«Pour une définition de l’internet citoyen»

 

Florent Lajous, Université d'Avignon, Septembre 2003, 88 p.

 

1- En introduction à ce travail (en fait, un rapport auprès de la mission TIC, mise en place par la Mairie de Pierrefitte-sur-Seine), Florent Lajous dit ceci: «après ses prémices militaires, l'internet originel est celui des chercheurs et universitaires des années 1980. C'est la toile qui offre des possibilités sans précédent de communication en temps réel, et de diffusion de l'information».

 

L’internet, dit l’auteur, est à l’origine un réseau collectif, non-marchand, international, visant le partage la connaissance. Il n’a subi l’invasion du secteur commercial qu’à partir des années 90.

 

Et c’est justement en réaction à cette vision mercantile de plus en plus présente, que des sites et des actions se réclamant d'un internet «citoyen», indépendant des autres médias et des enjeux économiques, et majoritairement non lucratifs, se sont développés depuis une dizaine d’années.

 

Il n’est, par conséquent, pas exagéré de dire qu’actuellement l’internet est décomposé en deux secteurs pas tout à fait hermétiques: l'internet commercial (communication, mercatique, promotion, vente de biens et services...etc.) et l'internet non-marchand, solidaire, indépendant et citoyen.

 

En effet, dit l’auteur, à l’heure où l’on s'interroge sur une crise de la citoyenneté et l’avenir du système représentatif, certains défendent l’idée que «les technologies de l’information ne sont pas qu’un nouveau marché, qu'un média comme un autre, mais peuvent constituer une opportunité pour donner un nouveau souffle à une citoyenneté fatiguée».

 

2- Ce travail est  réparti en trois parties:

 

+ En première partie («Quel espace public au sein de la société de l’information?»), l’auteur affirme que deux visions principales rythment le futur proche d’internet: d'un coté, celle de George Orwell «qui écrit sur un monde, où trente cinq années de progrès technique, permettraient au corps politique d'asservir la population, de détruire toute démocratie, d'annihiler les libertés individuelles».

 

De l'autre, celle de Norbert Wiener, qui développe un discours où les technologies de l'information et de la communication libéreraient «non seulement la femme mais aussi l'homme, leur ouvrant une société plus simple et plus juste».

 

Norbert Wiener, père de la théorie cybernétique, voyait dès les années 50, dans les technologies de l'information «le moyen d'éviter que l'humanité ne replonge dans ses heures noires, par l'utilisation et la diffusion sans contrainte de l'information».

 

Ce modèle de société se nourrissait (et se nourrit toujours) du développement de l'informatique, de l'internationalisation des télécommunications, de la banalisation de l'accès aux réseaux et de la miniaturisation des technologies. «La convergence de l'informatique, des télécommunications et de l'audiovisuel conduit à l'hypermédia qui, allié au passage de l'informatique traditionnelle vers le numérique, offrirait à chacun un accès incommensurable à la connaissance, à moindre coût».

 

Mais les fondements de cette société ne sont pas seulement techniques, ils sont aussi idéologiques tels que relatées par Armand Mattelart, Daniel Bell, Alvin et Heidi Toffler et McLuhan, et plus tard par Pierre Lévy et Manuel Castells, discourant sur la société en réseaux et la société réticulaire.

 

Or, face à des hommes politiques, publicitaires et prophètes annonçant une société plus solidaire, plus ouverte et plus démocratique, certains chercheurs dénoncent le manque de recul et de critique: Dominique Wolton s'oppose au déterminisme technologique des démarches de construction de la société de l’information, et Philippe Breton dénonce la nouvelle religion qui naîtrait autour du messie internet.

 

La technique seule n'étant rien, c'est ce que l'on en fait qui a de l'importance, pense l’auteur, et si l'on prétend que les TIC annoncent un monde meilleur, certaines utilisations de celles-ci prouvent le contraire (système Echelon, les nouveaux exclus…etc.).

 

Or, dans cette société utopique dématérialisée, face à un Etat en réseau, qu'en serait-il des citoyens? s’interroge l’auteur.

 

La démocratie s'est toujours reposée sur l'espace public, car le «pouvoir au peuple» ne se résume pas au choix (le vote), mais se base sur la constitution de l'opinion publique.

