«Gouvernance mondiale»
Jacquet.
P et Alii, C. d’Analyse Economique, Paris, Octobre 2001, 498 p.
1- Ce rapport traite des principes sur
la base desquels la mondialisation est (ou n’est pas) gouvernée. Il aborde des
questions qui ont fait l’objet de nombreuses controverses, «celle des
institutions qui exercent cette fonction de gouvernement global, de leur
mandat, et de la manière dont elles en rendent compte, celle des normes qui
guident l’action publique internationale, et de la prééminence, voulue ou subie,
des normes de l’échange, celle du rôle des États dans le pilotage de cet
appareil institutionnel multilatéral».
La
problématique de la gouvernance mondiale abordée dans ce rapport, tente une réflexion
sur les conditions de la soutenabilité politique de la mondialisation, de son
équité et de sa légitimité.
2- Le terme de gouvernance est un
néologisme utile, estiment les auteurs du rapport, parce qu’il s’agit de réfléchir
à la façon dont l’économie mondiale est gouvernée. Il exprime le
problème de base de l’organisation économique internationale: comment gouverner
sans gouvernement ?
En effet,
dans un monde politiquement divisé en États-nations autonomes, mais interdépendants,
un ensemble de principes, de pratiques et d’institutions communes sont de nature
à concourir «à la formation de normes collectives qui s’imposent aux États, à
la définition des orientations de l’action collective, ou à la fixation de
règles directement applicables aux acteurs privés».
Elle
repose sur la coopération intergouvernementale ou sur l’action d’institutions multilatérales
spécialisées dotées d’instruments propres. Elle s’exerce au niveau mondial, ou
par le canal d’organisations régionales. «Elle tient (ou ne tient pas) sa
légitimité de la délégation des États, de la ratification des traités par les
parlements, de la prise en compte des points de vue exprimés par les
différentes représentations des sociétés civiles, dans le cadre du débat
démocratique, ou du consensus des communautés professionnelles, mais ne relève
d’aucune autorité politique centrale, et ne fait l’objet d’aucune sanction démocratique
d’ensemble».
Il s’agit
donc de cet appareil de production de normes et d’interventions publiques, par
quoi se gouverne l’économie mondiale et, au-delà, de la gestion d’un ensemble
d’interdépendances. Trois problématiques croisées se sont fait par conséquent, jour
:
+ L’approfondissement
de l’interdépendance, qui a conduit au terme générique de mondialisation, avec
la poursuite de l’intensification des échanges, la montée en puissance des
multinationales, et l’accroissement de la mobilité des capitaux.
+ L’apparition
dans les débats de préoccupations nouvelles, ou dont l’intensité s’est accrue, «qu’il
s’agisse des normes sociales, de la protection de l’environnement et du réchauffement
climatique, de la sécurité des consommateurs et des implications du progrès
technique, notamment en ce qui concerne les organismes génétiquement modifiés,
ou encore de la criminalité internationale et du blanchiment de l’argent».
+ Enfin
la montée en puissance et la radicalisation de mouvements de contestation de la
«mondialisation libérale», qui se sont manifestés à l’occasion des grandes
rencontres internationales officielles, et «cherchent à dépasser leur diversité,
pour définir leur action commune au-delà d’une seule stratégie d’empêchement».
La
question des liens entre mondialisation et croissance (ou développement) est
l’une des plus controversées qui soit, parce que s’opposent
des visions simplistes au gré desquelles l’insertion internationale serait,
pour l’une, la garantie du développement, et pour l’autre l’assurance de la
paupérisation.
Mais, l’observateur
objectif, fait remarquer le rapport, «doit relever que le rattrapage des riches
par les pauvres se produit, mais qu’il est soumis à un ensemble de conditions
touchant à l’épargne, à l’effort d’éducation, à la qualité des institutions nationales,
ou à la distribution du revenu, que beaucoup de pays en développement ne
remplissent pas».
En même
temps, et de «la même manière que des économies différemment dotées en facteurs
de production, gagnent à échanger entre elles des biens et des services, des
économies différemment dotées en capital, gagnent à échanger entre elles
l’épargne d’aujourd’hui contre le revenu de demain».
3- Par ailleurs, la montée en puissance
de la contestation de la mondialisation, à partir de la mobilisation, en 1998,
contre la négociation AMI, est certainement l’un des phénomènes marquants de
l’actualité internationale. On peut «l’interpréter comme le pendant des
difficultés rencontrées par l’action collective au niveau international», note
le rapport.
