« Le développement à l’âge de l’information »

 

John. Howkins/Robert. Valantin, CRDI, Ottawa, 1997, 88 p.

 

1- John Howkins est spécialiste de la télévision et des communications depuis 25 ans, dont 15 comme conseiller principal auprès de Time Warner en Europe, où il était responsable de la planification stratégique, des nouvelles technologies, des nouveaux marchés et des possibilités d'affaires.

Directeur administratif de l'Institut International des Communications (IIC) de 1985 à 1990, il a conduit plusieurs travaux d'analyse sur les développements mondiaux de la radiodiffusion et des télécommunications. Il est actuellement directeur de projet au World Learning Network et représentant du Royaume-Uni auprès du «Transatlantic Dialogue on Broadcasting and the Information Society».

Robert Valantin est scientifique principal. Il est responsable du programme de recherche en information et en communications du Centre de Recherches pour le Développement International (CRDI) à Ottawa au Canada.

Il dirigeait, de 1980 à 1983 une firme privée de consultation, spécialisée dans la faisabilité, la conception et l'application des systèmes d'informatique et d'information. Il est aussi directeur d'Acacia, une importante initiative du CRDI dans le domaine des technologies de l'information et des communications à l'intention des populations de l'Afrique subsaharienne.

2- En avant-propos à ce livre, Robert Valantin dit ceci: «où qu'on soit dans le monde, les technologies de l'information et des communications (TIC) engendrent ou soutiennent des systèmes et des réseaux novateurs qui concernent de plus en plus les populations et leurs gouvernements, les industries, les communautés et les individus. Il est vital que ces technologies, ainsi que les possibilités qu'elles suscitent, aident à diminuer l'écart entre les admis  et les  exclus, de telle manière que chacun ait un accès équitable à un développement et à une croissance durables».

 

Il continue, comme pour préciser la genèse de l’expression: «on entend chaque jour parler d'une nouvelle société de l'information  qui métamorphoserait pour ainsi dire toutes les sphères de l'activité humaine.

 

D'aucuns estiment que la société de l'information engloberait tous les mécanismes, notamment le langage, les processus d'information et la connaissance, qui peuvent faire l'objet d'une opération électronique et peuvent influer sur nos moyens de communiquer, de créer des relations et de négocier des ententes. D'autres considèrent que la société de l'information est comme un nouveau paradigme  techno-économique  qui fait suite à d'autres changements historiques, comme l'invention de nouvelles techniques de filature par l'industrie cotonnière entre 1780 et 1840», entre autres.

 

On entre ainsi progressivement, estime-t-il, dans un «univers numérique», créant de nouvelles catégories de communications et d'échanges qui, pour la plupart, se réalisent entièrement dans cet espace virtuel.

 

La «loi» de Gordon Moore aidant (énonçant que la puissance des ordinateurs double  tous les 18 ou 24 mois), l’on note partout, une augmentation du nombre des ordinateurs, des connexions internet et des canaux de la télévision.

 

Mais, tandis que l'utilisation de l'Internet croît de manière saisissante, l'avenir de l'Internet lui-même demeure vague. Car, s’il pourrait rester tel qu'il est pendant des décennies et poursuivre sa croissance exponentielle, il est également possible que, d'ici peu de temps, chacune des techniques de base de l'Internet puissent générer sa propre sphère d'activité, chacune imposant ses différents modèles économiques et ses propres règlements.

 

En même temps, l'accès aux compétences, aux équipements et aux réseaux qui permettent d'entrer dans cet «univers numérique», demeure toujours réservé aux pays riches ou à des centres urbains déterminés et à leurs élites.

 

3- L’ouvrage est composé de cinq chapitres se voulant une mise en perspective de la problématique du développement à l’âge de l’information :

 

+ Dans le chapitre premier («Cinq indicateurs du développement»), les auteurs mettent l’accent sur cinq priorités qui doivent être prises en compte pour renouveler la problématique du développement à l’ère des nouvelles technologies d’information et de communication:

°- L’alphabétisation, l’éducation et les qualifications.

°- La santé en termes de durée de vie, de mortalité maternelle et infantile, de qualité de la vie et d’accessibilité aux soins  de santé.