 

La notion d'espace public introduit dès son origine, un double sens: «il s'agit à la fois d'un élément architectural, une place souvent centrale au sein de la cité, et d'un espace imagé de délibération et de construction d'une démocratie, toujours partielle, d'autre part. Il y a le lieu et la fonction».

 

La parenté du concept d’espace public revient au sociologue Jürgen Habermas, qui définissait dès les années 60, celui-ci comme «une sphère symbolique, où se confrontent les avis divergents. Il devient un idéal démocratique, une sphère virtuelle où chacun peut discuter des affaires publiques, dans le but espéré de former ainsi un consensus sur l'intérêt général».

 

L'idéal habermassien consiste ainsi en «l'usage public de la raison», et repose sur la raison (l'intérêt général passe avant les intérêts propres), l'accessibilité (tout doit être su, pour pouvoir bien jauger de la situation) et la transparence (des actions du pouvoir).

 

 Le concept d'espace public, parce que sous-tendant l’importance de la discussion contradictoire, de l’argumentation et de la liberté d’expression,  rend donc à la politique «une dimension ouverte, et constitue ainsi un intermédiaire entre la société civile et l'Etat. C'est un moyen de pression pour contrer le pouvoir de l'Etat, puisque c'est ici que le peuple s'exprime, et donc ici que les dirigeants doivent l'entendre».

 

Habermas considère que les médias de masse pervertissent l'espace public, car «tout en participant aux débats, ils influencent énormément l'opinion publique, et ne respectent pas totalement les principes fondamentaux de rationalité, accessibilité et transparence. La logique capitaliste des médias de masse font que les citoyens réagissent comme des consommateurs, et que de là, l'Etat doit agir et leur parler comme à des consommateurs».

 

Or, quel serait l'espace public de la société de l'information? s’interroge l’auteur.

 

Sa réponse est claire: «dans une optique de dématérialisation pure, où la rencontre physique n'est plus essentielle, les relations construites sur la virtualité passeraient principalement par les réseaux. Dans la perspective d'accroissement de la démocratie de masse, il est probable que l'espace public se baserait toujours fortement sur les médias, et notamment sur les plus interactifs. Internet devient donc la réponse idéale, autant par le réseau sur lequel il s'appuie, et le média interactif qu'il est».

 

Autrement, dans une société entièrement dématérialisée, l'espace public embrasserait le cyberespace, terme de William Gibson, tendant à définir le lieu métaphorique dans lequel les échanges virtuels se constituent.

 

Internet serait alors un nouvel espace public, ou «plus précisément un nouvel élément venant enrichir l'espace public actuel, comme le furent auparavant les différents médias».

 

Mais internet n'est pas l'unique espace public, et n'est pas qu'un espace public. En effet, «de même que l'espace public peut partiellement se dématérialiser dans internet, une partie de l'espace commun peut s'appuyer sur les réseaux. La preuve en est aujourd'hui, malgré la chute de l'économie électronique, que les sites marchands sont encore légions, et deviennent rentables».

 

En revanche, il semble encore improbable que l'espace politique se virtualise entièrement. Et «les dirigeants actuels, chantres de cette révolution électronique, ne semblent pas prêts à livrer les clés de pouvoir à un collectif virtuel, voire indéfini».

 

Que signifie citoyen, apposé derrière internet? La citoyenneté se traduit-elle par les mêmes actes dans les réseaux humains et dans les réseaux informatiques? S’interroge l’auteur.

 

Il précise que «le terme citoyen est utilisé dans l'expression Internet Citoyen comme un adjectif. Or, grammaticalement, citoyen est un nom, l'adjectif étant alors civique. Il y a donc un aspect de personnification du réseau, qui deviendrait ainsi citoyen d'une société en mutation».

 

Si, dans une société entièrement numérisée, l'espace public se localiserait au sein des réseaux et plus particulièrement sur internet, tout «résident» de ce territoire binaire serait membre de la communauté virtuelle, remarque l’auteur.

 

Civisme et citoyenneté sont donc de mise. Le civisme est un code de conduite, la citoyenneté un statut.

 

Par la personnification du réseau, le Citoyen Internet devient donc acteur de la démocratie. Il milite, à travers divers sites et actions, pour une idée, pour sa vision de la société de l'information.

