« L’horreur
économique »
Viviane Forrester, Ed. Fayard, 1996,
215 P
1- Viviane Forrester est née en 1925 à
Paris, où elle vit toujours.
Romancière, essayiste et critique
littéraire au journal Le Monde, elle a travaillé pour la télévision et la
radio, monté des expositions et animé de nombreux colloques sur l'art, la
culture et la littérature. Elle fait partie du jury du Prix Femina.
Viviane Forrester est l’auteur d’une
douzaine de romans dont, entre autres, «Ainsi les exilés», «Le jeu des
poignards», «La violence du calme», et une célèbre biographie de Van Gogh («Van
Gogh ou l'enterrement dans les blés») couronnée en 1983, Prix Femina de l’essai.
2- En préambule à « L'Horreur économique » ( traduit en 27 langues et consacré
Prix Médicis de l'essai en 1996), Forrester dit ceci :
« Nous vivons au sein d'un
leurre magistral, d'un monde disparu que nous nous acharnons à ne pas
reconnaître tel, et que des politiques artificielles prétendent perpétuer …
Nos concepts du travail et par là du
chômage, autour desquels la politique se joue (ou prétend se jouer), n'ont plus
de substance : des millions de vies sont ravagées, des destins sont anéantis
par l'exploitation de cet anachronisme ».
Et de continuer : « L'extinction du travail passe pour une simple éclipse alors
que, pour la première fois dans l'Histoire, l'ensemble des êtres humains est de
moins en moins nécessaire au petit nombre qui façonne l'économie et détient le
pouvoir ».
Il n’y a pas de crise, dit Viviane
Forrester, « mais la mutation brutale d’une civilisation qui vit sur un
mythe - le travail - et une absence - celle de l’homme, auteur de l’histoire ».
Cinq idées forces peuvent
être retenues pour présenter (encore moins résumer) la teneur de ce pamphlet fort
et anti mondialiste qui peut se lire aisément en roman car facile d’accès et
non cadré par une quelconque partition académique:
+ La première se
rapporte au chômage qui (dans l’esprit de Forrester) n’est pas en soi le plus
néfaste, mais « la souffrance qu’il engendre et qui provient pour beaucoup
de son inadéquation avec ce qui le détient ».
Autrement, le chômeur
d’aujourd’hui, « n’est plus l’objet d’une mise à l’écart provisoire,
occasionnelle…Il subit une logique planétaire qui suppose la suppression de ce
que l’on nomme le travail, c'est-à-dire des emplois » et par conséquent du
« droit à la vie » qui passe non seulement par le « devoir de
travailler (et) d’être employé », mais aussi par l’incessante obligation
de paraître utile au profit.
+ La deuxième idée
concernerait ce que l’auteur appelle « le monde inédit qui s’installe sous
le signe de la cybernétique, de l’automation, des technologies révolutionnaires »
et qui exerce désormais un pouvoir inédit où « les
décideurs…gouvernent l’économie mondialisée par-dessus toutes frontières et
tous gouvernements. Les pays font pour eux figure de municipalités ».
Les êtres humains en
foules, dit l’auteur, « se retrouvent…selon les logiques régnantes sans
raison raisonnable de vivre en ce monde où pourtant ils sont advenus à la
vie ». Et « pour obtenir la faculté de vivre, pour en avoir les
moyens, il leur faudrait répondre aux besoins des réseaux qui régissent la
planète, ceux des marchés ».
En d’autres termes, les
« réseaux économiques privés, transnationaux dominent…de plus en plus les
pouvoirs étatiques. Loin d’être contrôlés par eux, ils les contrôlent et
forment, en somme, une sorte de nation qui, hors de tout sol, de toute
institution gouvernementale commande sans cesse davantage les institutions des
divers pays, souvent par le biais d’organisations considérables comme la Banque
mondiale, le FMI ou l’OCDE ».
+ La troisième idée
force est relative à ce que l’auteur appelle « les armes du pouvoir »
de l’économie privée qui s’autonomise de plus en plus et qui fait que
« hors du club libéral, point de salut ».
Si, affirme l’auteur,
« les classes dirigeantes de l’économie privée ont parfois perdu le
pouvoir », ils n’ont en aucun cas perdu la puissance.
En effet,
« l’argent, l’occupation des points stratégiques, les postes à distribuer,
les liens avec d’autres puissants, la maîtrise des échanges, le prestige, un
certain savoir, un savoir faire certain, l’aisance, le luxe, autant d’exemples
des moyens dont rien n’a pu les séparer ».
Suivant leurs propres
logiques et leurs propres intérêts, ces classes sont manifestement insensibles à ce qui est
injustice ou misère. Elles ne les « prennent au sérieux que lorsqu’elles
s’intègrent à l’ordre du divertissement ».
+ La quatrième idée a
trait à ce que l’auteur considère comme étant le mythe de l’intégration :
« Mais s’intégrer à quoi ? Au chômage, à la misère ? Au
rejet ? Aux vacuités de l’ennui, au sentiment d’être inutiles ou même
parasitaires ? A l’avenir sans projet ?...S’intégrer à des
hiérarchies qui d’emblée vous relèguent, fixés au niveau le plus humiliant sans
que l’on vous ait donné ni que l’on vous donne jamais la possibilité de faire
vos preuves ? ».
+ La cinquième idée
renvoie à ce Forrester dénomme « l’entreprise citoyenne » (supposée
créer des richesses et des emplois mais qui n’en crée en réalité que des
profits et des exclus) eu égard aux mouvements de délocalisations, de fuite de
capitaux et de fermeture des frontières terrestres à la « misère du
monde ».
Pour l’auteur, ces
pratiques sont non seulement dépourvues de morale, mais sont aussi à l’origine
d’un appauvrissement croissant des autres contrées (dont notamment les pays du
Tiers Monde) soumises à la logique de l’ordre libéral…Elles sont d’autant plus
appauvries au vu de « l’institutionnalisation de la misère » dans des
pays « où les fortunes s’amplifient dans des proportions jusqu’ici
inconnues ».
3- Face à cela, quels
contre-pouvoirs ? Aucun, dit l’auteur.
Par contre, elle affirme
qu’ « il ne s’agit pas de gémir sur ce qui n’est plus, de nier et renier
le présent. Il ne s’agit pas de nier, de refuser la mondialisation, l’essor des
technologies, qui sont des faits et qui auraient pu être exaltants autrement
que pour les seules forces vives. Il s’agit au contraire de les prendre en
compte… ».
Il s’agit « de
vivre en connaissance de cause, de ne plus accepter les analyses économiques et
politiques qui les survolent, ne les mentionnant que comme autant d’éléments
menaçants, obligeant à des mesures cruelles, lesquelles empireront si on ne les
subit en toute docilité ».
N’ayant plus rien à perdre et peu à
espérer, les exclus n’ont d’autre issue que d’entreprendre la reconquête
d’une structure fondamentale que l’ordre libéral semble
incapable de la leur retirer : leur dignité.
Yahya El Yahyaoui
1er Juin
2006.