« La France et la gestion des crises en Afrique subsaharienne »

 

Rapport d’information, Sénat, Paris, Août 2006, 64 p.

 

1- Le sénat, ou la "Haute assemblée", est composée de 331 sénateurs. « Investis par le suffrage universel indirect de tous les droits et obligations attachés à la fonction parlementaire, les sénateurs étaient jusqu'à présent élus pour neuf ans par un collège électoral d'environ 150.000 personnes ».

Avec la réforme adoptée en juillet 2003, les sénateurs seront désormais élus par ce même collège pour un mandat de six ans.


Le Sénat est dirigé par un président qui « assure des responsabilités particulièrement importantes dans le fonctionnement des institutions : garant de la continuité de la République, il exerce provisoirement les fonctions de Président de la République si celui-ci est empêché, s'il démissionne ou vient à mourir. Il remplace le Président à l'Élysée, sans toutefois pouvoir dissoudre l'Assemblée nationale, ni organiser de référendum. L'intérim dure environ 50 jours, le temps de procéder à l'élection d'un nouveau président ».

 

Gardien de la Constitution, il nomme 3 des 9 membres du Conseil constitutionnel. Il peut saisir ce Conseil si les textes des lois votées lui paraissent non conformes à la Constitution. 

 

Comme le député, « le sénateur est avant tout un législateur chargé de voter les lois de la République. Il dispose de l'initiative législative, qui peut se traduire par le dépôt de propositions de loi (les textes déposés par le gouvernement sont appelés projets de loi) ».

 

Pour qu'un projet ou une proposition de loi soit adopté, « il faut que le texte soit voté dans les mêmes termes par les deux assemblées, l'Assemblée nationale et le Sénat, sauf si le gouvernement donne le dernier mot à l'Assemblée nationale après l'échec de la commission mixte paritaire ».

 

Quant aux projets de lois, « ils peuvent être examinés d'abord par les sénateurs ou par les députés, à l'exception des projets de loi de finances qui doivent toujours être déposés par le gouvernement devant l'Assemblée nationale ».

 

A l'exception du vote d'une motion de censure, « les sénateurs ont des pouvoirs identiques à ceux de leurs collègues députés en matière de contrôle du gouvernement, l'une des fonctions essentielles du Parlement ».

 

Le Sénat peut constituer des commissions d'enquête chargées de recueillir des informations sur des faits " sensibles " ou sur la gestion des services publics ou des entreprises nationales.

 

Dotées de pouvoirs importants, les personnes convoquées sont tenues de se présenter sous peine de poursuites pénales et prêtent serment de dire la vérité.

 

2- Le présent rapport (dont la rédaction incombe à cinq éminents sénateurs d’horizons politiques divers) commence par un constat de fait simple, mais fort significatif: «Si l’Afrique sub-saharienne est une terre de contrastes que l’on ne saurait qualifier de façon univoque, elle est aussi un espace de conflits, traversé d’un arc de crise sur une ligne allant du Soudan et de la Corne de l’Afrique au Congo et affecté, dans sa partie occidentale, par une instabilité chronique. En 2003, 20 % de la population du continent, et 15 Etats sur 54 étaient touchés par la guerre».

 

Et de continuer, comme pour planter le décor: «les causes de ces conflits sont évidemment multiples. Les facteurs culturels, religieux, politiques, militaires, économiques s’entremêlent sur fond de crise de l’Etat.

 

Les conséquences de ces crises dépassent le simple cadre des Etats: l’entrave au développement, le risque sécuritaire régional, les trafics criminels internationaux, les risques sanitaires majeurs, affectent le continent et au delà, les régions voisines. L’indifférence n’est pas permise et une intervention extérieure peut être nécessaire, parfois sous la forme ultime de l’intervention militaire».

 

Faut-il intervenir militairement dans les crises en Afrique? s’interrogent les rapporteurs.

 

La réponse à cette question est nuancée: «une intervention militaire extérieure ne règle jamais durablement un conflit. Vécue comme une forme violente d’intrusion, elle peut être un germe d’instabilité supplémentaire».

 

Qui peut intervenir militairement en Afrique? s’interrogent-ils à nouveau.

