«L'Inde aux deux visages : de Bollywood à la cyber-université»

Valade. J et Alii, Rapport, Sénat, Paris, Juillet 2008, 45 p.

 

1- Lors d’une conférence organisée par Futuribles, en Avril dernier, l’économiste Jean-Joseph Boillot a indiqué que «l’Inde continuerait à connaître une croissance forte à l’horizon 2025, mais resterait loin derrière la Chine, en termes de puissance économique». Il a précisé qu'en 2025, d'après les données du FMI, de la Banque mondiale, de l’Union européenne et de Goldman Sachs, «l’Inde devrait représenter entre 3 et 4% de l’économie mondiale, contre 13,6% pour la Chine (31,7% pour les Etats-Unis et 3% pour la France). Néanmoins, le taux de croissance annuelle de l’Inde, entre 2005 et 2025, se situerait entre 5,5% et 8%».

 

Ce pays, fort de son 1,1 milliard d'individus, compte une population deux fois supérieure à celle de l'Union européenne, pour une superficie équivalente. Avec ses 25 Etats et 5 territoires, il totalise autant de langues (18 langues officielles et 1700 dialectes, l’Hindi et l’anglais étant les deux langues nationales), de cultures, de traditions politiques, religieuses et économiques que l'Union.

 

C’est un pays extraordinairement diversifié. Il est le fruit d'une civilisation et lieu d'exercice d'une démocratie, l'une et l'autre anciennes. Son système d’enseignement supérieur et son cinéma attestent d’une vitalité exceptionnelle, tout autant à l’intérieur qu’à l’étranger.

 

2- L’enseignement supérieur a eu un rôle prépondérant dans la construction de l’Inde moderne. II a connu un développement considérable depuis l’indépendance du pays, et une croissance exponentielle depuis le début des années 1990, à tel point, estime le rapport, qu’à «l'heure actuelle, l’Inde possède l’un des plus importants systèmes d’enseignement supérieur au monde».

 

Le nombre d'étudiants était de 9 954 000 en 2003-2004 et de 10 481 000 en 2004-2005, soit une augmentation de 5,3%. En 2007, quelque 415 universités et autres établissements d’éducation supérieure (contre 18 en 1947), pour la plupart reconnus par l’État, accueillaient environ 11,6 millions d’étudiants et comptaient 200 000 enseignants.

 

Avec un taux d'alphabétisation, qui n'est encore que de 55%, la scolarité n'étant obligatoire que depuis peu de temps, l'Inde a fait de l'enseignement une forte priorité. Mais, en dépit de la forte augmentation des étudiants, leur nombre reste très faible en proportion de la population, dans la mesure où 50% de la population indienne a moins de 25 ans.

 

Or, ce pays en forte croissance économique, a besoin d'un plus grand nombre de jeunes diplômés. Les besoins de personnels qualifiés sont importants dans de nombreux secteurs, et les attentes de la population se renforcent dans des domaines tels que la gestion de l'énergie, les problèmes liés à l'environnement ou à la situation sanitaire.

 

Tout le défi, présentement, est de démocratiser le système grâce à une «politique d'inclusion sociale», l'université Jawaharial Nehru (JNU) de Delhi ayant développé, depuis déjà longtemps, un programme de discrimination positive, en prenant en compte des critères liés à l'environnement socio-économique des jeunes souhaitant intégrer cet établissement. Grâce à cette politique, plus de 50% des étudiants de cette université, sont issus de milieux défavorisés.

 

Parallèlement à cela, le financement du système connaît une forte croissance. Il provient du budget de l'Etat central, de ceux des Etats et des familles. Le secteur privé est également sollicité. S'agissant du budget du Gouvernement central consacré à l’enseignement, il est en forte hausse depuis une dizaine années.

 

Les établissements d’enseignement supérieur sont sous la responsabilité du ministère des Sciences et de la Technologie pour le développement des ressources humaines (MHRD), qui a également en charge l’enseignement primaire et secondaire. Le ministère fixe la politique générale relative à l’enseignement supérieur en Inde, et la création des universités centrales ressort de sa responsabilité.

 

Plusieurs types d’universités ou autres organismes de formation et de recherche, existent en Inde :

 

°°- 24 universités «centrales» dépendant presque exclusivement dudit ministère pour leur financement,

 

°°-  230 universités régionales, sous tutelle des Etats de l’Union indienne, telles les universités de Pune ou de Bangalore,

 

°°- plusieurs écoles d’ingénieurs et instituts scientifiques, visant à doter l’Inde d’une capacité technologique lui permettant d’assurer son indépendance vis-à-vis des pays occidentaux (technologie nucléaire et spatiale notamment).

 

Ces instituts dispensent, avec certains instituts de recherche, les meilleures formations pour la recherche («postgraduate studies») dans les domaines scientifiques et techniques. Ils sont supervisés par un conseil présidé par le ministre de l’éducation indien. Ce sont ces instituts de prestige qui ont formé les premières générations de scientifiques et d’ingénieurs indiens, dont une partie se sont ensuite expatriés, pour l’essentiel aux USA, où ils ont activement participé au développement de la Silicon Valley.