 

+ En deuxième partie («L’internet citoyen: nouvelle utopie?»), l’auteur précise qu’ «internet se démarque des autres médias par le fait qu'il ne s'agit pas d'un média de masse, c'est à dire unidirectionnel et vers un grand nombre, comme le sont la télévision, la radio et la presse. Il s'agit plutôt d'un média interactif, dans le sens où l'internaute fait un acte vers internet (il n'est pas uniquement récepteur, mais souvent chercheur de l'information), que les sources de production sont multiples et non-centralisées, et enfin que le récepteur peut facilement réagir aux informations».

 

Internet propose donc un nouveau genre de média, où le récepteur «peut facilement et rapidement devenir émetteur, et où le nombre de producteurs est potentiellement aussi important que le nombre de consommateurs».

 

Certains voient en l’internet, un symbole d'une mondialisation démocratique, citoyenne par son militantisme, solidaire par son universalisme, qui s'oppose à une mondialisation brutale, purement économique. Mais là encore, le côté obscur de la force d’internet est la parole potentiellement donnée à tous.

 

Mais l'idée de partage du savoir alimente une autre utopie, celle de créer une immense base de données de savoir et d'opinions, qui permettent une information optimale.

 

La militance à l'échelle planétaire, tout comme l'idée d'un patrimoine commun à l'humanité, introduisent aussi, avec l'internationalisation des échanges, l'existence d'une conscience mondiale, d'une communauté internationale.

 

Des technologies de l'information et de la communication, mais également des flux financiers et de l'expansion d'une culture de masse américanisée sur la planète, est née une démocratie de marché sans frontières, et une standardisation culturelle.

 

Le village mondial annoncé par McLuhan, considérant que le tissu social se modèle par l'évolution des outils de communication, se construit aujourd'hui par le développement des réseaux transnationaux. Mais actuellement, cette bourgade que McLuhan voyait solidaire est plutôt marchande, et la conscience planétaire reste fragile.

 

Il est certain, affirme l’auteur, qu'internet intensifie les relations internationales, puisqu'il donne la possibilité d'échanger des points de vue aux quatre coins de la planète, mais cette mondialisation (diverses cultures qui s'influencent au niveau mondial) n'amène pas obligatoirement à une globalisation (une culture dominante qui s'impose à tous, grosso modo, l'américanisation). Pourtant, la tendance va tout de même vers une uniformisation des cultures, favorable aux Etats-Unis.

 

Ce qui doit être l'outil de la citoyenneté mondiale (internet) est aussi le repère de groupes extrémistes ou des «cyberbandits». Il paraît donc essentiel, pour qu'internet soit un réel appui à une démocratie internationale, que des lois universelles s'y appliquent, sans quoi, l'anarchie relative qui sévit sur le Web risque de bloquer ce développement social.

 

Par ailleurs, face aux multinationales économiques et politiques, se développe un recentrage sur des territoires plus restreints, comme le projet «d'Europe de Régions», que soutiennent des courants politiques, notamment dans les pays déjà très décentralisés comme l'Allemagne ou l'Espagne. L'idée est que face à une institution supranationale comme l'Union européenne, l'administration régionale est plus apte à être un pôle fort que la nation, car plus proche des spécificités locales.

 

Face à la désaffection croissante des citoyens pour la politique ou le syndicalisme, à la méfiance grandissante envers leurs représentants, et à la multiplication des niveaux de décision, le développement de cette démocratie locale a pour but d'intégrer plus facilement le citoyen dans le débat public.

 

Internet peut aussi être le lieu du débat démocratique. Groupes de discussion, forums, courriels, listes de diffusion ou encore babillage, les techniques sont nombreuses pour offrir au citoyen le moyen de s'exprimer, et de confronter leurs points de vue. Pourtant, malgré l'avance prise par certaines municipalités, les projets pour rapprocher électroniquement élus et citoyens ne sont pas encore une généralité.

 

Internet livre un potentiel énorme, il faut donc savoir l'accompagner pour que celui ci se concrétise, et ne pas attendre que la révolution arrive des infrastructures.

 

Autrement, les technologies numériques ne se suffisent pas à elles-mêmes, la démocratie locale devant aussi passer par une présence sur le terrain «réel». La sphère virtuelle de l'espace public se construit encore en partie sur la place du marché.