 

La France, plus que d’autres peut être, disent-ils, mais «la France, y compris dans le champ de ses partenariats historiques, n’entend plus être le gendarme de l’Afrique».

 

Pour les rédacteurs du rapport, «l’intervention militaire française dans la gestion de crises africaines ne peut être que plus compliquée dans un contexte profondément nouveau, et ses objectifs, après la disparition du pré carré, sont à la fois plus difficiles à définir et à mettre en œuvre».

 

L’enjeu est désormais, pour eux, «de construire un partenariat sécuritaire qui soit à la fois légitime et efficace».

 

3- Ce rapport (constitué de quatre axes principaux) traduit, dans son ensemble et pour l’essentiel, le point de vue du Sénat français quant à la «position» de la France face aux crises en Afrique en ce début de siècle:

 

+ Dans le premier («Quelle implication pour la France dans la gestion des crises africaines ?»), les auteurs du rapport commencent par préciser que «la France a cette particularité, héritage de l’histoire, de maintenir une présence militaire très importante en Afrique sub-saharienne…».

 

En effet, «avec 11 000 militaires présents sur le continent, ce qui représente un tiers des effectifs français déployés hors du territoire métropolitain, la France est très présente en Afrique sub-saharienne…La base la plus importante est Djibouti avec 2900 hommes suivie du Sénégal, où les forces françaises du Cap-vert comptent 1 200 hommes, et du Gabon avec 1 000 personnels».

 

Et les bases françaises installées sur le continent le sont «sur le fondement d’accords bilatéraux de défense ou de coopération militaire technique, permettant la présence de troupes, l’utilisation d’emprises et de moyens de communication».

 

Si, après les indépendances, rappelle le rapport,  «la France a signé des accords de coopération militaire et de défense avec une quinzaine d’Etats africains», elle est, aujourd’hui, «liée à ce titre, par vingt-six engagements dans le domaine de la défense».

 

La terminologie de ces accords est variable, mais ce sont les accords de défense qui prédominent. Ils impliquent une garantie française immédiate et sans grande condition en cas d’agression, car ayant trait au «rétablissement de la situation interne, la résistance aux mouvements de rébellion soutenus de l’extérieur ou la défense contre un agresseur étatique».

 

Parallèlement à ces accords, la France est engagée par des accords d’assistance militaire technique et de soutien logistique qui prennent la forme d’«accords de coopération militaire» et visent à «organiser le contenu de la coopération, l’instruction des troupes, l’encadrement des écoles de formation, la formation en France, la fourniture de matériels et équipements, l’assistance conseil, la maintenance et le soutien logistique en cas de crise, ainsi que le statut et les privilèges et immunités des coopérants».

 

Si, par ailleurs, la présence française et l’action de la France en Afrique fait grand débat en Afrique, il n’en est pas moins en France, constatent les rapporteurs…notamment pour ce qu’il s’agit de l’avenir de ladite présence.

 

Pour les sénateurs, «le désengagement n’est non seulement pas possible, tant l’Afrique est notre étranger proche. Mais il n’est pas non plus souhaitable: les liens de notre pays avec l’Afrique ne sont pas l’héritage d’un passé devenu trop lourd à porter, ils sont une chance pour une vision multipolaire des relations internationales, et sont aussi au cœur de la vocation mondiale de la France».

 

Ce sont donc des liens privilégiés qu’il ne convient pas de solder, mais au contraire de consolider sur des bases nouvelles, disent-ils. Bien plus, «un désengagement français serait pour le moins paradoxal à l’heure où tant d’autres acteurs (Chine, USA entre autres) cherchent à y renforcer leurs positions».

 

+ Dans le second axe («L’ONU, une source de légitimité indispensable, le premier acteur du maintien de la paix en Afrique»), les rapporteurs estiment que « malgré ses faiblesses et ses limites, l’Organisation des Nations Unies reste le lieu de la production de légitimité indispensable à toute intervention militaire».

 

S’il y a lieu de parler de dynamique onusienne après la fin de la guerre froide, et d’un nouvel interventionnisme à la fin des années 1999, il faudrait remarquer, dit le rapport, qu’en ce début de siècle, l’augmentation du degré de conflictualité dans certaines régions, singulièrement en Afrique, a posé de grands défis à l’ONU et explique probablement les errances de sa présence sur le continent.