Il est
vrai, affirment les auteurs, que la contestation a rendu la tâche plus
difficile à des gouvernants engagés dans des discussions délicates, mais «sa
légitimité s’est précisément nourrie de l’incapacité de ceux-ci à trouver les
réponses aux nouveaux problèmes soulevés par la mondialisation. Les mouvements
d’opposition ont pu trouver un nouveau souffle, puisqu’en face, aucun résultat
concret ne venait affaiblir la portée de leur critique».
La
structuration internationale des mouvements sociaux apparaît comme une
conséquence de la mondialisation. Déréglementation et privatisation ont déplacé
la frontière du pouvoir entre public et privé. L’accroissement des interdépendances
l’a translaté de l’État-nation vers les institutions multilatérales. À ce
glissement de pouvoir répond une certaine forme de mobilisation sociale
transnationale.
Leur
critique porte sur la façon dont la gouvernance globale est mise en oeuvre par
les gouvernements et les institutions. Elle touche au fond et à la forme: «gouvernements
et institutions internationales sont accusés de polarisation excessive, sur le
commerce et les sujets connexes, alors que les opinions publiques se montrent
sensibles à d’autres dimensions de la mondialisation (protection de
l’environnement, diversité culturelle, différences de normes sociales,
blanchiment de l’argent, sécurité alimentaire, etc.)».
Autrement
dit, les modalités actuelles de gouvernance sont mises en cause «en raison d’un
déficit du politique au niveau mondial qui, en vertu de délégations techniques insuffisamment
contrôlées, laisse la bride sur le cou à des institutions technocratiques».
Il
convient de rappeler que le mouvement de contestation rassemble aussi bien
tiers-mondistes et anti-capitalistes, unis contre le pouvoir des
multinationales et la poursuite de la libéralisation, que défenseurs de
l’environnement et des droits de l’homme, partisans d’une limitation des
mouvements de capitaux, avocats d’une remise de la dette des pays pauvres, etc.
Il s’agit
d’une solidarité inter-thématique qui offre aux contestations une cible de plus
en plus générale et globale : «les thèmes s’effacent presque pour faire place à
un facteur commun jouant le rôle de catalyseur, qui s’incarne dans la
contestation de la gouvernance libérale de la mondialisation. Toute réunion
internationale devient une cible potentielle, une occasion de rassemblement et
de construction de ce mouvement».
La
contrepartie, cependant, est que les mouvements peinent à définir ce que
pourrait être un projet commun. «La diversité des participants et des thèmes
contribue à faire poids, et à donner de la visibilité au mouvement, mais rend
aussi l’action collective plus difficile, moins lisible et moins légitime : qui
pourrait parler au nom de qui et pour quoi dire ?».
C’est
jusqu’à présent le mot d’ordre contestataire, plutôt que la logique revendicative
qui a cimenté le mouvement. C’est l’une des raisons pour lesquelles il a
naturellement évolué vers une plus grande radicalisation, remarque le rapport.
L’objectif
de libre-échange n’est plus l’objectif pertinent: ce qu’il s’agit de négocier,
c’est la nature des politiques publiques, «dans des domaines où les
défaillances de marché impliquent de se préoccuper des modes de régulation, et
entre des pays dont les préférences collectives sont différentes, et se
traduisent par des cultures réglementaires très éloignées les unes des autres».
La
mondialisation étant gérée par des institutions multilatérales dont les
structures de gouvernance sont la plupart du temps, dominées par les pays industrialisés,
le problème de la responsabilité démocratique se pose ainsi à deux niveaux: au
niveau de la légitimité démocratique d’autorités non élues, qui reçoivent un
mandat par délégation publique, et au niveau du lien entre les démocraties
nationales et les décisions internationales prises par ces autorités déléguées
non élues.
Autrement,
devant quels agents ou institutions, les organisations multilatérales doivent
être responsables : devant quel public? devant quelles institutions? quel peut
être le rôle d’une sanction par les marchés ?
C’est
dire que «tant que les résultats produits implicitement ou explicitement par le
système de gouvernance mondiale, c’est-à-dire l’ouverture aux échanges, la
libéralisation financière, le développement, etc, ne faisaient pas l’objet
d’une contestation frontale, la légitimité par l’output suffisait. Dès lors que
la mondialisation est critiquée, cette forme de légitimation s’affaiblit, et
l’attention se porte sur les procédures».
4- La contestation est d’autant plus
légitime que des problèmes globaux (menaces sur l’environnement global,
sécurité nucléaire, dégradation des ressources naturelles, croissance de la
population mondiale, grands trafics, risques de contamination sanitaire,
instabilité des marchés financiers…etc.) sont peu ou prou posées. Ces enjeux devraient
témoigner d’une solidarité objective qui transcende les frontières usuelles des
États-nations.
