«Espace euro-méditerranéen et coûts de la non intégration
sud-sud: le cas des pays du Maghreb»
Mohamed
BOUSSETTA, Rapport, Rabat, Août 2004, 120 p.
1- En introduction à ce rapport,
l’auteur dit ceci: «les relations internationales sont de plus eu plus dominées
par des espaces régionaux intégrés… Les pays du Maghreb (Algérie, Maroc et
Tunisie) ont essayé de suivre ce mouvement universel irréversible, en cherchant
à développer leur coopération et leur unité».
L’idée de
cette coopération n’est pas nouvelle, affirme l’auteur, «puisqu’elle existait
déjà dans les programmes des mouvements de libération nationale. Après les
indépendances, plusieurs tentatives ont été entreprises qui ont abouti à la fin
des années 80, au traité de Marrakech portant création de l’Union du Maghreb
Arabe (UMA)».
Or, en
dépit de l’adoption par la suite, de la convention sur les échanges de produits
agricoles (Juillet 1990), commerciale et tarifaire (Mars 1991), la levée des
obstacles tarifaires et non tarifaires qui ouvrent la voie à une Zone de Libre
Echange entre ces pays n’est pas toujours réalisée. «Les relations commerciales et
d’investissement entre ces pays demeurent insignifiantes, et obéissent aux
accords bilatéraux de portée fort limitée et non à l’instauration d’une ZLE, ni
à fortiori à une logique d’intégration».
L’absence
de toute intégration maghrébine est très dommageable et doublement pénalisante,
estime l’auteur: d’une part, au niveau interne, à travers la non exploitation
des énormes potentialités de coopération entre ces pays, et de la perte de
grands avantages que peuvent procurer une intégration maghrébine en termes
d’élargissement des marchés, d’attraction des investissements locaux et
étrangers, d’avantages générés par la complémentarité (économies d’échelle, minimisation
des coûts…) d’accroissement de pouvoir de négociation. Et, d’autre part, «au
niveau externe, où cette situation accentue l’asymétrie d’intégration dans toute
la zone méditerranéenne, et peut compromettre tout le projet euro-méditerranéen».
2- L’auteur s’inspire ici d’un rapport célèbre sur le
coût de la «Non-Europe», qui fait suite au Livre Blanc de 1985 sur l’Achèvement
du Marché Intérieur (le rapport compile, en 16 volumes, les travaux d’une
cinquantaine d’experts et consultants, menés entre 1986 et 1988), et qui définit
tout un ensemble de mesures visant principalement à éliminer la plupart des
entraves aux échanges intra-communautaires et, par la suite, à créer un grand
marché intégré.
La problématique
de ce rapport est basée sur l’idée selon laquelle «la fragmentation du marché
européen, qui résulte de barrières tarifaires et non tarifaires, génère des
coûts qui peuvent être considérés comme des coûts d’opportunité. La création du Marché Intérieur générera un gain
correspondant au coût de ses entraves, vouées à disparaître avec l’intégration.
C’est en évaluant ces coûts, et en analysant l’impact de leur suppression sur
les économies européennes, que l’on peut mesurer les effets de l’achèvement du
Grand Marché sur le bien être».
L’idée
est donc simple, quoique simpliste : «la baisse des coûts induite par
l’effet Grand Marché entraînera celle des prix, stimulée par ailleurs par une
augmentation de la pression concurrentielle. Cette baisse des prix amènera à
son tour une hausse de la demande, et donc du volume de la production. Sous
l’effet de la baisse des prix et de concurrence, les entreprises européennes
seront plus compétitives par rapport au reste du monde, et gagneront des parts
de marché.
Grâce à
la libéralisation des marchés financiers et à la vitalité retrouvée des
économies, les déficits se réduiront. La croissance se fera sans inflation.
Dans ces conditions, et dans le cadre d’une meilleure compétitivité, des
emplois seront créés de manière substantielle, ce qui permettra de faire baisser
le chômage».
La suppression
des entraves aux échanges et la création d’un grand marché intégré modifient,
suite à ce raisonnement, «les conditions de concurrence et les caractéristiques
du marché, amenant les entreprises à adapter leur stratégie à un nouvel
environnement, et par suite à dégager aussi bien de nouveaux gains de
productivité, que de nouveaux produits destinés à relancer de façon presque
perpétuelle la croissance économique».