 

En effet, «après l’échec de l’intervention en Somalie, une tendance à la diminution des effectifs de casques bleus a pu être observée, suivie, à nouveau, d’une forte augmentation: 40000 casques bleus étaient présents sur le continent africain en 1993, 1 600 en juin 1999, 73 000 en 2006».

 

C’est la raison pour laquelle, «consciente de ses limites et de ses difficultés, l’ONU recherche des partenariats pour poursuivre son action de maintien de la paix», d’où les organisations régionales de sécurité, prévues par la Charte, comme une déclinaison logique de l’action de l’ONU.

 

Cela explique que le «partage des tâches avec les organisations régionales et sous-régionales africaines, alors même que celles-ci sont confrontées aux mêmes difficultés matérielles et politiques, voire à des difficultés plus importantes encore, ne constitue pas encore une solution totalement satisfaisante aujourd’hui, mais certainement une piste utile pour l’avenir».

 

Quand l’Organisation de l’Unité africaine est devenue Union africaine, en juillet 2001, elle s’est inspirée des structures de l’Union européenne, et s’est fixée «pour but d'œuvrer à la promotion de la démocratie, des droits de l'homme et du développement à travers l'Afrique, notamment par la mise en œuvre du programme du Nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique (NEPAD)».

 

Mais, «les progrès de l’UA en matière de gestion des crises restent entravés par des réticences politiques, héritage d’une tradition de non-ingérence, dans un contexte de compétition entre Etats»…sans parler du manque de capacités financières qui n’est pas sans conséquences sérieuses : «le budget de la Commission de l’UA, doté de 70 millions de dollars, souffre de retards dans le paiement des cotisations, comme c’était le cas pour l’OUA».

 

Par ailleurs, notent les rapporteurs, «les forces africaines souffrent globalement d’un déficit capacitaire et d’un manque de dispositifs de coordination…», à tel point qu’à l’échelle continentale, seuls le Nigeria et l’Afrique du Sud disposent de capacités de projection consistantes.

 

En effet, par «la vitalité et l’ampleur de son économie, l’Afrique du Sud représente 40 % du PIB de toute l’Afrique sub-saharienne. Par son engagement en faveur de l’intégration régionale et continentale, ce pays joue également un rôle central dans le développement économique et la stabilité politique du continent».

 

L’Afrique du sud est aussi le dixième pays contributeur aux opérations de maintien de la paix de l’ONU, et «le premier contributeur africain avec 3 300 hommes sous casques bleus au Darfour, au Burundi, au Congo-Kinshasa, au Liberia et en Erythrée».

 

Sur cette base, «un partenariat renforcé avec l’Afrique du sud conjugue pour la France l’impératif de poursuivre son engagement historique en Afrique et la nécessité de travailler dans les pays dits émergents, dont la place dans l’économie mondiale et sur la scène internationale est et sera décisive».

 

+ Dans le troisième axe («L’Union européenne, un acteur nouveau pour la sécurité en Afrique»), les rapporteurs constatent qu’ «entre les tenants d’une responsabilité mondiale de l’Union européenne, et ceux qui considèrent que l’action de l’Union doit se limiter à son environnement immédiat, le consensus est difficilement acquis, au prix d’une certaine ambiguïté et d’approches au coup par coup».

 

Mais, l’adoption, en juin 2003, de la Stratégie européenne de sécurité («Une Europe sûre dans un monde meilleur»), a établi le lien entre les crises qui affectent le monde et la sécurité européenne, et a permis aussi de rapprocher les points de vue.

 

En intervenant durablement dans la gestion des crises africaines, l’Union européenne élargirait son horizon stratégique, et affirmerait, par la même occasion, sa volonté de contribuer à «faire de l’Afrique un continent stable et prospère».

 

Si l’Union européenne a un intérêt évident à s’impliquer dans le règlement des crises africaines, c’est parce qu’elle est (aux yeux des rapporteurs) au voisinage direct de l’Afrique, et subit par conséquent les effets de toute évolution de la situation du continent africain.

