«L’éducation dans et pour la société de l’information»
Cynthia
Guttman, Unesco, 2003, 91 p.
1- En préface à cette publication, Abdul
Waheed Khan, Sous-directeur général pour la communication et l’information
de l’UNESCO, affirme que cette dernière a pleinement soutenu le processus de
préparation du Sommet mondial sur la société de l’information (SMSI), en
veillant à promouvoir le concept de sociétés de la connaissance, plutôt
que celui, général, de société de l’information. Il lui semble en
effet, «que se contenter de renforcer les flux d’information n’est pas
suffisant pour saisir l’ensemble des opportunités qu’offre le savoir mis au
service du développement». D’où la nécessité de définir «une vision plus
complexe, complète et holistique de l’utilisation des technologies de l’information
au service du développement».
Il est
tout d’abord nécessaire, note la préface, «de réduire le fossé numérique qui
augmente les disparités dans le développement, excluant des bénéfices de
l’information et du savoir des groupes sociaux et nations entiers. Ensuite, de
garantir la libre circulation et l’accès équitable aux données, à
l’information, aux bonnes pratiques et au savoir dans la société de
l’information. Enfin, de bâtir un consensus international sur les normes et principes
qu’il est désormais nécessaire de défendre».
L’accès
au domaine public de l’information et au savoir à des fins éducatives et
culturelles, «doit être aussi large que possible, au sein des sociétés de la
connaissance, et permettre la consultation d’une information fiable,
diversifiée et de haute qualité. Une attention particulière doit enfin être
portée à la diversité des cultures et des langues».
En outre,
affirme l’auteur, «la production et la diffusion de contenus éducatifs, scientifiques
et culturels, la conservation du patrimoine numérique, la qualité de
l’enseignement et de l’apprentissage sont autant de composantes essentielles
des sociétés de la connaissance».
Les
technologies de l’information et de la communication sont, à ce titre, «autant
une discipline à maîtriser, qu’un outil pédagogique au service de systèmes
éducatifs efficaces et adaptés aux besoins». Elles informent et modèlent nos
modes de communication, mais agissent aussi en profondeur sur nos manières de
penser et de créer.
Tout
l’enjeu, estime l’auteur, est de faire en sorte que cette révolution mentale et
instrumentale «ne soit pas le privilège d’un petit nombre de pays
économiquement très développés», et d’assurer que tous puissent avoir accès à
ces ressources informationnelles et intellectuelles, «en déjouant les obstacles
sociaux, culturels ou linguistiques, en mettant en ligne des contenus toujours
plus diversifiés, susceptibles d’être une source d’enrichissement pour
l’ensemble de l’humanité, et d’optimiser les opportunités pédagogiques que présentent
ces nouveaux moyens de communication».
Ce sont
des questions cruciales auxquelles il faudrait répondre, estime l’auteur, pour
que «les sociétés de la connaissance soient une réalité, et offrent un
espace d’interaction et d’échange mondial». Ce sont également des questions
auxquelles doivent répondre «ensemble les acteurs du développement de ces
technologies, Etats, entreprises privées et société civile».
2- L’éducation est un droit fondamental
de l’homme, défini par l’article 26 de la Déclaration universelle des droits de
l’homme (1948), qui affirme que «l’éducation élémentaire devra être gratuite et
obligatoire, et que l’accès aux niveaux supérieurs doit être généralisé et
ouvert à tous en fonction du mérite. Cette promesse a été réitérée tout au long
de la décennie de 1990, à l’occasion de plusieurs grandes réunions
internationales».
Or, note
l’auteur, la carte mondiale de l’éducation révèle d’extrêmes inégalités, qui
empêchent des millions d’enfants, de jeunes et d’adultes d’exercer leurs droits
les plus fondamentaux. En effet, «en dépit de l’expansion considérable de la
scolarisation ces dernières décennies, 115 millions d’enfants, habitant pour la
plupart en Afrique subsaharienne et en Asie du Sud, restent hors l’école. Près
de 60% d’entre eux sont des filles».
Selon le Rapport
mondial 2002 de suivi sur l’Éducation pour tous, «sur les 128 pays pour
lesquels les chiffres sont disponibles, 70 n’atteindront pas les trois objectifs
quantifiés de Dakar (l’enseignement primaire universel, la réduction du fossé
entre l’éducation des filles et celle des garçons, et enfin la réduction de
moitié de l’analphabétisme des adultes d’ici 2015) sauf à opérer un changement
radical de leurs politiques».
