«Les industries culturelles des pays du Sud»

 

Francisco d’Almeida et Alii, Agence Intergouvernementale de la Francophonie/Haut Conseil de la Francophonie, Paris, Août 2004, 90 p.

 

 

1- Ce document est, pour l’Agence et le Haut Conseil de la Francophonie, «le fruit de la première tentative à visée globale, pour cerner le poids économique des industries culturelles dans les pays du Sud. Elle constitue une base de départ pour connaître les réalités économiques, institutionnelles et culturelles auxquelles sont confrontées les industries de la culture dans les pays du Sud».

 

Il s’agirait donc d’identifier les indicateurs de la contribution actuelle ou potentielle des industries culturelles aux économies, de mettre à jour les freins structurels au développement de ces industries, et d’interpeller les perspectives qu’offre la Convention Internationale pour la Diversité Culturelle, en termes d’exploration des logiques économiques et culturelles qui la justifient.

 

Et l’étude de préciser dès le départ, qu’elle est «basée sur la conception des industries de la culture comme étant caractérisées principalement par la reproductibilité de l’oeuvre originale produite, traitée et transmise au moyen de technologies, par la part importante de la création et par le non salariat des créateurs.

 

Elles se composent de filières (son, image, écrits et imprimés) structurées en fonctions distinctes dont l’articulation et la succession permettent de produire, traiter, mettre le produit culturel à la disposition du public. Le processus d’industrialisation de la production et de la distribution-diffusion sur le marché est inégalement avancé selon les filières parmi lesquelles nous n’incluons pas celles qui, comme le théâtre, sont fondées sur l’oeuvre unique».

 

Les industries culturelles se caractérisent par une nature à la fois culturelle et économique, indique le document. Leurs produits sont des informations et des symboles d’une culture, qui tendent à faire l’objet d’une marchandisation variable selon les filières, à tette enseigne que «les évolutions technologiques et dématérialisantes de la production et de la transmission des oeuvres rendent floue la distinction entre bien et service culturels».

 

Le vocable «produit culturel» est utilisé ici, précise-t-on, pour indiquer que «les livres, les films, les disques, les CD, les journaux, les cassettes, les émissions radiodiffusées et télédiffusées sont des produits de consommation qui véhiculent les valeurs et les modes de vie d’une culture». Dans les biens culturels, on distingue les biens reproductibles industriellement tels les livres, les disques, la vidéo, les films ou les CD-ROM, et les biens non reproductibles fondés sur des œuvres uniques tels la peinture, la sculpture ou le spectacle vivant.

 

2- Dans la première partie («Constats»), l’étude précise que «le commerce international des biens culturels constitue l’un des secteurs les plus dynamiques de l’économie mondiale. Les échanges internationaux de biens culturels (cinéma, radio et télévision, imprimés, littérature et musique) connaissent depuis plus de 20 ans une croissance constante. Ils sont passés de 95 à 380 milliards de dollars entre 1980 et 1998. Certains estiment même que les industries culturelles contribuent au PNB mondial à une hauteur de 7% dans le monde, et de 3% dans les pays en voie de développement (PVD)».

 

Cette croissance est due aux changements intervenus dans les modes de consommation des loisirs et des biens culturels, mais résulte aussi de «l’évolution des modes de production et de diffusion des produits culturels induite par la révolution numérique, de la baisse de leurs prix et de l’extension des marchés».

 

Fondées sur les technologies de production et de reproduction, les industries culturelles ont connu, avec le développement du numérique et du satellite, une révolution des modes de production et de diffusion, qui s’est opérée selon deux dynamiques parallèles: l’extension des marchés à l’échelle mondiale et la baisse des coûts des installations techniques. Cette dernière mutation permet à un plus grand nombre d’artistes et d’entreprises, notamment du Sud, d’accéder à la production.

 

Mais cette opportunité de développement est «contrebalancée par la baisse insuffisante des coûts de production très élevés de l’oeuvre originale. Or, l’une des spécificités des industries culturelles repose sur la part importante de ces coûts dans la composition du prix du produit final, alors que la reproduction n’entraîne qu’un coût marginal faible mais permet, en cas de succès, de générer des profits potentiellement importants».