 

C’est dire, notent les sénateurs que: «dans une économie mondialisée qui place l’Union européenne dans une logique de concurrence, notamment face aux nouvelles puissances économiques que sont la Chine et l’Inde, le continent africain est un enjeu».

 

Mais «la complexité des situations de crises appelle une réponse qui ne soit pas seulement militaire ou sécuritaire»…une logique de développement, enrichie de dispositifs de gestion civile des crises, à l’exemple du mécanisme de réaction rapide, pourrait être une entrée raisonnable.

 

Car, l’Union européenne dispose théoriquement d’une pluralité d’instruments permettant une approche intégrée des situations. «Elle est ainsi susceptible d’intervenir sous des formes diverses et complémentaires: politiques, financières, sécuritaires ou encore militaires, à la différence de l’OTAN (par exemple) qui reste une organisation militaire de défense collective».

 

La stratégie européenne pour l’Afrique, estime le rapport, doit prendre en considération les éléments suivants :

 

«- Développer une démarche globale en matière de prévention des conflits,

- Coopérer dans la lutte contre les menaces communes pour la

sécurité,

- Soutenir les opérations africaines de maintien de la paix,

- Désarmer pour briser le cycle du conflit,

- Soutenir la paix dans les opérations d’après-conflit,

- Couper les ressources aux conflits».

 

Le danger pour les rapporteurs, réside dans le fait  «que l’Union européenne n’était pas toujours perçue, par ses interlocuteurs sud-africains ou sénégalais, comme agissant de son propre chef et en tant que telle, mais mue le plus souvent, pour ce qui concerne l’Afrique, par les initiatives du Royaume-Uni ou de la France».

 

+ Dans le quatrième axe («Pour un partenariat de sécurité rénové»), les auteurs du rapport estiment qu’il  «est difficilement imaginable que la France, du jour au lendemain, puisse passer le relais de l’ensemble de ses engagements, en particulier militaires, en Afrique, à l’Union européenne ou à des organisations africaines».

 

Si la France est soucieuse de partager le «risque» politique en Afrique, Elle exige que ce partage se fasse sur la base  d’une nouvelle répartition, plus équitable de l’engagement militaire dans les crises.

 

Ceci est d’autant plus justifié que «son statut d’ancienne puissance coloniale l’expose singulièrement aux critiques, dans un contexte où certains protagonistes mettent en avant une guerre d’indépendance», notamment pour ce qui est des forces de rébellion : «le thème de la seconde décolonisation, même lourdement instrumentalisée, rencontre un écho profond et mobilisateur avec lequel la France doit compter».

 

Par conséquent, les sénateurs recommandent qu’il «est essentiel que la France garde ce cap d’une approche multilatérale, et qu’elle s’attache à préserver la cohésion de la communauté internationale».

 

+ En conclusion, les rapporteurs soulignent que «pour contribuer à la stabilité du continent, en l’absence de toute alternative crédible dans l’immédiat, la France devra être encore présente sur des théâtres africains pour quelques temps encore. Un désengagement complet serait désastreux. Le vide laissé ne manquerait pas d’être comblé par d’autres, peut être moins disposés à une approche multilatérale et, surtout, le relais par les acteurs locaux est loin d’être prêt».

 

Mais la France ne doit plus s’engager seule, insistent les sénateurs: «l’implication de partenaires européens, pour qui les enjeux sont identiques, est désormais indispensable. Le partage des responsabilités, la confrontation des analyses, la mise à disposition des infrastructures et facilités militaires dont dispose la France, autant d’éléments propres à faire venir les Européens dans une Afrique qui n’est plus, de fait, depuis longtemps le pré carré français».

 

Par ailleurs, «Si la gestion d’une crise peut passer par l’action militaire, son règlement durable suppose une action politique», prédit le rapport. Les crises africaines «proviennent trop souvent de l’incapacité de l’Etat à maintenir la paix, d’une gouvernance qui ne permet pas l’exercice d’une opposition pacifique et où le partage du pouvoir, comme des ressources, est limité, inéquitable, voire inexistant».

 

 

Yahya El Yahyaoui

Rabat, 7 Septembre 2006