L’inscription
dans le troisième cycle se situe, quant à elle, à 3% dans les pays les moins développés,
alors qu’elle est de 50% en Amérique du Nord, en Europe occidentale et dans
certaines parties de l’Asie. «A tous les niveaux, mais surtout aux niveaux du
secondaire et du supérieur, les systèmes éducatifs se trouvent aujourd’hui
confrontés à une demande accrue, et à de grandes aspirations de la part des
parents et des jeunes».
Par
ailleurs, la transition vers la société du savoir impose aux nations l’obligation
de relever le défi d’améliorer notablement la qualité de leur éducation. «L’apport
décisif que fait l’éducation à la réalisation des objectifs du développement
est d’autant plus évident, dans un monde où la révolution des TIC a renforcé
l’interdépendance entre les nations. Aucun domaine de l’activité humaine n’a
échappé aux forces de la technologie, qu’il s’agisse des services industriels
et financiers, de la politique, de la science, de la santé ou de la culture».
En même
temps, les connaissances de base aussi bien que les connaissances appliquées,
se développent à un rythme jusqu’ici inégalé, et atteignent une croissance
exponentielle. En s’éloignant du modèle traditionnel de l’économie
industrielle, «les sociétés découvrent que l’avantage appartient à ceux qui
sont en mesure de créer de nouvelles connaissances et de les appliquer
rapidement, grâce à l’information et aux télécommunications, à une large gamme
d’activités, la mondialisation, dont le moteur principal est la révolution des
TIC, renforçant la valeur du savoir comme vecteur de la richesse».
Il est
significatif de noter, rappelle l’auteur, que la Commission internationale sur l’éducation
pour le vingt et unième siècle, dirigée par Jacques Delors, «a reconnu que nos
sociétés doivent surmonter les tensions qui s’exercent entre le mondial et le
local, l’universel et le singulier, tradition et modernité, ainsi qu’entre
l’extraordinaire développement des connaissances et les capacités d’assimilation
par l’homme».
Les
experts conviennent, dans leur ensemble, qu’au 21e siècle l’éducation doit se
recentrer radicalement sur l’aptitude à communiquer, à travailler en équipe, à
exercer son sens critique, à s’adapter au changement, et être novateur, créatif
et formé aux nouvelles technologies.
C’est
dire qu’ «aujourd’hui plus que jamais, le manque de connaissances est synonyme
d’exclusion. La Commission Delors a attiré l’attention sur le danger de créer,
à l’intérieur des sociétés des voies à deux vitesses, en fonction des aptitudes
des citoyens à utiliser la technologie. L’émergence de la société de
l’information constitue un défi pour les valeurs de la démocratie et de
l’éducation, qui sont très liées entre elles».
Les TIC,
qui sont le support de cette société, doivent être imaginées comme un large continuum
englobant les livres, le tableau noir, la radio, la télévision et le film, la
visioconférence, la communication par le Web et les Cd-rom pédagogiques, et il est
rare qu’un seul de ces médias puisse répondre à tous les besoins éducatifs.
Tout le problème est de «choisir, dans chaque cas, celle des technologies qui
est la plus appropriée à un objectif et à un contexte particuliers. La
technologie n’est, en soi, qu’un instrument au service d’objectifs précis».
A noter
ici que les TIC numériques se distinguent à plusieurs égards des technologies antérieures:
elles peuvent associer de multiples médias pour chaque situation éducative. «Elles
sont suffisamment interactives et souples, pour libérer l’utilisateur d’une
programmation stricte, des contraintes de temps et d’espace».
Mais les
nouvelles technologies ne sont pas une panacée pour arriver à l’Éducation pour
tous, «une volonté politique, des objectifs éducatifs bien définis, des
enseignants et des responsables convenablement formés, une expertise technique,
des contenus pertinents et l’appui de la communauté, sont autant d’atouts
essentiels pour que les TIC exercent une action durable».
3- La révolution actuelle tire sa force
de la convergence des technologies de l’ordinateur, des télécommunications et
de l’audiovisuel, ainsi que des progrès extraordinaires de la vitesse de
traitement des données.
Cette convergence
a «suscité de nouvelles approches pédagogiques, axées sur l’interactivité. Les
TIC peuvent non seulement présenter l’information dans tous les formats
audiovisuels possibles, mais peuvent aussi recevoir des informations de la part
de l’utilisateur. La numérisation, le stockage de textes, d’images et de sons
sous une même forme numérique sur les disques compacts, a également ouvert de
nouvelles perspectives pour conditionner et diffuser les connaissances vers
l’utilisateur».
Dans
presque toutes les régions du monde, la question se pose d’intégrer les TIC
dans le système éducatif, plutôt que d’en faire un «plus», et c’est là un grand
défi pour les décideurs et les planificateurs, observe l’auteur.