En même
temps, le Marché Intérieur influe sur les contraintes macro-économiques
majeures qui pèsent sur la situation économique européenne: déficits
budgétaires, déficits extérieurs, risques inflationnistes…etc:
+ La suppression des barrières aura des effets immédiats
sur le comportement des agents et sur les économies européennes, «tandis que les
effets de l’intégration des marchés mettront plus de temps à se mettre en place,
et se feront sentir dans le moyen terme».
Les
barrières affectant directement les échanges proviennent avant tout des retards
aux postes frontières. Ces entraves étant éliminées, les coûts que supportent
les exportateurs et les importateurs s’en trouvent réduits, mais il faudra
souvent plusieurs années pour que les effets de l’intégration des marchés se concrétisent.
+ L’approche macro-économique mise en oeuvre dans le
rapport consiste à mesurer l’impact de l’achèvement du Marché Intérieur sur les
quatre contraintes bridant la croissance: déficits publics, contraintes
extérieures, inflation et chômage. L’évaluation macro-économique du Marché
Intérieur repose sur des simulations ou scénarios réalisés à l’aide des modèles
économétriques Hermes et Interlink.
D’après
les évaluations, la suppression des frontières communautaires pourrait réduire
le coût des importations d’origine communautaire de l’ordre de 1,7% en moyenne
pour l’ensemble des pays membres (entre 1,5% pour la Belgique, et 2% pour
l’Italie).
La suppression
des contrôles frontaliers entraînera une contraction du prix des échanges
intra-communautaires, et une suppression d’emplois dans les secteurs publics et
privés concernant les personnels s’acquittant anciennement des formalités de
contrôle.
Ces deux
effets cumulés sont représentés par un choc équivalent à 0,26% du PIB, estime
l’auteur.
Puisque
la croissance nécessite des investissements, «l’impact de l’intégration sur la
croissance est déterminé par la manière dont l’intégration affecte les
décisions d’investissement. Selon le rapport Cecchini, l’achèvement du Marché
Intérieur générera une augmentation unique de PIB, comprise entre 2,5 et 6,5%».
3- Par ailleurs, note l’auteur, «si
nous considérons que l’intégration sud/sud est une nécessité, non seulement du point
de vue des pays maghrébins, mais pour le développement de l’ensemble du partenariat
euro-méditerranéen, on constate qu’il y a peu d’intégration effective, et
peu d’effectivité quant aux engagements déjà signés.
Jusqu’à
présent, rappelle l’auteur, «les mouvements d’intégration entre pays en développement
avaient pour objectif de construire une base industrielle, et mettre en place
une politique de substitution aux importations au niveau régional. Le développement
de cette stratégie de croissance s’accompagnait d’une libéralisation des
échanges à l’intérieur du bloc, et d’une politique protectionniste envers les
pays tiers».
Parce que
très peu de pays ont un pouvoir significatif sur le marché mondial ou régional,
«par le biais d’une coalition régionale regroupant les mêmes intérêts, chacun
peut espérer pouvoir se faire entendre lors des négociations mondiales ou régionales. Outre un poids dans les
marchandages, le regroupement permet de partager les coûts associés aux négociations
diplomatiques».
Dans
l’espace maghrébin, l’hétérogénéité des pays peut contribuer à développer des complémentarités,
à travers la désintégration verticale des processus de production. En s’appuyant
sur le comportement des firmes, les pays du Sud peuvent développer les partenariats
industriels favorisant alors le transfert technologique et de ce fait le développement.
Globalement,
pense l’auteur, «les mouvements d’intégration régionale fondés sur une
multiplicité des accords bilatéraux qui apparaissent en Méditerranée du Sud
n’ont produit essentiellement qu’une régionalisation institutionnelle, et n’ont
pas su générer une véritable interdépendance économique».
Si la
régionalisation sud/sud a peu d’impact sur les relations bilatérales, elle peut
être, sous certaines conditions, un atout dans le projet d’intégration
euro-méditerranéen.
D’une
part, elle permettrait aux PSEM de s’unifier dans leur dialogue avec l’Europe.
Ce qui suppose inévitablement une rationalisation de l’ensemble institutionnel
et une coopération politique et économique.
D’autre
part, elle peut être un atout dès que l’hétérogénéité des pays est exploitée afin
de définir une complémentarité dans les structures productives.
