«Temps
d’antenne: le vrai débat n’a pas eu lieu»
Trois semaines après le démarrage de
la pré-campagne électorale, Yahya El Yahyaoui, universitaire et spécialiste de
l’audiovisuel, livre ses premières impressions. Il estime que le débat sur la
définition des règles du jeu de l’accès aux médias audiovisuels et sur le rôle
de la HACA ne porte que sur la forme. Quant au contenu, c'est-à-dire le
départage et la séparation des pouvoirs, il demeure intact.
Le Journal Hebdomadaire: Qu'est ce qui vous paraît saillant
dans cette pré campagne électorale ?
Yahya El
Yahyaoui: Il est probablement tôt pour pouvoir porter un jugement sur
cette précampagne, d’autant qu’elle vient de débuter officiellement.
Il conviendrait, toutefois, de remarquer que cette
précampagne (tout autant que la campagne proprement dite) ne traduit nullement une quelconque dynamique
politique, elle traduit plutôt la crise d’un système politique qui ne se
bouscule qu’à l’occasion des échéances électorales, législatives le plus
souvent.
Par conséquent, ce que les partis politiques formulent en
termes de propositions globales ou de mesures concrètes, lors de ces campagnes,
demeurent en grande partie déconnecté de la réalité, et les discours salvateurs
entretenus par tel ou tel parti sont
souvent déclinés, sinon mis de côté, une fois les résultats des élections communiqués.
C’est dire la crise de confiance de plus en plus consacrée
entre les partis politiques et le peuple, mais aussi la crise de crédibilité
politique de leaders en mal de projet de société, et ce même si certains partis
essaient d’innover cette fois ci en mettant l’accent sur le concret, beaucoup
plus que sur l’idéologie ou la pure langue de bois.
La preuve en est, nous laisse-t-on entendre, que certains partis font appel à leurs militants
pour concrétiser leurs programmes en détail, avec des promesses précises (pour
la question de l’emploi notamment), et avec des scénarios de financement alternatifs. Cela pourrait être
pris pour une nouveauté, mais il risquerait de relever du discours et des
déclarations d’intention, beaucoup plus que du monde de la réalité, le système
étant tellement biaisé pour permettre une compétitivité en termes de projets
alternatifs.
Il y a grande crainte donc que les paris lancés par ci par
là, soient des paris insensés, surtout quand c’est avancé par des partis au
pouvoir depuis une décennie, et n’ayant rien pu faire pour éradiquer le
chômage, réduire la pauvreté, garantir l’indépendance de la justice, ou lutter
contre la corruption et les malversations.
Le Journal Hebdomadaire: Quel jugement portez-vous sur la
décision de
Yahya El Yahyaoui: L’accès des partis politiques aux
médias audiovisuels est cadré par un arrêté interministériel qui couvre la pure
campagne électorale, et ne prend pas en considération la phase précampagne.
Ledit arrêté réserve aux différentes formations, grandes comme petites, des
durées de passage proportionnelles à leur niveau de représentation. Le rôle de
Le grand reproche qu’on fait à ce texte (notamment par les
«grands» partis), c’est son caractère «injuste», car ne prenant pas en
considération, disent d’aucuns, le poids réel des partis.
Il est aussi cadré par une décision de
Le critère d’accès retenu étant la représentativité, il
semblerait que les partis peu ou non représentés, paraissent être les principales
victimes de ce départage.
Il est vrai qu’il est difficile d’atteindre un départage
parfait pour un paysage de 33 partis (dont on aura d’ailleurs du mal à en
suivre les prestations). Il est vrai aussi que l’expérience est nouvelle, et
par conséquent sujette à imperfections. Mais il n’est pas moins vrai que ce
sont les partis incubateurs d’idées, et porteurs de projet de société qui seront
le plus lésés, et je fais allusion ici plus précisément aux petits partis de la
gauche.
Le Journal Hebdomadaire: Ces quotas (40%, 40%, 30%)
respectent-ils à votre avis le principe de l'équité?
Yahya El Yahyaoui: Quand vous avez de grands partis
comme l’USFP ou le MP qui ne sont pas satisfaits de ce départage, vous aurez
moins de mal à admettre la contestation des petits partis, disposant de peu de
moyens, ayant une présence régionale et locale réduite ou inexistante, et ne
disposant pas de surcroit de l’infrastructure pour les grands meetings, pour ne
pas parler de capacité de couvrir l’ensemble du pays en candidats.
Je ne pense pas donc que ce soit une question d’équité,
c’est probablement beaucoup plus une question de rapports de force et de
lobbying. Si ce n’est pas le cas, comment expliquer la nostalgie de certains
partis aux pratiques d’avant, au cours desquels il y avait peu de contrôle, et
le lobbying était de vigueur ?