Il est
certain, note-t-il par ailleurs, «qu’ouvrir largement l’accès à l’éducation, ne
pourra avoir un effet bénéfique sur les personnes et les sociétés qu’à la
condition expresse que l’éducation dispensée soit de qualité. La qualité est
cependant une notion plurivalente, qui se réfère à la façon dont l’éducation
est organisée et gérée, au contenu de l’enseignement, à l’environnement des études
et au résultat final».
Alors que
les réformes éducatives s’efforcent d’introduire une approche plus centrée sur
l’élève, plus interactive et constructiviste de l’apprentissage, les
enseignants sont, à plusieurs titres, la pierre de touche du succès ou de l’échec
des projets: «investir dans la technologie de l’information sans financer la
formation des enseignants, c’est un jeu à somme nulle», estime l’auteur.
4- D’un autre côté, l’auteur remarque
qu’ «aucune technologie ne peut sauver une mauvaise politique de l’éducation.
Les TIC doivent être incorporées aux plans d’ensemble de la nation, qui doivent
eux-mêmes affirmer clairement leur place à l’intérieur de la stratégie
éducative du pays. Si les technologies ne sont pas intégrées au processus
éducatif, elles resteront un accessoire marginal et coûteux».
On ne
saurait, à ce niveau, trop recommander de diversifier les investissements dans
les technologies, chacune d’elles étant particulièrement adaptée aux besoins de
tel ou tel système national. Dans chaque cas, «c’est aux gouvernements qu’il
appartient de retenir la technologie la plus adaptée, la plus rentable et
viable pour servir leurs objectifs en matière d’éducation».
Les pays
à forte population par exemple, peuvent y consacrer des stations de radio et de
télévision publiques, ce qui n’est pas possible pour les petits pays. Tout choix
raisonnable parmi les technologies doit prendre en compte la géographie et
l’économie.
Parallèlement
à cela, le fossé numérique ne doit pas être prétexte à éviter la pénétration de
la technologie dans l’éducation. «Tout un chacun doit être en mesure de profiter
des chances offertes par la technologie dans tous les domaines de la curiosité
de l’esprit humain, que ce soit l’agriculture ou la santé. Initier les enfants
à la technologie devrait être obligatoire dans tous les cursus, à commencer par
l’enseignement primaire, jusqu’aux premières années de l’enseignement
secondaire».
L’Etat
tient le rôle principal dans la création du cadre juridique, qui permette un accès
plus large à l’internet et aux investissements pour la technologie dans
l’enseignement. On estime que «seuls les décideurs des politiques nationales
ont le pouvoir d’améliorer de façon sensible l’accès à l’internet et au
téléphone, et que cela exige une réforme en profondeur de leur secteur des
télécommunications, qui passe par la privatisation, la concurrence et l’octroi
d’un statut d’autonomie».
Si l’on
veut réduire le fossé du savoir, pense l’auteur, «il faudra multiplier les
efforts pour mettre à la disposition des universités et autres institutions
d’enseignement supérieur, des autoroutes de l’information fiables, à haut débit
et des services annexes». Entreprises, chercheurs, agences de développement,
communautés locales, ONG et autres institutions de la société civile ont tous
un rôle à jouer pour aider le gouvernement à mettre en place les TIC afin
d’améliorer la transmission et la qualité de l’éducation.
5- La mutation du monde vers les
sociétés de l’information a de profondes répercussions
sur les systèmes éducatifs, observe l’auteur. On leur demande d’élargir,
d’assouplir et d’améliorer leur pertinence et leur qualité, à tous les niveaux.
Les TIC ont les moyens de relever ces défis.
Mais «les
technologies ne peuvent porter leurs fruits dans un contexte qui ne leur est
pas propice. Elles donnent les meilleurs résultats dans des conditions de
planification stratégique, s’appuyant sur l’expérience et de coopération
internationale».
L’accès à
l’éducation est un droit pour tous, et l’éducation est un bien public. «Les États
sont chargés, au premier chef, de la responsabilité d’assurer une instruction
gratuite et de qualité au niveau primaire, d’élargir l’accès à l’enseignement
secondaire et de faire en sorte que l’enseignement supérieur soit accessible à
tous de façon égale, sur la base du mérite. Si cette vision de l’éducation en
tant que bien public est assimilée, l’équité devient dès lors le souci majeur».
Une forte
volonté politique et une vision concertée des priorités sont indispensables «pour
faire en sorte que ces chances ne nous échappent, en renforçant au lieu de les
réduire, les disparités actuelles des populations ainsi que des nations entre
elles», conclut l’auteur.
Yahya
El Yahyaoui
Rabat,
27 Décembre 2007