«La finance islamique
en France : quelles perspectives ?»
Jean Artuis, Rapport, n° 329,
Sénat, Paris, Octobre 2008, 60 p.
1- Dans l’introduction à ce rapport,
l’on lit : «acteur peu connu de la finance mondiale il y a encore quelques
années, la finance islamique connaît aujourd’hui un développement qui suscite intérêts
et convoitises, y compris en Europe, où plusieurs pays s’interrogent sur la
manière d’intégrer cette finance alternative aux côtés des activités conventionnelles».
La finance
islamique a pour objet de développer des services bancaires et des produits
financiers compatibles avec les prescriptions de la loi coranique. Née dans les
années 70, elle connaît aujourd’hui «un important essor à travers le monde, et
s’impose de plus en plus comme une concurrente de la finance dite conventionnelle»
: le taux de croissance annuel de l’activité bancaire islamique est estimé
entre 10 et 15%, le total des actifs gérés par les banques et les compagnies d’assurance
se serait élevé à 500 milliards de dollars fin 2007. Et «si l’on tient compte
des actifs hors bilan et des fonds conformes à la loi coranique, le marché de
la finance islamique représenterait environ 700 milliards de dollars à l’heure
actuelle» (le montant de l’épargne disponible dans les pays du Golfe persique
et d’Asie du Sud-Est atteint 5.000 milliards de dollars).
Si la
finance islamique s’est historiquement développée dans les pays de tradition
musulmane, et reste encore aujourd’hui très concentrée dans le Golfe persique
et en Asie du Sud-Est, elle s’exporte aux Etats-Unis et en Europe, suite à la
très forte augmentation du prix du pétrole de ces dernières années. En effet, «l’excès
de liquidités en provenance des monarchies du Golfe a, en partie, afflué vers
les grandes places financières mondiales, suscitant ainsi un intérêt croissant
pour ce système économique basé sur le Coran et la Sunna».
En
Europe, le Royaume Uni fait figure de pionnier avec l’adoption rapide de
mesures juridiques et économiques destinées à favoriser l’émergence de la
finance islamique, «que ce soit en renforçant l’attractivité de sa place financière,
ou en proposant une offre de services adaptée aux particuliers (ouverture de la
première banque islamique en Europe en 2004). De même, en Allemagne, la prise
en compte de ce marché est effective, comme le démontrent les initiatives
prises sur le marché des «sukuks» (produit obligataire islamique) ou du «takaful»
(assurance)».
2- La situation de la France est
paradoxale vis-à-vis de la finance islamique, estime le rapport : «l’existence
d’une certaine inertie nationale alors même que le développement de la finance
islamique ne se heurterait à aucun obstacle dirimant» et bénéficierait de plusieurs
atouts majeurs.
En dépit
d’une attention, au demeurant récente, des pouvoirs publics sur cette question,
les professionnels concernés n’apparaissent pas aussi «pro-actifs» que leurs
homologues d’outre-manche, que ce soit dans le développement de la banque
d’investissement, de financement ou de détail.
Ainsi, si
«l’on constate que la plupart des groupes bancaires français ont ouvert des
filiales spécialisées sur le créneau de la finance islamique au Moyen Orient,
afin de profiter de cette source de liquidités, leur activité en France dans ce
domaine, est plus que balbutiante».
Cet attentisme
apparaît paradoxal, dans la mesure où le développement de la finance
islamique en France ne nécessiterait pas un «bouleversement» du droit positif
d’une part, et pourrait s’appuyer sur deux atouts majeurs, à savoir une place
financière d’ores et déjà compétitive, et la présence d’une communauté
musulmane importante, d’autre part.
Il
n’existait donc pas, affirme le rapport, d’obstacles juridiques ou fiscaux
rédhibitoires au développement de la finance islamique sur le territoire national.
En effet,
«le droit positif permettait de créer et de distribuer des produits compatibles
avec la loi coranique, comme par exemple la création d’organismes de placement
collectif en valeurs mobilières, répondant aux critères de la finance
islamique. En même temps, certains
dispositifs juridiques et fiscaux français existants étaient, dans leur
mécanisme, proches des principes requis par la finance islamique».