 

+ En troisième partie («L’e-citoyenneté sur le terrain: l’exemple de Pierrefitte-sur-Seine»), l’auteur estime que «les enjeux citoyens d'internet se fondent sur deux axes importants: la lutte contre les inégalités numériques, dont l'aide à l'accès et à l'initiation, et le développement des usages».

 

Les politiques TIC municipales peuvent ainsi s'axer sur six champs d'actions: «le développement de l’accès aux TIC par l'équipement des écoles et centres socioculturels, et par l'ouverture de lieux d'accès et d'initiation,  le maillage du territoire par des infrastructures de télécommunication tels que les fibres optiques, les réseaux locaux, afin d'accentuer l'attractivité du territoire pour les opérateurs, et faire baisser les coûts pour le secteur privé et les particuliers, le passage vers une administration électronique, à travers les réseaux type intranet pour faciliter les échanges interservices, et via des téléprocédures par exemple, afin de simplifier la vie des administrés, la constitution d'une démocratie locale participative, se basant sur la transparence de l’action publique (site web municipal, diffusion des conseils municipaux, mise en ligne des comptes-rendus) et à la concertation de la population (forums et sondages électroniques), la production de discours envers les technologies numériques, afin de démystifier ces outils, et de diffuser une conception de l'appropriation citoyenne de ceux-ci, à travers des rencontres et des prises de positions, le développement local, par la valorisation de la ville (site web, reconnaissance nationale...) et la mise à disposition de ressources pour les entreprises».

 

L’on retient ainsi trois types de politiques publiques correspondantes: «l'optique égalitariste, où l'on donne les mêmes possibilités d'accès à tous, la vision Keynésienne, qui voit dans l'incitation un moyen de doper la demande globale, et la perspective libérale qui admet qu'il faut corriger au nom du devoir moral l'inégalité des chances, malgré la supériorité du marché autorégulateur».

 

Or, pense l’auteur, l'analyse des politiques locales TIC via cette seule catégorisation économique pose problème, «car une politique TIC prend en compte beaucoup de compétences, recouvrant notamment l'aménagement du territoire, l'éducation, la formation, la lutte contre les inégalités et le développement économique».

 

Il y a près de deux ans, la municipalité de Pierrefitte a ouvert un espace public multimédia, qui offre à ses concitoyens, à des tarifs très avantageux, de se connecter à internet et de se former aux activités multimédias.

 

D'où un rôle civique souvent essentiel dans les établissements de ce type: ils doivent permettre l'appropriation du multimédia par les citoyens, et l'appropriation citoyenne du multimédia. Ses missions sont de plusieurs ordres. Un rôle socio-éducatif d'abord, «en incitant à l'échange de savoirs et d’expériences, en réduisant les inégalités d'accès par des actions continues et multiformes en direction de l’enfance et de la jeunesse, en favorisant l’accès à la culture par des pratiques technologiques pour le plus grand nombre. Autre objectif, celui de favoriser la création de sites locaux et personnels, de clubs et d’associations, et de permettre l'implication de la population dans la conception du site de la ville. Enfin, l'espace devait être un lieu d'expérimentation des usages des TIC dans les actions municipales, comme c'est le cas pour les logiciels libres».

 

A Pierrefitte, note l’auteur, un accent important est mis sur l'initiation. De nombreuses sessions sont ainsi proposées à la population désirant comprendre les TIC, abordant les domaines de l'informatique, du multimédia et d'internet.

 

Mais des limites existent. Elles sont d'abord structurelles, relatives aux «coûts financiers qu'engendrent la restructuration des services, la numérisation des documents et le développement de sites ou encore la formation des agents, alors que les gains de productivité et les avantages pour les usagers, ne sont encore souvent qu'hypothétiques, et que l'heure est plus pour le moment à l'économie budgétaire».

 

Des limites législatives et juridiques existent également, quant à «la circulation des informations contenues dans les bases de données, à leurs possibles recoupements, à la valeur probante du document numérique, de même que des réticences humaines comme la peur du croisement des informations par l'Etat alors omniscient, ou l'absence d'intérêt, voire la défiance face à l'outil informatique et le réseau».

 

 

Yahya El Yahyaoui

Rabat, 3 Mai 2007