 

La spécificité identitaire des biens culturels entraîne l’apparition de marchés distincts liés aux modes de vie, mais aussi aux flux des migrations humaines, note le document. Ainsi, «les diasporas constituent des cibles idéales pour les industries culturelles de leurs pays d’origine, comme l’atteste le cas des industries musicales et audiovisuelle indiennes».

 

En même temps, «les chiffres du commerce international montrent un élargissement relatif du nombre de pays producteurs de biens culturels, caractérisé par l’apparition de nouveaux marchés dynamiques: l’Inde grâce à sa production audiovisuelle et musicale, la Chine, troisième exportateur mondial de produits culturels et le Brésil dont le marché de la musique est l’un des sept premiers au monde, et où la production nationale domine à 90% le marché local».

 

Ce sont des pays qui disposent d’une politique publique en direction des industries culturelles «combinant des mesures de soutien et de régulation, et d’un marché ayant la taille critique pour rentabiliser les investissements effectués dans la production».

 

Mais le développement des échanges est déséquilibré, «et se fait principalement entre un nombre limité de pays comme les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Allemagne, la France et le Japon d’une part, l’Inde, la Chine, le Brésil, quelques pays d’Amérique latine, l’Afrique du Sud et l’Égypte, la Corée du Sud, les Philippines et la Malaisie d’autre part». Ce déséquilibre des échanges commerciaux de biens culturels et sa concentration sont particulièrement manifestes dans les secteurs du cinéma (13 pays assurent 80% de la production et des échanges), de la télévision, de la musique et de l’édition.

 

Ainsi, les films et émissions de télévision proviennent des États-Unis à hauteur de 85%. La plupart des pays importent plus de films qu’ils n’en exportent. Font exception 8 pays dont l’Inde, la Chine et des pays comme les Philippines et le Mexique. Dans le domaine de la musique, quatre compagnies majeures dominent le marché mondial: Sony (Japon) et BMG (Allemagne) récemment fusionnées, Universal (France), EMI (Royaume-Uni) et Time Warner (USA) contrôlent 80% du commerce de la musique.

 

En même temps, l’essentiel du commerce mondial des livres et imprimés (25,6 milliards de dollars en 1998) est le fait de 13 pays: États-Unis, Royaume-Uni, Allemagne, France, Espagne, Belgique, Pays-Bas, Canada, Singapour, Hong-Kong, Chine, Mexique et Colombie.Les États-Unis et les pays d’Europe de l’Ouest contribuent à hauteur de 67% de ce secteur.

 

Caractérisé par une évolution de type oligopolistique, avec un nombre limité de conglomérats de taille mondiale, qui contrôlent la distribution des produits culturels, le marché des produits culturels est ainsi fortement concentré et déséquilibré: «6 à 8 entreprises sont propriétaires de 75% de la production d’informations et de loisirs».

 

Par conséquent, note le document, la richesse créée et la croissance potentielle ne profitent d’abord qu’aux groupes ou pays qui ont déjà des positions dominantes, guère aux PVD.

 

D’un autre côté, «la domination du marché des biens et des services culturels se traduit par l’appauvrissement par autodépréciation de l’expression artistique locale, et par un mimétisme esthétique qui engendre des oeuvres décalées par rapport à leur environnement culturel. Le contrôle des réseaux de distribution par les conglomérats dominants laisse rarement aux industries culturelles du Sud l’occasion de se faire connaître, de contribuer à une diversification de l’offre. Il constitue une limite à la diversité culturelle. La concentration du marché donne aux industries culturelles dominantes, la possibilité d’influencer les références culturelles ainsi que les repères identitaires des publics».

 

Or, malgré la domination de leurs marchés par les produits transnationaux, de nombreux pays du Sud disposent d’une relative capacité de production dans les filières de l’édition, du cinéma et de la musique.

