«La galaxie Gutenberg face au big bang du numérique»

 

Jacques Valade, Rapport n° 468, Sénat,  Paris, 3 octobre 2007, 63 p.

 

1- En introduction à ce rapport, on y lit: «la rentrée littéraire de l’automne 2007 devrait battre tous les records en termes de production éditoriale: comme l’a relevé la presse, ce sont 727 nouveaux romans (493 romans français et 234 romans étrangers) qui doivent sortir entre la fin du mois d’août et le mois d’octobre».

 

Cette profession et cette diversité sont-elles un signe de bonne santé? S’interroge le rapporteur.

 

Pas nécessairement, répond-il. Car «l’édition est le seul secteur de l’économie qui réponde à une baisse de la demande par une hausse de l’offre».

 

S’accompagnant d’un certain essoufflement des ventes, «cette course en avant peut aussi être interprétée comme le symptôme de la fragilité d’un secteur confronté à des difficultés qui ne datent pas d’hier», note-t-il.

 

Toutefois, ces fragilités traditionnelles se doublent aujourd’hui, d’interrogations très actuelles sur la façon dont ce secteur crucial pour la culture, pourra répondre aux défis que pose la révolution numérique.

 

Tout l’enjeu est ici de rencontrer les acteurs de la chaîne du livre (les auteurs, les éditeurs, mais aussi les bibliothécaires et les libraires) pour tenter de «mieux cerner les difficultés auxquelles ils sont confrontés, les atouts dont ils disposent pour les surmonter, et l’appui que pourraient leur apporter les pouvoirs publics, de façon à ce que, tous ensemble, nous tirions le meilleur parti d’une révolution numérique inéluctable, pour donner au livre un nouvel essor, et lui permettre de redonner le goût de la lecture à de nouveaux publics, sans lui faire perdre sa diversité et le niveau d’exigence dont il peut être porteur».

 

2- Le rapport s’articule autour de deux grandes parties, tentant justement d’appréhender les aspects susmentionnés:

 

+ En première partie («Forces et faiblesses du livre en France à l’orée du XXIe siècle), le rapporteur dresse le diagnostic suivant: «disproportion de l’offre apparente de livres avec la réalité des ventes, diminution de la pratique de la lecture face à la concurrence des nouveaux médias (cinéma et télévision hier, internet aujourd’hui) et face au développement de la civilisation des loisirs, meilleure résistance d’une littérature plus facile (hier, la presse du coeur ou la série noire, aujourd’hui la bande dessinée), enfin nécessité de défendre les droits des auteurs, qui constituent la seule forme de rémunération de leur activité d’écriture».

 

Il observe que les fragilités actuelles peuvent constituer un handicap pour aborder les changements en cours, et, en sens inverse, les mutations attendues risquent de fragiliser davantage les secteurs les plus vulnérables de l’économie du livre.

 

Le cas de la librairie indépendante en fournit une illustration, car «fragilisée par la hausse de l’immobilier en centre-ville et par le poids des charges salariales, celle-ci doit en outre faire face à la concurrence naissante de la vente en ligne, qui a commencé d’amorcer un changement de paradigme dans la distribution du livre».

 

L’avenir du livre dépendant en premier lieu de l’existence d’un public pour l’acheter et pour le lire, les données statistiques relatives à la lecture témoignent d’une évolution préoccupante, que les progrès de la scolarisation n’ont pu enrayer le fléchissement, estime le rapporteur.

 

Au contraire, remarque-t-il, «l’évolution de la lecture n’est pas corrélée avec la massification de l’enseignement»: cette diminution de la lecture ne tient pas à l’évolution du nombre de non-lecteurs qui reste stable, et tend même plutôt à diminuer sur la moyenne durée (un Français sur quatre de plus de quinze ans, déclare n’avoir lu aucun livre au cours de l’année écoulée).

 

Ceci est d’autant plus inquiétant, note le rapporteur, que «la proportion des gros lecteurs, entendus comme ceux qui lisent plus de 25 livres par an, ne cesse de décroître: de 22 % en 1973, elle est tombée par paliers à 14 ou 15 % aujourd’hui, alimentant en cascade le flot des faibles lecteurs».

 

Paradoxalement, «le déclin de la lecture ne s’accompagne ni d’un recul de la production écrite, ni d’une contraction de l’offre éditoriale, qui témoignent l’une comme l’autre d’une grande capacité d’expansion».

 

Par ailleurs, le rapporteur note que la «profession» de l’écrivain manque de contours bien délimités: en littérature par exemple, «aucune formation, aucun diplôme, aucun concours ne viennent baliser de façon nette les parcours, et donner à ceux qui y participent des signes certains d’appartenance».

 

C’est dire que la grande majorité des écrivains vivent une situation de «double vie», et sont contraints de cumuler leur activité d’écriture et un second métier plus rémunérateur. Ainsi, «paradoxalement, ceux qui font vivre les professionnels du livre sont eux-mêmes souvent incapables de vivre du seul travail littéraire qu’ils produisent».