 °- Le revenu et le bien-être économique en termes de niveaux d'emploi et de revenus par habitant.

°- Le choix, la démocratie et la participation.

°- Et les technologies en termes d’innovation ou d’adaptation de celles-ci.

Les indicateurs culturels sont évidemment aussi importants mais peuvent s'avérer problématiques, car difficilement quantifiables.

+ Dans le chapitre deuxième («Problèmes entourant les technologies de l’information et des communications»), les auteurs affirment que les technologies de l’information et des communications «fondent sur nous telle un raz de marée où aucune technologie, aucune science particulière ne prédominent, mais où s'entremêlent plusieurs technologies et services récursifs».

Ainsi, les microprocesseurs, disent-ils, se retrouvent dans presque tous les appareils mécaniques et dispositifs électroniques, depuis les organes de contrôle tels les feux de circulation, jusqu'aux services en ligne tels la fonction de balayage de l'Internet.

En classant ces microprocesseurs comme des TIC, on risquerait de mettre en veilleuse des différences substantielles aux niveaux des techniques, des applications et des coûts.

Aujourd'hui, remarquent les auteurs, la croissance la plus importante se situe dans les services en réseau. «Même le plus élémentaire réseau relié à un circuit téléphonique à bande étroite, peut avoir un impact exceptionnel pour l'avenir d'une organisation ou d'un individu».

Il est vrai que des architectures de réseau différentes peuvent stimuler la production de stratégies nationales, mais il est aussi vrai que lesdites architectures peuvent être influencées par ces mêmes stratégies.

Par ailleurs, notent les auteurs, les technologies de l'information et des communications ont réussi à remettre en question la pensée économique dominante, notamment la théorie économique industrielle traditionnelle qui suppose une «information parfaite», et analyse les changements aux niveaux des approvisionnements, de la demande et des prix.

L'économie de l'information a renversé cette hypothèse de base non seulement à travers  l'économie du logiciel (le logiciel  a un coût de R-D élevé, un coût de fabrication faible et un coût de distribution également faible), mais aussi en faisant des droits de propriété intellectuelle (brevets, droits d'auteur…etc) la principale unité de valeur.

Dans le domaine de la réglementation, les gouvernements, jusqu'ici propriétaires et opérateurs des différents systèmes de communications (notamment les télécommunications et la radiodiffusion), deviennent de simples arbitres des sociétés privées en termes de politiques industrielles, commerciales, concurrentielles et autres.

+ Dans le troisième chapitre («La rencontre des TIC et du développement»), les auteurs estiment qu’il est «important de reconnaître que les TIC peuvent souvent produire, simultanément, des résultats contradictoires: l'homogénéité et la fragmentation, par exemple, ou encore une plus grande égalité et une plus grande inégalité. Les TIC peuvent à la fois détruire et créer des emplois».

En termes de tendance, les facteurs clés du changement sont la mondialisation, la libéralisation de l'économie et le changement technologique.

Deux attitudes sont relevées, par les auteurs, dans les politiques de gestion des conséquences des zones d’incertitudes que ces changements induisent: soit des politiques hypercompétitives, individualistes et libertaires, comme c'est le cas de nombreux usagers de l'internet et de nombreuses sociétés de services informatiques, soit «un nouveau contrat social entre gouvernement et industrie, porteur d'une vision à long terme et d'une cohésion sociale».

Et les zones d'incertitude dont il s’agit, dans leur esprit, concerneraient autant la conduite de l’Etat,  l’impact sur le travail, l’emploi, la création des richesses, que l’impact sur le volet social dans son ensemble.

+ Au chapitre quatrième («Les tendances fondamentales»), les auteurs soulignent qu’il y a lieu de s’arrêter sur deux incertitudes de base: l’une liée à la communauté mondiale, l’autre aux politiques nationales.

°- Dans la communauté mondiale, les auteurs retiennent deux systèmes de valeur qui se bousculent pour décrocher la première place. L'un, universaliste et ouvert, s'efforce d'intégrer les populations faibles et désavantagées. L'autre plus restrictif, se caractérisant par l'exclusion et la fracture et s’articulant sur des concentrations de plus en plus grandes en termes de technologie, de richesse et de puissance, sans que soit porté trop d'attention aux laissés pour compte.

