«Enjeux et usages des TIC en Afrique»
Lohento. K (Coordinateur), Institut Panos Afrique de l’Ouest,
Avril 2007, 268 p.
1- En avant propos à ce collectif, l’on lit ceci: «du fait de leur
double statut de médiateurs et de quatrième pouvoir, les médias sont
régulièrement sollicités, parfois comme l’on se tourne vers une divinité ou un
saint, afin qu’ils intercèdent pour nous, transmettent nos désirs ou
interpellations aux acteurs sociaux et aux décideurs politiques».
C’est dire autrement, que les médias sont très sollicités pour
la sensibilisation des acteurs, mais sont eux mêmes interpellés par la
révolution communicationnelle, parce que le développement des nouvelles
technologies transforme énormément le métier de journaliste.
Internet a désormais dix ans en Afrique de l’Ouest, affirment
les auteurs du collectif. «Les téléphones portables sont partout. Des projets
innovants voient le jour régulièrement dans le domaine des médias (télévision
par IP…), dans la gouvernance (intranet gouvernemental, fichiers électoraux
numérisés...), le commerce (e-banking, information sur les marchés, centres
d’appels...), etc».
2- Les articles de cet ouvrage couvrent essentiellement quatre
thèmes, dont les retombées sont majeures pour l’Afrique : l’accès, la régulation,
les usages et les stratégies.
+ La problématique de l’accès se caractérise par son caractère
lacunaire et inégal, qui touche une grande partie de la population. En effet, ayant
focalisé les débats pendant longtemps dans sa seule dimension Nord-Sud, la notion
de fracture numérique a laissé la place à des approches plus localisées, plus
précises, plus proches du public. Car ce sont bien des fractures qui
caractérisent l’accès aux NTIC en Afrique de l’Ouest, et pas seulement une
seule facture, aussi remarquable comme la fracture numérique.
Les minorités ayant pratiquement difficilement accès aux NTIC,
ce fossé ne fait que renforcer une nouvelle fois leur marginalisation, alors
qu’il pourrait être un facteur d’intégration. «A l’heure où l’accessibilité est
un facteur primordial d’innovation, des stratégies doivent être mises en place
à la fois par les Etats et par le secteur privé, pour répondre à ce défi en
Afrique, car loin d’être une contrainte, il représente également une
opportunité (d’emploi, d’innovation technique, d’intégration, de citoyenneté,
de consommation...)».
L’illettrisme est un problème de fond supplémentaire dans
l’accès aux NTIC, surtout pour internet, mais également pour le téléphone
portable dont les nouvelles fonctionnalités font de plus en plus de place aux
messages textuels. Au Tchad par exemple, la proportion d’analphabétisme chez
les femmes reste de 80%, expliquant, en partie, la fracture de genre.
Et les auteurs d’affirmer que les fractures en terme d’accès ne
sont pas seulement sociales, mais aussi géographiques.
En effet, l’inégalité d’accès aux NTIC dans les zones rurales
est manifeste, alors que les avantages des NTIC pour les zones rurales sont
fort évidents, notamment en termes d’accès au marché, ou en termes de mise en
réseau de producteurs: l’accès aux NTIC reste encore
un phénomène avant tout urbain, même s’il s’étend de plus en plus aux petites
villes.
Mais l’approche géographique de l’accès ne se concentre
heureusement pas sur les limites de l’accès, mais s’ouvre également sur les
opportunités et les solutions. L’intégration régionale est notamment source de
dynamisme dans l’accessibilité, le projet d’interconnexion par fibre optique de
l’UEMOA (Union Economique et Monétaire Ouest-Africaine) a permis la liaison des
pays n’ayant pas accès par la mer au câble sous-marin SAT3, comme le Burkina
Faso.
+ La problématique de la régulation du secteur des NTIC (télécommunications
et médias) se rapporte essentiellement, du moins pour le secteur privé africain,
à l’inadéquation des législations dans un contexte qui laisse ledit secteur
bien mal armé pour affronter les groupes internationaux.
Cette inquiétude est partagée, pour d’autres raisons, par les
organisations de consommateurs. En effet, «dans ce contexte de globalisation et
de convergence, la régulation doit permettre de protéger le consommateur pour
qu’il tire, à moindre coût, les bénéfices du meilleur accès possible aux NTIC».
Autrement, «à l’ère de la convergence, le consommateur peut accéder,
à moindre frais, aux soins de santé via la télémédecine, de même qu’à une
éducation de qualité à moindre frais, grâce au téléenseignement. Une
réglementation appropriée doit protéger le consommateur, en lui garantissant la
bonne qualité des contenus et des supports et permettre également de réparer
les dommages subis par celui-ci».