Le Journal Hebdomadaire: Comment jugez-vous la réaction
hostile des partis politiques à propos de la décision de
Yahya El Yahyaoui: Pour la simple raison que ladite
décision a en partie touché à la nature des équilibres établis, hérités et
entretenus depuis longtemps, par l’Intérieur et les partis politiques eux mêmes,
en vertu desquels l’accès aux médias publics en période électorale obéissait à
des critères fondés essentiellement sur les réseaux d’influence et les rapports
de pouvoir.
C’est justement la raison pour laquelle, les grands partis
voulaient, et veulent toujours me semble-t-il, s’en tenir à l’arrêté
interministériel qu’à la décision de
C’est une question de culture politique et n’a rien à voir
avec l’équité.
Le Journal Hebdomadaire: Pensez-vous que ces partis
(majorité, opposition et non représentés au Parlement) soient à la hauteur de
cette échéance électorale notamment au niveau de la communication politique?
Yahya El Yahyaoui: Avec 33 «programmes», des campagnes
en plein été, des médias publics peu crédibles, une population désintéressée de
la chose publique et une crise de confiance entre la masse des électeurs d’une
part, et un champ politique corrompu et en mal d’identité, avec des alliances
perverses de dernière heure de l’autre, je ne pense pas qu’une quelconque
agence de communication puisse corriger le tir. Dans le meilleur des cas, l’on
aura un habillage communicationnel qui
risque de noyer les quelques idées qui peuvent monter en surface.
Si vous ajoutez à cela les biais établis par la constitution
quant à la désignation du premier ministre, et du niveau qui définit les
politiques publiques, vous aurez non seulement une élection sans enjeux, mais
aussi une échéance vide de substance.
C’est la raison pour laquelle, je pense que tout ce débat sur
les quotas, sur la définition des règles du jeu quant à l’accès aux médias, sur
le rôle de
Le Journal Hebdomadaire: Qu’en est-il des chaînes publiques?
Selon vous, sont-elles prêtes à élaborer des programmes et des débats
politiques dignes des pays démocrates?
Yahya El Yahyaoui: Les médias au Maroc ne seront que
ce que l’on voudra en faire. Cela a été de tout temps ainsi.
Un bon débat politique, de mon point de vue, suppose des
programmes de fond, avec une élite politique pouvant défendre le sien dans ses
détails les plus infimes et tenir, par conséquent, front aux programmes
concurrents. Cela est malheureusement loin d’être le cas, tout simplement,
parce qu’on manque cruellement d’élites concoctées, depuis les années 80, par
les services du palais et par l’intérieur.
Par ailleurs, si on admet qu’une telle élite existe, il faudrait
avoir, du côté des médias, des journalistes ayant un haut niveau de formation,
maitrisant les techniques d’animation des émissions de débat et conscients de
leur rôle, sinon, l’on aura affaire à des questions-réponses préprogrammées.
A ce niveau aussi, je ne suis pas tout à fait sûr que l’on
dispose des profils requis.
En somme donc, l’on aura, pour résumer, une campagne
identique à celles qu’on vues dans le passé.
En tout cas, si vous tablez par votre question, à savoir si
on aura des débats comme sous d’autres cieux, vous n’en serez certainement pas
servi…les citoyens électeurs non plus.
Le Journal Hebdomadaire: S'agissant des médias audiovisuels
privés, faut-il s'attendre à ce qu'ils ouvrent leurs espaces aux partis pendant
cette période électorale?
Yahya El Yahyaoui: Je n’ai la moindre idée du rôle des
médias privés, notamment les stations de radios dans ces campagnes, car je
pense que c’est de celles là qu’il s’agit dans votre question.
Mais en principe, rie n’empêche que les médias privés
prennent part à ces campagnes, encore faudrait il arrêter les conditions et les
modalités d’accès des partis.
Le Journal Hebdomadaire: A quelles dérives déontologiques
peut-on s'attendre lors de cette période électorale?
Yahya El Yahyaoui: C’est plutôt la partie éthique qui
risquerait de poser problème et crainte, la déontologie, puisqu’en partie
technique, étant l’apanage de
L’éthique dont il est question ici, ne doit pas uniquement
interpeller les acteurs politiques quant
au respect des règles de la concurrence, mais interpeller aussi les chaines «primées»
pour accompagner le processus électoral. Elles doivent, en fait, mettre au
devant neutralité et impartialité…même si ce ne sont pas ces dernières qui font
gagner ou perdre un candidat.
Le Journal Hebdomadaire, 7-13
Juillet 2007 (Propos recueillis par Mohamed Douyeb).