Yahya El Yahyaoui à la Gazette du Maroc
La télévision au Maroc est un « chien de garde »
Quelle est la réalité du
paysage audiovisuel au Maroc ? Pourquoi n'a-t-il pas encore atteint le
changement escompté ? Quels sont les obstacles qui se dressent sur son chemin et
comment les surmonter ? Telles sont les questions que La Gazette du Maroc a
posées au chercheur et expert en communication Yahya El Yahyaoui
S'entretenir avec Yahya El Yahyaoui ne peut qu'aiguiser chez son interlocuteur
le sens de la critique, de la vigilance et de la découverte. Il provoque en vous
la soif du questionnement loin des a priori et des évidences. Pour pouvoir
suivre ses analyses profondes, il faudrait d'abord avoir lu ses écrits chargés
d'approches basées fondamentalement sur la représentation de la portée
démocratique. Toutefois une question se pose et s'impose. Est-ce que cette
portée suffit à elle seule à réformer les institutions de l'information au Maroc
?
Pour Yahya El Yahyaoui, le besoin de la démocratie est un besoin global, non seulement en vue de promouvoir les secteurs de l'information, de l'économie, de la culture… mais il se situe comme un espace général et un cadre propice au travail. Et l'expert d'expliquer : "En toute franchise, nous ne travaillons pas au Maroc comme il se doit. On se donne tout simplement l'illusion de cravacher dur".
Et de poursuivre :
"Certaines défaillances n'ont pas été tranchées dans le domaine de l'information
et plus précisément dans le secteur de l'audiovisuel. Ces défaillances
s'expliquent par l'absence de démocratie".
L'Intérieur a toujours la mainmise sur le secteur audiovisuel "D'abord la
portée sécuritaire domine encore la radio et la télévision parce que le
ministère de l'intérieur détient la décision et le dernier mot. Or nous savons
que le travail télévisuel par exemple ne va pas de pair avec le souci
sécuritaire. Ce dernier tue la créativité et l'initiative et brise tout esprit
innovateur.
Deuxièmement, ceux qui
veillent aux destinées de la radio et de la télévision avec les deux chaînes,
sont désignés par Dahir. De ce fait, ils ne doivent rendre de comptes qu'au Roi
et non au ministère de tutelle, ou bien au gouvernement ou au Parlement. C'est
une situation qui les met à l'abri de toute obligation de justifier leurs
décisions.
Troisièmement, les priorités sont arrêtées en dehors de l'espace télévisuel par
voie de conséquence, il n'y a pas une marge réelle laissée aux responsables des
deux chaînes leur permettant de prendre des initiatives pour la création ou
l'initiative.
Quatrièmement, l'hésitation quant à la prise de décision relative à la
nationalisation ou la privatisation. Ici, je fais référence à la volonté du
gouvernement de privatiser la deuxième chaîne après avoir réalisé l'équilibre
financier.
Ainsi donc, il faudra que la réflexion se penche et se concentre sur la
nécessité de créer une rupture totale avec la culture en cours. C'est un travail
qui ne peut être l'œuvre d'une seule personne ou une partie déterminée. C'est
une œuvre collective par excellence. Tout le monde doit y participer en étroite
relation avec la réforme du climat général économique, social, politique et
culturel dans la mesure où le secteur de l'information se situe à ces niveaux.
Il y influe.
Toujours dans le même contexte, nous avons demandé à El Yahyaoui comment il
conçoit la réforme du secteur audiovisuel. Il a réaffirmé que cette "réforme"
doit être un travail auquel participeraient tous les acteurs politiques,
culturels, académiques, professionnels et l'opinion publique. Le point de départ
à mon avis doit être la nécessité de réaliser trois délimitations. Il faudra
fixer les règles du jeu afin d'arrêter les rôles et préciser les responsabilités
pour faciliter l'évaluation et le règlement des comptes. Il faudra aussi définir
la nature de la télévision que nous voulons et le message que la télévision doit
véhiculer.
Mais, ajoute El Yahyaoui, j'ai peur que le temps de la réforme soit révolu et que penser à des scenarii alternatifs beaucoup plus audacieux et radieux, demeure la solution.
