvelles menaces sans doute, pense l’auteur. Mais ils représentent aussi les
prémices d’une symbiose possible entre l’homme et la machine. «Progressivement,
d’abord avec l’électronique, puis l’informatique et maintenant avec internet,
se créent de nouvelles formes de connexions en réseaux, non seulement entre les
personnes grâce au Web, mais également entre les objets».
Plus
impressionnante encore sera l’émergence d’un internet des objets, avec des
centaines de milliards d’objets en ligne. En nombre, les objets auront largement
dépassé les humains.
C’est
tout l’intérêt des environnements intelligents au sein desquels l’homme sera au
centre d’un réseau qui lui permet de communiquer avec sa télévision, son
automobile, son ordinateur personnel, ses téléphones fixe et mobile, les portes
de sa maison, son réfrigérateur, etc.
L’homme
du futur sera donc, prédit l’auteur, le résultat d’une complémentarité, et même
d’une symbiose, entre un être vivant biologique et ce macro-organisme hybride (électronique,
mécanique, biologique) qui se développe à une vitesse accélérée sur la Terre et
qui va déterminer, en partie, notre avenir.
Nous
assisterons en quelque sorte, estime-t-il, à une «machinisation» du biologique
et à une «biologisation» des machines. L’interface entre les deux deviendra de
plus en plus floue. L’homme devra alors se poser la question de son identité. Qui
est l’«homme», s’il est fait de biopuces implantables, de tissus greffés
provenant de l’ingénierie tissulaire ?
C’est
pourquoi une des grandes questions que posent les développements technologiques
à l’échéance de 2020 reste celle de l’éducation. «Pour appréhender la
légitimité ou non des risques, il nous faut les comprendre et les évaluer afin d’exercer
notre responsabilité citoyenne».
Une des meilleures
façons de prédire 2020, et d’en avoir envie, c’est encore d’inventer
solidairement cet avenir incertain, dans le respect des valeurs d’un nouvel
humanisme technologique, affirme l’auteur.
Yahya
El Yahyaoui
Rabat,
30 Octobre 2008