 

Au Maroc, la production nationale de films a doublé entre 1980 et 1997, passant de 4 à 8 films en moyenne par an, avec un chiffre d’affaires de 100 millions de dollars en 2001, et 100 autres provenant des autorisations de tournage de films, en majorité étrangers. «Le marché du livre scolaire primaire et secondaire est approvisionné à 100%, par l’édition locale, et la part du livre scolaire se chiffre à 90% du marché de l’édition. Le chiffre d’affaires de l’édition et de l’imprimerie atteint un montant de 253 millions de dollars en 2002».

 

A rappeler qu’au Maroc, le coût de réalisation d’un film de long métrage est estimé à 5 millions de dirhams en moyenne (562 000 dollars). Rares sont les films qui génèrent autant de recettes. En moyenne, un film marocain dégage des recettes d’environ 1 million de dirhams (112 000 dollars). Sur ce montant, 20% à 30% vont à la production, et c’est grâce au fonds d’aide instauré par le gouvernement marocain que les films peuvent voir le jour.

 

En Afrique du Sud, la production cinématographique estimée à 220 millions de dollars à la fin des années 1990, constitue l’activité principale d’environ 550 sociétés. Au Burkina Fasso, les fictions représentent 3/4 des programmes de fiction africaine disponibles dans les grilles des télévisions francophones africaines, mais la fragilité des entreprises qui les produisent, est importante.

 

Outre la taille restreinte de la population et le faible pouvoir d’achat de ses consommateurs potentiels, «les entreprises culturelles des pays du Sud sont confrontées à une forte fragmentation linguistique et culturelle de leurs marchés. Le faible taux d’alphabétisation limite le nombre de consommateurs potentiels de la filière de l’écrit».

 

La filière cinématographique est encore plus soumise à la concurrence étrangère. Le cinéma marocain réalise seulement 8 à 10% des entrées alors que les films américains et indiens qui proposent des prix compétitifs sur le marché international, en réalisent chacun 40%. «Cette dépendance à l’égard des productions étrangères est encore plus forte en Afrique subsaharienne. Les films sénégalais représentent à peine 1% du marché national, et les films burkinabé de 2 à 3%».

 

Pour la filière image, à l’exception du Maghreb, les studios et laboratoires de production cinématographiques sont quasi inexistants en Afrique. Lorsqu’ils existent, l’obsolescence du matériel technique utilisé, limite leur performance.

 

S’agissant de la promotion des biens culturels, «ces pays manquent de capacités pour assurer les activités de marketing, de distribution et de vente». Concernant la production cinématographique, le système de distribution est, en général, défavorable aux productions locales. Leur promotion est insuffisante en Afrique subsaharienne, où les techniques de marketing sont inexistantes, sans parler des activités de piratage qui forment une véritable industrie à laquelle participent certains artistes, producteurs et distributeurs.

 

L’offre locale fait face, par ailleurs, à de faibles possibilités de financement à toutes les phases de la chaîne. En effet, «l’accès limité au crédit caractéristique des marchés des PVD, touche particulièrement les entreprises culturelles qui exercent une activité relativement risquée. Ce phénomène les rend dépendants des financements extérieurs dont les critères et le montant peuvent fluctuer  (excepté l’Afrique du Sud, la plupart des films sont réalisés grâce aux financements extérieurs, les ressources locales ne représentant que 10% des budgets)».

 

C’est la raison pour laquelle, les artistes exercent souvent leur travail dans le cadre du secteur informel. Dans le secteur de l’audiovisuel marocain par exemple, sur 1 500 techniciens, seuls 349 sont détenteurs de la carte professionnelle.

 

3- En deuxième partie («L’impératif d’un soutien public à la production de biens culturels»), l’étude note que «le régime douanier des pays étudiés pénalise en général l’industrie locale. En particulier, les taux prélevés sur l’importation des équipements en matériel constituent un frein au développement du secteur musical».

 

Dans la majorité des pays, «les entreprises de ces filières pourraient bénéficier des mesures d’exonération, ou de réduction, des taxes fiscales ou douanières prévues par les codes des investissements. Mais elles le font rarement, soit par ignorance, soit par découragement devant la complexité des procédures».