A la question de savoir pourquoi le gouvernement de l'alternance n'a pas favorisé l'indépendance réelle et effective des établissements publics d'information et organisé le secteur de l'audiovisuel, El Yahyaoui est catégorique en affirmant que "la question devient plus surprenante quand on sait que le dossier de l'audiovisuel et de l'information en général était l'une des priorités de l'actuel gouvernement".
Il poursuit : "à mon avis, la paralysie provient d'une donnée objective du fait que la télévision et le secteur audiovisuel sont une partie d'une structure et ne constituent pas une structure autonome. Ils font partie d'un appareil et ne sont pas un appareil ayant sa propre identité. Par conséquent et comme il sont une partie d'une autre identité, il ne leur est pas possible de prendre en main leur destinée…
De ce fait, l'évaluation du rendement télévisuel, du moins au niveau de la première chaîne, reste tributaire de ces contraintes, note El Yahyaoui.
Il affirme qu'il n'y a pas
eu de changement à l'intérieur de cette chaîne, changement qui ne sera possible
tant que le véritable changement revendiqué par le peuple n'a pas été réalisé et
probablement n'interviendra pas.
Quant aux programmes des deux chaînes vis-àvis de la concurence, El Yahyaoui
note :
"Nous remarquons que les deux chaînes n'ont pas osé tant au niveau du discours
que de la politique, concurrencer les chaînes satellitaires et notamment les
chaînes arabes et à attirer le téléspectateur marocain. Elles justifient cet
échec soit par la force d'attraction des autres chaînes soit par la faiblesse
des moyens". Il ajoute :"Nous avons également constaté que les deux chaînes ne
travaillent pas sur la base, les considérations et les valeurs d'un service
public. Elles ne se référent ni à l'une, ni à l'autre.
Vous avez pu remarquer comment la télévision a traité le dernier tremblement de terre. L'information a été classée derrière un certain nombre d'activités officielles. Elle passe sous silence des affaires de détournements de deniers publics, le népotisme, le clientélisme et la détérioration de la vie quotidienne des Marocains.
A partir de là, indique El Yahyaoui, les deux chaînes sont tenues d'être marocaines, de sentir le citoyen marocain, de refléter sa réalité, ses espoirs et ses attentes, de dévoiler et dénoncer ses déséquilibres et de participer à l'œuvre de réforme loin de toute pression ou contrainte d'où qu'elles viennent. Ce sont ces questions qui rendent le secteur de l'information et la télévision en particulier une sorte de "chien de garde" qui veille sur le pouvoir dans les pays démocratiques alors qu'elle est un "chien de garde" au service du pouvoir dans notre pays et dans la plupart des pays du tiers-monde!".
Interrogé sur la
démocratisation, El Yahyaoui estime qu'elle comporte également la question de la
libéralisation du secteur ce qui exige la réglementation du secteur, audiovisuel
et l'ouverture à l'investissement.
A la question de savoir si les deux points précédents sont liés à la création du
haut conseil de l'audiovisuel ou s'il s'agit de conjoncture générale n'ayant pas
permis la diversité comme c'est le cas au Liban, notre interlocuteur nous a
précisé que jusqu'à nos jours, il n'a pas bien saisi l'objectif de la création
de ce conseil : "J'ai dit à maintes reprises que si le but de créer un tel
conseil est la réglementation, les lois promulguées à cette fin sont nombreuses.
Et de toute façon, il existe un ministère en charge et il n'y a pas lieu de
rajouter de nouvelles institutions ayant une seule fonction similaire ou proche.
Mais s'il est question de régulation, il faut dire que le marché est fort limité
en raison de la force des techniciens et du monopole, ce qui rend la concurrence
impossible et la régulation exclue. Et notre expert de poursuivre : "Est-ce que
le conseil sera indépendant ou désigné et par conséquent dépendant ? Je pense,
pour ma part que le conseil sera dépendant d'après ce que laissent entendre
certaines moutures. Quant à la multiplication des chaînes, l'important n'est pas
dans le nombre mais plutôt dans le contenu des programmes. Je voudrais en guise
de conclusion, vous répondre par une question : "Est-ce que les Marocains vont
se ruer sur les paraboles pour se brancher sur les chaînes étrangères si le
paysage télévisuel national leur permettait de s'en passer ? Dans une large
mesure, je ne le pense pas".
Propos
recueillis par
Ahmed Nachatti