 

En matière de traduction, le rapporteur souligne que la France est l’un des pays les mieux dotés: «la littérature étrangère représente chez nous 40 % du marché du livre littéraire, alors que la traduction ne représente que 2,8 % du marché américain, et que cette proportion ne cesse de se réduire».

 

Cependant, le rapporteur affirme que le secteur de l’édition est constitué de structures très inégales par leur visée et leur importance.

 

L’on a affaire ici à deux grands groupes (Hachette  et  Editis), puissants dans les années soixante-dix au temps de la grande croissance du marché du livre, puis rattachés à des entités conglomérales de plus en plus vastes dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, qui assurent 40 % de la production éditoriale, et acheminent plus de la moitié des livres vendus en France.

 

Le second groupe est constitué d’entreprises moyennes, parmi lesquels figurent des maisons d’édition historiques, comme Gallimard ou les Editions de Minuit. Le troisième est constitué de petites maisons d’édition indépendantes, qui participent à la diversité de la production éditoriale, mais sont confrontées à de graves difficultés, notamment en matière de distribution et de diffusion de leur catalogue.

 

Ces différents secteurs ne sont pas également concernés par l’arrivée des technologies numériques. En effet, note le rapporteur, au moment où le segment de la littérature demeure attaché au «livre papier», dans le secteur des sciences, dans celui des encyclopédies et des dictionnaires, les technologies numériques présentent des atouts indéniables.

 

Malgré cela, la profession semble être parfaitement consciente  du numérique et de l’internet, même si celui-ci les confronte inévitablement au défi de la gratuité, qui les contraindra à imaginer de nouveaux modèles économiques: une encyclopédie en ligne gratuite, comme «Wikipédia», modifie radicalement le contexte concurrentiel dans lequel s’inscrivent les encyclopédies traditionnelles.

 

Le secteur le plus fragile et le plus menacé de la chaîne du livre, est incontestablement la librairie, et «tous les acteurs sont inquiets d’une situation qui pourrait être lourde de conséquences sur l’ensemble de la filière», observe le rapporteur.

 

Avec environ 3 000 libraires et 25 000 points de vente de livres, la France dispose d’un réseau de distribution dense et diversifié «qui n’a guère d’égal dans le monde».

 

C’est pour le rapporteur, un atout d’autant plus fort que «les ventes de livres par internet ne représentent encore en France qu’une faible part des marchés, évaluée à 4%, bien inférieure à celle qu’elles occupent dans le marché britannique où elles s’élèvent déjà à 10%».

 

Pour les bibliothèques, le rapporteur observe que celles ci jouissent, en France, d’un succès croissant: près d’un tiers des Français avaient fréquenté une bibliothèque dans les douze derniers, alors que cette proportion n’était encore que de 23% en 1989.

 

Ce succès s’explique sans doute, en partie, «par la transformation des bibliothèques, devenues médiathèques, qui proposent de nouveaux supports, audiovisuels ou numériques».

 

Mais des faiblesses subsistent. Elles tiennent aussi bien aux fortes inégalités territoriales qu’au catalogue d’ouvrages très insuffisant.

 

+ En deuxième partie («Une forte mobilisation des pouvoirs publics et des professionnels»), le rapporteur note que «l’acuité de la prise de conscience de la crise du secteur du livre a conduit à une forte mobilisation de la part des pouvoirs publics, et des professionnels eux-mêmes, aux différents niveaux de la chaîne du livre».

 

Soutenir les petits éditeurs, par exemple, en encourageant leur mutualisation et en accompagnant leur professionnalisation, lui parait chose fort souhaitable.

 

Par ailleurs, considéré par la majorité des acteurs comme le «maillon faible»  de la chaîne, le secteur des librairies indépendantes a besoin d’une attention toute particulière des pouvoirs publics, une réduction des charges salariales, sous réserve que les économies ainsi réalisées, bénéficient, au moins pour moitié, à l’augmentation des rémunérations des salariés étant fort recommandée par le rapporteur.

 

La priorité devrait également être donnée au développement des technologies numériques à l’école, et à la formation des enseignants dans ce domaine. Des contenus numériques pourraient ainsi accompagner les manuels scolaires.

 

Le rôle prescripteur des critiques, animateurs et participants aux émissions littéraires est essentiel, que ce soit à la télévision ou à la radio, souligne le rapporteur.

 

Ce dernier est toutefois préoccupé par l’état critique de nombreuses librairies françaises à l’étranger, et souhaite le renforcement des efforts pour les redynamiser.

 

Outre d’éventuels soutiens financiers pour l’achat de livres, il serait souhaitable, note-t-il, «que les centres culturels français à l’étranger prennent encore davantage en compte le secteur du livre dans leurs priorités».

 

Et le rapporteur de conclure en disant: «le livre n'est…pas un produit comme un autre. Témoin majeur des civilisations et de leur génie littéraire et scientifique, principal moyen d'accès au savoir, à la culture et à l'éducation malgré la concurrence des moyens modernes de communication, objet de loisir, il est aussi le bien culturel le plus exporté et donc un instrument essentiel du rayonnement de la langue française dans le monde».

 

Yahya EL Yahyaoui

Rabat, 15 Novembre 2007