Deux
conceptions des finalités de la gouvernance internationale coexistent à ce
titre. Pour la première, «celle-ci doit essentiellement reposer sur des règles
du jeu stables, qui ont pour fonction de coordonner les actions des États et
celles des agents économiques, et dont l’idéal est d’être assez claires et
universelles, pour qu’il ne soit ni besoin de se préoccuper de leur
interprétation, ni de les compléter par une fonction exécutive susceptible
d’actions discrétionnaires. Dans cette optique, la gouvernance repose essentiellement
sur un ordre juridique à prédominance économique».
La
seconde conception présuppose au contraire «l’existence d’objectifs communs,
que ceux-ci soient de nature économique (croissance, plein emploi, expansion
des échanges, développement, stabilité monétaire) ou non (maintien de la paix,
protection de l’environnement). La question de la gouvernance se définit donc à
partir de buts que les nations se fixent d’atteindre ensemble, qui peuvent
avoir été fixés ex ante».
Quelles
formes institutionnelles pour la gouvernance ?
Deux
modèles polaires, que sont le gouvernement mondial et la coopérative des
nations, sont en jeu, estime le rapport.
Le
premier modèle, le gouvernement mondial, «se fonde sur la transposition au
niveau global du type de gouvernement démocratique des États fédéraux. Il
conduit donc à imaginer un gouvernement mondial doté de ses différents
attributs, appuyé sur un corpus juridique unifié et surveillé par un parlement
mondial».
Le second,
qui n’est pas indépendant, est qu’en dépit des progrès de la solidarité internationale,
«celle-ci reste fondamentalement une solidarité d’humanité, qui peut être
productrice de droits, mais pas d’égalité».
Or, il ne
pourra y avoir de gouvernement mondial, tant qu’il n’y aura pas de peuple mondial,
pensent les auteurs, car en l’absence de démocratie représentative à l’échelle
mondiale, le relais par la démocratie participative prend en revanche tout son
sens.
5- Le système actuel de gouvernance globale,
hérité de la Guerre froide, a donc besoin d’être réformé, affirme le rapport.
L’action collective internationale «se heurte à une profonde crise de légitimité,
tant sur le plan de la conception et de l’explication de ses objectifs, que sur
les modalités de prise de décision et de mise en oeuvre de ces décisions. Elle
souffre de ne pas bien prendre en compte de nouvelles questions qui préoccupent
les citoyens, et qui relèvent d’une nature spécifique, celle des biens publics
globaux».
Ces
questions soulignent l’importance d’une réforme du système de gouvernance mondiale.
Mais, une telle réforme ne peut être que graduelle, pensent les auteurs.
Aussi
est-il essentiel, note le rapport, «de réfléchir aux grandes lignes de ce qui
pourrait fonder une vision partagée de la maîtrise de la mondialisation, associant
les sociétés civiles, et susceptible de restaurer la légitimité et l’efficacité
de l’approche multilatérale».
Au niveau
mondial, l’action se joue, selon le rapport, sur trois plans:
+ Un volet normatif et institutionnel,
qui touche au rôle des différentes institutions multilatérales en termes de
définition du mandat d’institutions spécialisées, et de gestion des conflits et
des crises.
+ Un volet de gouvernance politique,
où il s’agit de définir la vision, la stratégie et les priorités de l’action
commune au niveau international, notamment en ce qui concerne l’intégration des
pays en développement. «Cette gouvernance politique doit aussi permettre de
reconnaître pleinement le fait régional et organiser la subsidiarité nécessaire».
+ Et un volet relatif à la légitimité
démocratique. L’objectif est ici de «déterminer comment prendre en
compte les revendications démocratiques des sociétés civiles, et comment
préserver le droit à l’hétérogénéité des préférences collectives».
Pour
cela, quatre actions semblent aujourd’hui prioritaires : établir une
instance politique légitime, rééquilibrer l’architecture institutionnelle, impliquer
les sociétés civiles et intégrer les pays pauvres.
Dans tout
cela, l’association de l’ensemble des catégories de pays à la gouvernance mondiale
s’impose précisément, affirme le rapport. D’abord «au nom d’arguments
d’altruisme, d’éthique et d’équité, mais aussi pour lutter contre le désespoir
et la tentation de radicalisme de populations qui ne perçoivent pas les
bénéfices de l’organisation multilatérale de l’économie mondiale, et
constituent un terreau privilégié pour les faux prophètes des guerres et du
terrorisme, et enfin parce que l’efficacité dans le traitement d’un ensemble de
questions, du commerce au financement international et à la lutte contre la
criminalité, requiert d’associer les pays pauvres».
Yahya
El Yahyaoui
Rabat,
11 Décembre 2008