« La galaxie internet »

 Manuel Castells

Ed.Fayard, Paris, 2002, 366 p

 

1- Manuel Castells est, depuis 1979,  professeur de sociologie et de planification urbaine et régionale à l’université de Californie à Berkeley. Il est, outre son poste à Berkeley, directeur de recherche à l’Internet Interdisciplinary Institute de Barcelone, une sorte d’université virtuelle mondiale.

 

Quoi qu’auteur d’une vingtaine d’ouvrages de valeur (en planification comme en économie et sociologie rurales et urbaines), Manuel Castells n’a été rendu célèbre que depuis la fin des années 90 lorsqu’il a publié, aux éditions Fayard, sa fameuse trilogie consacrée à « L’ère de l’information » (Vol 1, « La société en réseaux », 1998 ; Vol 2, « Le pouvoir de l’identité », 1999 ; Vol 3, « Fin de millénaire », 1999).

 

2- « La galaxie internet » peut être considéré comme le prolongement de ladite trilogie mais interpellée (la trilogie) sous l’angle du réseau en général, du réseau internet en particulier.

C’est la raison pour laquelle, dès la première page, Castells précise sa thèse de fond sans amalgame ni détour.

 

Il écrit : « Internet tisse les fils de notre vie. Si les technologies de l’information sont aujourd’hui l’équivalent historique de l’électricité pour l’ère industrielle, internet a la particularité d’être à la fois le réseau d’électricité et le moteur électrique puisqu’il diffuse l’énergie de l’information dans tous les domaines de l’activité humaine. Et, de même que les nouvelles technologies de production et de distribution de l’énergie ont rendu possibles, en leur temps, les structures de base de la société industrielle, l’usine et la firme géante, internet est le fondement technologique de la forme d’organisation propre à l’ère de l’information : le réseau ».

 

Le réseau, pour Castells, n’est donc pas une organisation nouvelle, elle est bien au contraire ancestrale. Mais elle a été de temps supplantée par l’organisation de type hiérarchique pour le pouvoir et la production et reléguée de ce fait à la simple vie privée.

 

Par contre, aujourd’hui le réseau internet (et les réseaux en général) ont induit (et sont de nature à induire) une nouvelle forme d’organisation sociale qui permettrait à terme le passage inéluctable d’une société hiérarchique à une société réticulaire.

Et la « galaxie internet » serait, de ce fait, le symbole des évolutions organisationnelles et sociales qui seraient induites par « cet outil de communication de multitude à multitude, mondial et continu ».

 

Pour Castells, internet porte la marque de ses origines à la fois scientifique, militaire et libertaire car quoi que sa conception ait été le fruit d’une commande du Pentagone, sa configuration « définitive » (car il est toujours difficile de prédire la forme que le réseau prendra au grès des usages) a été librement imaginée par les centres de recherche publique et les grandes universités, américaines notamment. De cela s’en sont découlées son architecture décentralisée et sa capacité à fédérer un nombre de plus en plus croissant de réseaux informatiques.

 

3- Pour Castells, internet a été (et le demeure toujours) au carrefour de quatre grandes cultures :

 

+ une culture scientifique et technologique entretenue dès le départ par les chercheurs dans les universités et les centres de recherche imbus d’une « vision techno méritocratique » où l’innovation technologique et la libre communication ( exclusivement au sein du groupe de chercheurs) est valeur suprême.

 

+ la culture des hackers, sorte de lien intime et indéfectible entre « le savoir techno méritocratique » et la « sphère des marchands » par qui internet va se déployer progressivement.

 

+ la culture des communautés virtuelles favorisant la propagation d’une série de pratiques collectives telles les messageries, les forums de discussion et les listes de diffusion entre autres…le tout agissant  pour « produire du sens ».

 

+ et la culture des entrepreneurs par qui internet va se structurer autour des services marchands au lieu de la toute puissance de la sphère non marchande propre à la genèse d’internet.

 

Si les entreprises se sont emparées, dès les années 90, d’internet, c’est essentiellement pour en faire un instrument de réorganisation de leur fonctionnement ou d’amélioration de leurs productivité et compétitivité.

 

4- En contre-pied à plusieurs points de vue, Castells considère par ailleurs, qu’internet, loin d’être une menace pour le lien social, est une « extension de la vie réelle » (au sens de la société en réseau) et en cela il ne peut, en tout cas, être pris pour bouc émissaire d’une société qui mute déjà vers l’individualisme.

 

En témoigne d’ailleurs, dans l’esprit de Castells, le recours effréné au réseau et son « exploitation » par les mouvements politiques, culturels, religieux, nationalistes, féministes ou autres se formant en « alliance alter mondialiste » face aux organes classiques de plus en plus organisés. Et c’est en ce sens que le réseau est en quelque sorte une « terre de liberté » passant outre le contrôle des Etats et des gouvernements.

 

5- Or, quoique « terre de liberté », internet est aussi, aux yeux de Castells, un « lieu d’exclusion » de par la fracture numérique dont il est sinon à l’origine, du moins en étant le principal facteur accélérateur.

 

En effet, « accès…, revenus, éducation, âge, localisation, handicaps physiques, tous sont autant de facteurs d’exclusion de la galaxie internet. Et quand une inégalité technologique semble vaincue, une autre apparaît. Ainsi malgré la généralisation du réseau, les écarts se creusent notamment par le truchement des usages des internautes actuels qui jouent un rôle normatif et de l’influence de l’actuel système techno économique ».

 

C’est pour dire que la fracture sociale semble surdéterminer les autres fractures dont la fracture numérique…Toutes ces fractures sont, pou Castells, des risques mais aussi des défis de la société en réseaux.

 

6- L’ouvrage de Manuel Castells est donc essentiellement un travail d’observation : observation de l’évolution du poids respectif des quatre cultures sus indiquées, observation de l’évolution de la sphère marchande jusqu’à en devenir prépondérante, mais aussi observation des risques engendrés ou renforcés par le redéploiement du réseau.

 

Cependant, quoi que précisant dès le départ l’interaction « internet et société » (au sens que l’un affecte l’autre et s’en trouve à son tour affecté), Castells n’a pu trancher ou prédire le sens de l’équation…Peut être pour éviter le déterminisme technologique inhérent à ce type de réflexion, peu propice de surcroît à la simple observation.

 

Rabat, 9 Février 2006