°- Les réponses nationales sont variées, qu'elles soient globales et positives, ou partielles, non engagées et réactives.

Au-delà de la nature desdites réponses, les auteurs insistent sur deux certitudes clefs: d’une part un niveau technologique qui va se développant et, d’autre part, des niveaux d'accès aux technologies et leurs bénéfices potentiels qui subissent des variations. Les perspectives des 15-20 prochaines années dépendront de l'interaction entre les certitudes et les incertitudes affectant la technologie et la société.

+ Au chapitre cinquième («Les quatre scénarios»), les auteurs en retiennent quatre: «la nef des fous», «le cargo cult», «le réseau des blocs» et « le réseau mondial ».

°- Dans le premier scénario («la nef des fous »), les auteurs partent des hypothèses selon lesquelles la communauté mondiale pratique l'exclusion et reste fragmentée, et  (deuxième hypothèse) la plupart des pays en développement ne réagissent que partiellement et de manière réactionnelle face à l'acquisition des TIC et à leur usage.

Ce premier scénario s'appuie sur une certitude qu’il se partage avec les trois autres: le niveau technologique, ainsi que les moyens de vendre les technologies croissent à pas de géant.

L'argent vient avec la technologie et vice versa, et il est certain que la technologie n’est pas à l'écoute des demandes de base. Aucun réel effort n'est fait pour mettre la technologie au service du bien public, ni dans les pays de l'OCDE, ni ailleurs.

Les gouvernements ne peuvent maintenir une structure des coûts acceptable face à la concurrence du secteur privé. En raison de cela, des régions auront le choix entre un réseau privé ou rien du tout.

Tous les joueurs mettent leurs intérêts à court terme au-dessus de leurs intérêts à long terme. Les sociétés mondiales exploitent les marchés urbains, mais ne cherchent pas à développer les marchés de masse, ils ne s'efforcent pas de satisfaire aux demandes locales.

La coordination intergouvernementale fait défaut alors que, parallèlement, les structures quasi officielles et souvent quasi légales occupent de plus en plus de place.

La plupart des populations des pays en développement sont donc exclues du processus, et la nouvelle carte du monde montrera de plus en plus «que les pôles de croissance sont là où des populations partagent l'argent, la mode, les mythes et le pouvoir. Les régions hors de ce réseau deviennent de plus en plus marginalisées. Les biens communs mondiaux diminuent».

°- Dans «le cargo cult», les hypothèses sont que la communauté mondiale se caractérise par un esprit universaliste et coopératif. Et (deuxième hypothèse) la plupart des pays en développement ne réagissent que faiblement et de manière réactionnelle à l'acquisition des TIC et à leur usage.

Le scénario commence, selon les auteurs, de la même façon que celui de «la nef des fous». On assiste, à la fin des années 1990, à une explosion des infrastructures dominée par quelques sociétés américaines et européennes qui «peuvent offrir un financement à bon marché, et possèdent les brevets des logiciels et des technologies les plus importants de l'heure.

On ne s'intéresse guère aux questions relatives à l'équité et à l'accessibilité. Les caractéristiques et les normes techniques sont définies presque exclusivement par des gouvernements et des sociétés rattachées à l'OCDE et par les organisations intergouvernementales qu'ils financent et contrôlent. La contribution des pays en développement est réduite au minimum».

Des sociétés mondiales entrevoient les avantages qu'il y a à fournir un accès informatique étendu. Elles coopèrent avec les pays en développement à créer des infrastructures, comme pour traduire l’idée de patrimoine électronique mondial.

L'ONU est restructurée et joue un rôle clé en encourageant l’«accessibilité universelle» au «patrimoine mondial des communications» et en coordonnant les politiques gouvernementales et les ententes internationales. La Banque mondiale et les banques régionales de développement «créent des fonds spéciaux pour des projets d'infrastructure que certains pays en développement utilisent pour créer un effet de levier financier sur les marchés américains, européens et japonais».