En définitive, dans une situation où certains pays ne possèdent
pas d’autorité de régulation des télécommunications (c’était le cas du Bénin), et
où la majorité de ceux qui en possèdent ne leur laisse aucune autonomie pour
faire avancer des législations aujourd’hui dépassées, «ces inquiétudes des
producteurs de services comme des consommateurs sont très largement fondées,
car la clé du changement réside uniquement dans la volonté politique qui fait
trop souvent défaut».
+ Quant aux usages des NTIC et des stratégies, ils dépassent par
définition les frontières nationales.
Si les NTIC peuvent beaucoup contribuer à l’éducation par
exemple, il ne fait aucun doute que l’école peut également beaucoup contribuer
au développement des NTIC. «En tant que vecteur de socialisation, l’école fige
encore trop souvent des modèles qui écartent les filles des technologies et
renforcent les stéréotypes de genre».
Quels que soient les développements actuels des usages, il est
certain que les NTIC ont un rôle important dans la gouvernance et le
renforcement de la démocratie, «pour autant que les médias, comme les décideurs
ou les organisations de la société civile qui ont un rôle effectif dans la
gouvernance, sachent s’en servir et les utiliser à bon escient».
Si la pertinence de l’appropriation des enjeux des NTIC par les
hommes des médias reste entière, les enjeux évoluant rapidement, il est
nécessaire que cette appropriation s’accompagne d’un effort réel des
journalistes, des rédactions et des organisations d’appui pour l’appropriation
technique des outils.
Pour le cas spécifique d’internet, il faut noter qu’il n’existe
même pas encore une législation en Afrique pour réguler ce domaine. Alors qu’il
existe des médias uniquement diffusés sur le Net depuis l’étranger, «comment
les régulateurs peuvent-ils réagir quand des infractions liées à des services
sur internet surviennent, à travers la messagerie SMS, par exemple, ou lorsque
des contenus pornographiques sont diffusés sur les supports numériques par des
opérateurs non nationaux ?».
L’accès aux TIC demeure encore difficile à cause des coûts
prohibitifs que pratiquent les sociétés nationales de télécommunications qui
détiennent le monopole sur les infrastructures d’accès. «L’un des obstacles à
un accès abordable aux TIC en Afrique, se retrouve dans la situation
monopolistique que les opérateurs historiques de téléphonie gardent encore dans
la plupart des pays africains».
Loin donc de favoriser l’accès abordable aux TIC, «le monopole
des sociétés nationales de télécommunications doit céder la place à un
environnement concurrentiel, si les pays africains veulent aborder le
développement par les TIC».
3- D’un autre côté, l’Afrique peine encore à rattraper le fossé
numérique, qui l’éloigne désormais du niveau des pays développés en TIC, et à
réduire le gap numérique entre le milieu urbain et le milieu rural au sein d’un
même pays, en dépit d’une volonté politique de développement des NTIC.
«Comment rendre accessibles et abordables les TIC dans les milieux
ruraux? Quelles politiques ou stratégies, doit-on élaborer dans ce sens, et
avec quelle réglementation et quelle régulation?», s’interrogent les auteurs.
Il y a lieu, notent-ils, d’œuvrer pour «la mise en place de
politiques, de programmes, d’applications et de réseaux favorables à
l’innovation, au renforcement des capacités des jeunes, et à la création de
nouveaux services visant à stimuler l’investissement du secteur privé dans
l’infrastructure et l’innovation».
«Ce ne sont pas les TIC pris isolément qui créent la richesse»,
ce sont uniquement des outils «accélérateurs de la performance économique»,
rappellent-ils.
Moins de 2% d’Africains utilisent l’internet. Alarmant, ce
chiffre est l’expression d’une série de dysfonctionnements qui, sur le continent,
affectent en profondeur le secteur des télécoms et des technologies de l’information
et de la communication.
«Disparates, les législations africaines sur les Télécoms/TIC
semblent dépassées, face aux innovations technologiques croissantes. Elles
conçoivent, de manière séparée, la régulation des médias classiques (presse
écrite, radio, TV) et celle des télécoms, alors que ces deux branches
s’interpénètrent de plus en plus, utilisant les mêmes supports (ordinateurs,
téléphone…) pour transmettre l’information».
L’importance d’un «cadre législatif cohérent, souple, qui rassure
les opérateurs économiques du secteur et s’adapte aux mutations technologiques,
n’est pas que sociale (faciliter l’accès des tic aux consommateurs, leur offrir
de meilleurs services), mais aussi économique (sécuriser et encourager les
investissements privés, développer l’innovation).
Il ne saurait avoir de démocratie sans développement, ne
cesse-t-on de dire. Le développement de la téléphonie mobile par exemple, a sans
aucun doute, laissé une empreinte positive sur l’évolution de la démocratie en
Afrique de l’Ouest, estiment les auteurs.
Yahya El Yahyaoui
Rabat, 20 Mars 2008