3- La France connaît la première
communauté musulmane d’Europe, avec près de 5,5 millions de personnes, contre
2,5 millions en Grande Bretagne. Si le développement d’une offre de services
adaptée aux particuliers, nécessite des études de marché approfondies, ou une
appréciation de la régularité juridique de certains produits (notamment
l’ouverture de comptes de dépôt respectant le principe de partage des pertes et
des profits), le rapport souligne «l’effet intégrateur potentiel que pourrait
avoir ce type d’initiative sur un certain nombre de clients».
La Charia
repose en effet, sur cinq principes, lesquels trouvent tous, d’une manière ou
d’une autre, leur équivalent en droit français :
+ La prohibition du riba, qui équivaut à une interdiction, non pas d’une
rémunération en tant que telle, mais d’un intérêt versé en fonction du seul
écoulement du temps. Ce principe se retrouve dans le droit français, «la
prohibition de l’usure existant toujours, et celle relative à la rémunération
des comptes de dépôt a sévi jusqu’à l’arrêté du 8 mars 2005».
+ La prohibition du garhar et du maysir, la finance islamique n’autorisant
pas la spéculation et les situations d’incertitude. Cette interdiction «n’est
pas étrangère à notre pays», estime le rapport, où il est imposé un encadrement
du jeu, la mise en place d’une loi pour l’ouverture de tout marché à terme, notamment
pour le MATIF en 1996.
+ La prohibition du haram : elle concerne certaines activités facilement
identifiables (armement, alcool, pornographie). Elle renvoie, dans le droit
français, «à tout ce qui touche à la protection de l’ordre public et des bonnes
mœurs».
+ L’obligation de partage des profits et des pertes, corollaire à la prohibition
du riba. Le bailleur de fonds doit être «associé à l’entreprise sous-jacente, un
entrepreneur ayant le droit de percevoir une rémunération en fonction de la performance
de l’actif sous-jacent, pour autant qu’il soit mis en contribution pour les
pertes s’il en existe».
+ L’asset-backing : la finance islamique contraint à adosser
tout financement à un actif tangible. Elle participe ainsi au développement de
l’économie réelle, et se résume à un compartiment de la finance éthique.
4- Pourquoi la finance islamique
a-t-elle connu un succès aussi fulgurant dans la période récente, avec des taux
de croissance compris entre 10% et 30%, et un marché de sukuks en pleine
explosion (+30% à +35% par an) alors même que le secteur financier est en crise
? S’interroge le rapport.
La
réponse à cette question est double, estime le rapport. Ce succès s’explique,
d’une part, par la cherté du pétrole, et d’autre part, par la catastrophe du 11
septembre 2001. Ces deux évènements conjoints ont alimenté une sur-liquidité
dans le Golfe persique, laquelle a réussi à se recycler dans cette même région.
Historiquement,
les investisseurs du Golfe, qu’il s’agisse des investisseurs institutionnels ou
de clientèles privées, avaient pris l’habitude de placer leurs fonds sur les
marchés internationaux, dans des zones sûres (Europe et Amérique du Nord) et au
travers de classes d’actifs traditionnels. Or, «aujourd’hui, de plus en plus
d’entre eux s’intéressent à leur région. La raison en est qu’il y a, non
seulement une sur-liquidité au niveau de l’offre, mais aussi une demande
appelée à croître de manière massive».
Le marché
potentiel de la finance islamique pèse aujourd’hui 500 milliards de dollars.
Mais quel poids est-il en mesure d’atteindre à l’avenir, si «tous les musulmans
de la planète en viennent à avoir accès au crédit, à un compte en banque et à
une carte de paiement ?».
La
liquidité extraite des rentes pétrolières dans une vaste partie du monde
arabo-musulman est gigantesque, affirme le rapport. Pourtant, «les entreprises
françaises ne l’ont pas encore exploitée sous une forme conforme à la Charia. Et
les musulmans de France qui constituent la plus grande communauté islamique du
monde occidental, avec six millions d’individus, n’ont pas encore accès à une
offre de services financiers conformes à leurs principes religieux».
Yahya
El Yahyaoui
Rabat,
25 Décembre 2008