Les pays qui adoptent des politiques nationales cherchent avant tout à reprendre les stratégies de substitution des importations, populaires dans les années 1950, 1960 et 1970. Les politiques en matière d'information et de communications sont au premier plan pendant quelques années. Mais dès qu'elles s'avèrent incapables de livrer les biens et services qui pourraient concurrencer les produits étrangers, elles sont abandonnées donnant lieu à une frustration généralisée, qui casse la logique de connexion entre information et développement. Ces pays reçoivent de l'information et s'attendent à recevoir le développement.

°- Dans le scénario «le réseau des blocs», l’hypothèse de base est que le système mondial est caractérisé par l'exclusion et la fragmentation et (deuxième hypothèse) les pays en développement, adoptant une attitude active face à l'acquisition des TIC et à leur usage, élaborent une gamme complète de politiques.

«À la suite de l'expansion des TIC, nombreux sont ceux qui sont maintenant branchés sur la nouvelle société mondiale de l'information. Des groupes apparaissent, partageant une même culture et une même langue, d'abord dans les villes, puis de plus en plus à l'extérieur. Chaque groupe se démarque par son attitude résolue et créatrice face à l'information et aux communications».

L'économie de l'information et l'économie créative deviennent opérationnelles. L'existence de réseaux à large bande et à faibles coûts permet aux individus de communiquer et de traiter des affaires avec leurs pairs partout dans le monde.

Les pays de l'OCDE forment un bloc, tout autant que les NPI asiatiques, les pays situés sur le contour de l'océan Indien (Afrique du Sud, États du Golfe, Inde, Malaisie et Singapour), les pays francophones, l'Amérique latine…etc.

Tandis que le scénario prend forme, «chaque bloc affermit sa position en vertu de sa seule taille, de sa culture commune, des compétences dans les affaires de ses jeunes entrepreneurs et d'une hyperspécialisation».

Les blocs mènent à la fois à la compétition et à la division, et l'environnement mondial se fractionne en des zones qui s'excluent réciproquement. Les pauvres de chaque bloc, qui demeurent très hétérogènes, menacent la structure de chacun des blocs ainsi que les relations entre les blocs.

°- Le scénario «réseau mondial» repose sur l’hypothèse d’une communauté mondiale qui se caractérise par son universalisme et son attitude coopérative, et sur le fait que (deuxième hypothèse) les pays en développement possèdent une gamme complète et dynamique de politiques sur l'acquisition des TIC et leur usage.

Le présent scénario considère que le «réseau des blocs» est un réseau nuisible, parce que créant  des barrières (tarifaires et non tarifaires). Il appelle ainsi à l’émergence de compétiteurs régionaux, à travers l’exercice de pressions sur leurs gouvernements pour qu'ils détruisent ces barrières commerciales.

Les pays (du Tiers Monde notamment) au lieu de se demander comment les TIC peuvent renforcer leurs politiques de développement actuelles, décident de «considérer les TIC  ou, plutôt l'information et les communications, comme le point de départ du développement…les gouvernements nationaux et le secteur privé, par leurs activités locales et par celles qu'ils mènent par l'intermédiaire des organisations intergouvernementales, travaillent de concert plus souvent qu'autrement».

En définitive, remarquent les auteurs:

°- les incertitudes clés dans les secteurs du développement et des TIC sont la communauté mondiale et les politiques nationales. Le système mondial oscille entre l'universalisme et l'exclusion. Les gouvernements nationaux oscillent entre la réceptivité et le refus, et leurs politiques, entre leur caractère complet ou partiel, dynamique ou réactif.

°- quel que soit l’environnement mondial, «il est dans l'intérêt et du Nord et du Sud, de se donner des politiques actives, orientées vers la formation. Selon les termes même des scénarios, mieux vaut le réseau mondial ou le réseau des blocs  que le cargo cult ou la nef des fous».

°- que l'avenir des TIC est incertain, mais «la priorité pour chaque pays est claire: créer une société de l'information et une économie de l'information qui reflètent sa culture et ses besoins, tout en étant capable de choisir le meilleur rôle qui soit pour elle au sein de la communauté mondiale ».

Yahya El Yahyaoui

Rabat, 14 Décembre 2006