4- Dans l’objectif de renforcer la
coopération maghrébine et de réaliser une intégration économique entre les
quatre pays, le CPCM avait mis en place un véritable programme de
libéralisation et de renforcement des échanges entre ces pays. N’ayant pas un
pouvoir décisionnel, ce comité a proposé aux décideurs politiques trois options:
- L’option
minimaliste qui «tend à la création progressive d’une union économique, à travers
une coopération qui se place au niveau de simples déclarations d’intention et
de petits pas. Cette option apparaît insuffisante, manque de dynamisme et
risque d’enliser tout processus d’intégration»,
- L’option
maximaliste qui «vise la constitution d’une véritable communauté économique
maghrébine à l’instar de la communauté économique européenne. L’harmonisation
des économies nationales s’impose dans la perspective d’une intégration totale.
Cette option serait très difficile à appliquer dans la mesure où elle ignore
les situations concrètes et les politiques nationales de chaque pays»,
- L’option
intermédiaire enfin qui «s’appuie sur une démarche pragmatique, est fondée sur
la libéralisation des échanges et l’harmonisation industrielle».
C’est
cette dernière option réaliste qui a été recommandée par le CPCM. Il s’agit
d’une libéralisation commerciale accompagnée d’une coordination des politiques
industrielles et économiques.
Or, au
cours de la même année 1976, toutes les activités du CPCM sont totalement gelées,
à la suite de la rupture des relations diplomatiques entre le Maroc et
l’Algérie. A la fin des années 80, et sous l’influence des contraintes internes
et internationales, le Maghreb est venu à l’ordre du jour avec la signature en
1989 du traité de Marrakech instituant l’Union du Maghreb Arabe (UMA).
Cependant,
toutes ses résolutions et conventions sont restées lettres mortes et aucune n’a
reçu un début d’application. Bon nombre d’entre elles n’ont même pas été
ratifiées jusqu’ a maintenant.
Au niveau
de la réglementation des investissements, «les pays du Maghreb ont adopté des
règles communes relatives à la garantie des investissements et à leur
promotion. Il s’agit pour l’essentiel des règles admises internationalement en
matière de non discrimination, d’égalité de traitement, de garantie des
investissements».
Malgré
l’ambition qui le sous-entend, le projet d’intégration Maghrébine est complètement
bloqué. «La dynamique unitaire initiée par l’UMA n’a guère résisté aux courants
nationalistes et aux divergences politiques».
En dépit
de l’existence d’un important cadre juridique bilatéral et multilatéral, la coopération
économique intra-régionale qui devrait favoriser un rapprochement politique, et
qui constitue la première étape vers l’instauration d’une zone de libre échange,
est très faible voire insignifiante.
En effet,
les relations entre les Etats du Maghreb ne progressent guère, et les échanges
économiques sont figés à leur niveau le plus bas en ne représentant que 3% du
volume total de leur commerce extérieur contre 70% avec l’Union Européenne.
Au niveau
quantitatif, «le volume des échanges inter maghrébins est très limité. Il
s’agit de la plus faible proportion d’un commerce enregistrée au niveau d’une
zone géographique donnée en comparaison avec le commerce entre d’autres
communautés en Asie, en Amérique Latine et même en Afrique».
La non
construction du grand Maghreb fait perdre à chacun de ces pays «une grande
opportunité de relance de leur activité économique dans la mesure où la
simulation sur la disparition progressive des taux apparents des taxes sur les
importations générera une plus value significative dans chacune de ces pays, à
travers la relances de leurs transactions commerciales».
Ainsi cet
impact serait pratiquement nul au niveau des services en raison tout simplement
de l’inexistence de tous droits et taxes applicables à ce niveau. En revanche l’impact
serait important en cas de suppression partielle ou totale de droits et taxes relatifs
aux échanges liés aux deux autres secteurs à savoir l’agriculture et l’industrie.
Aussi le
démantèlement de 50% et de 100% des tarifs douaniers entraînerait un accroissement
des échanges en matière industrielle avec
Ainsi la
suppression de 50% ou de 100% des droits et taxes applicables aux importations
agricoles en provenance du Maroc et de
De même,
le démantèlement de 50% ou de 100% en matière d’échanges industriels se
traduirait par une expansion de ces échanges de 34,4% et de 84% respectivement.
Au niveau
des échanges de
Le
démantèlement de 50% des échanges de produits agricoles entraînerait un accroissement
des échanges de 100%, tandis que un démantèlement de 100% se traduirait par une
expansion des échanges avec les deux autres pays du Maghreb de 150%.
Enfin, la
suppression de 50% ou de 100% des droits et taxes à l’importation des produits
industriels en provenance de l’Algérie et du Maroc, entraînerait un accroissement
des échanges de
Yahya
El Yahyaoui
Rabat,
21 Février 2008