 

°°- plusieurs universités assimilées et institutions d’enseignement spécialisé disposent d’une grande autonomie à la fois académique et financière.

 

°°- nombre d’«open universities», qui sont des niveaux d’enseignement à distance, et qui ont le statut d’université, tel l’Indira Ghandi National Open University (IGNOU), qui dispense des cours à 1 million d’étudiants en utilisant tous les médias disponibles (radio, télévision, internet...).

 

°°- 18 autres instituts reconnus «d'importance nationale» (5 institutions «under state legislation act» et 13 autres instituts) et 12 universités privées.

 

Il faudrait relever que la durée d'obtention du doctorat est plus longue qu'en France (en moyenne 5 ans, contre 3) et ce pour deux raisons principales:

 

- parce que les étudiants doivent généralement travailler dans le même temps pour subvenir à leurs besoins,

- et parce qu’ils prennent une part essentielle dans la recherche effectuée dans les laboratoires universitaires, compte tenu du nombre très réduit de techniciens. Les chercheurs ont donc besoin d'eux pour conduire leurs travaux.

 

3- Selon des chiffres du magazine «India Today», 525 000 ingénieurs, 250 000 docteurs, 1,7 million de diplômés en matière scientifique et 1,5 million d'anglophones, diplômés en commerce et management, sortent chaque année des universités ou grandes écoles indiennes.

 

Ouvert à la mondialisation, et se voulant la capitale mondiale de l'externalisation des activités de R&D, le pays parie beaucoup sur les «niches technologiques». Il se positionne progressivement sur les créneaux dynamiques de la demande mondiale dans certains secteurs nouveaux, à forte intensité en capital humain (l'informatique, l'industrie pharmaceutique, bio et nano-technlogies), tout en évitant une concurrence frontale avec la Chine dans les industries de main d'oeuvre. Les services qui ont tiré la croissance indienne des années 1990, constituent actuellement la moitié du PIB du pays.

 

Les diplômés indiens ont des bases solides dans leurs spécialités, et brillent le plus souvent par leur talent d’imitation que par une réelle innovation. Leur génie s’exprime plus librement à l’étranger, loin de leur culture traditionnelle. Car, «dans ce pays de contrastes, le sens de la hiérarchie et de l’ordre établi est fort, les bidonvilles et les tas d’ordures sont proches du superbe campus de Bangalore, la Silicon Valley de l’Inde, et les ingénieurs en logiciels, à la pointe de la technologie, n’envisageraient pas de se marier hors de leur caste».

 

Or, le manque de techniciens et de cadres administratifs continuait toujours à nuire à l'efficacité de la recherche indienne. La lourdeur de l'administration est également dénoncée comme un frein. Le pays semble aussi confronté, non à un manque d'étudiants en sciences, comme en France, mais parfois à leur insuffisante préparation pour poursuivre une carrière de chercheur.

 

Malgré cela, l’Inde représente actuellement et sans conteste, un vivier considérable de jeunes chercheurs de haut niveau dans les domaines des mathématiques, de l’informatique, du commerce et de la gestion. Issus d’établissements prestigieux, très reconnus au plan international, ils fournissent une main d’oeuvre scientifique recherchée par les plus grands laboratoires du monde anglo-saxon (le tiers de la recherche effectuée aux États-Unis est le fait d'Indiens).

 

4- L’Inde dispose par ailleurs, de la plus grande industrie cinématographique du monde, non pas seulement en valeur mais aussi en volume, le cinéma étant fort ancré dans la culture indienne, et est une source majeure de divertissement :

 

°°- 1.040 films ont été certifiés en 2007, dont 20% produits à Bollywood et 25% à Chennai (Madras),

 

°°- plus de 3 milliards de billets d’entrée en salles ont été vendus en 2007, et ce chiffre devrait atteindre plus de 4 milliards en 2012,

 

°°- quoi que les prix des billets sont très faibles, ces entrées représentent une valeur d’environ 2,5 milliards de dollars (contre 103 pour l’industrie cinématographique américaine),

 

°°- le pays compte 13 000 écrans de cinéma, dont seulement 400 écrans dans le cadre de multiplexes, mais leur nombre va croître très fortement,

 

°°- le cinéma indien détient 93% de part de marché, contre 5% pour le cinéma américain et 2% pour les autres films étrangers.  

 

Les facteurs de succès du cinéma indien sont divers:

 

+ une augmentation des recettes à l'export,

+ une hausse du prix moyen du ticket, notamment dans les multiplexes, qui attirent de nouveaux spectateurs,

+ une multiplication des lancements de produits dérivés,

+ un développement de l’audiovisuel, avec le câble (70 millions de foyers) ou le satellite, où il est possible de capter entre 180 et 250 chaines de télévision,

 

+ et une explosion de la vidéo physique et par internet, où près de 10 millions de foyers sont connectés à internet, et ce chiffre augmente de 25% par an.

 

 

Yahya El Yahyaoui

Rabat, 16 Octobre 2008