 

D’un autre côté, et à l’exception de l’Afrique du Sud qui a élaboré une stratégie globale, et de quelques autres pays comme le Sénégal, le Burkina Faso, le Maroc, la Côte d’Ivoire ou le Gabon qui ont élaboré des politiques sectorielles concernant le cinéma, la télévision et la presse, «rares sont les pays qui disposent d’une stratégie et d’une politique de la culture articulées à celles de l’emploi, de la formation professionnelle, du commerce, de l’éducation et de l’économie».

 

Ainsi, l’absence de stratégies et de politiques culturelles, due à la méconnaissance de l’impact des industries culturelles, prive ces pays d’opportunités d’actions pour le développement de leur culture et de leur économie, car de «par leurs dimensions identitaire et économique, les produits culturels expriment la vitalité créatrice des peuples, contribuent à la conscience démocratique et à la cohésion sociale, créent des emplois et des revenus».

 

Il est donc urgent pour les PVD de participer, eux aussi, à la production de contenus représentatifs de leurs histoires d’hier et d’aujourd’hui, et de leurs aspirations culturelles pour leurs publics, d’abord sur leurs marchés nationaux et régionaux, puis sur les marchés de niche du monde, notamment «en misant sur les opportunités qu’offrent la mondialisation, mais aussi les diasporas à la recherche de liens avec leur culture d’origine».

 

Le développement des industries culturelles nécessite «des actions de structuration du cadre juridique et institutionnel, d’accompagnement et de soutien des entrepreneurs culturels et de leur intégration aux dispositifs existants en faveur du développement».

 

La créativité des artistes et la qualité de leur création «nécessitent une liberté d’expression leur garantissant la possibilité d’exprimer leurs idées et leurs choix esthétiques. La garantie de cette liberté est la condition de leurs échanges avec d’autres créateurs dans le monde, et de leur accès à d’autres publics et marchés».

 

Compte tenu du coût invisible de la fuite des artistes lassés par la précarité générale, des conditions techniques, financières et sociales d’exercice de leur métier, «la question des aides et des modes de financement aux entreprises culturelles nous paraît importante», notent les rédacteurs du document.

 

A ce niveau, «le partenariat public-privé semble être la modalité la plus appropriée pour dégager les ressources financières incitant les acteurs économiques locaux à soutenir le développement de leur culture, par des initiatives potentiellement génératrices de retour sur investissement».

 

Dans cette perspective, plusieurs pays en développement, l’Afrique du Sud et le Brésil entre autres, ont élaboré différents mécanismes de soutien financier «comme la déduction fiscale accordée aux entreprises et aux institutions bancaires qui investissent dans les projets culturels, la création de fonds alimentés par des contributions obligatoires d’entreprises du secteur concerné, et les crédits fiscaux relatifs à l’emploi».

 

En même temps, «l’importance du déséquilibre entre les forces économiques et culturelles en présence, a pour conséquence que les pays du Sud, pris isolément, ne peuvent négocier, à armes égales avec les grands fournisseurs de biens culturels, les conditions de commercialisation de leur production».

 

Dès lors, c’est le cadre multilatéral qui leur «garantira la possibilité d’améliorer la part de leur production dans l’offre culturelle, tant sur leurs marchés nationaux, actuellement très dominés que sur les marchés mondiaux. C’est aussi ce cadre qui peut légitimer la possibilité pour les États de mettre en oeuvre les politiques de développement culturel qu’ils jugeront appropriées et conformes aux engagements pris par toutes les parties».

 

De ce fait, les stratégies ou politiques publiques à engager sont nécessairement plurielles. «Elles ne peuvent pas viser exclusivement la conquête de marchés extérieurs ouverts, en dépit d’atouts certains dans certains domaines. Par contre, la coopération intra régionale est un objectif à prendre sérieusement en considération, en prenant garde, grâce à la passation d’accords, qu’elle n’aboutisse pas au renforcement de situations de domination au niveau régional».

 

En conclusion, le document dit: «le développement des industries culturelles des pays du Sud constitue un enjeu essentiel pour leur identité et pour la diversité culturelle dans le monde. Si, dans le cadre de cette étude, nous avons mis l’accent sur les aspects économiques, c’est avec l’intention de montrer que les industries culturelles contribuent et peuvent contribuer à l’économie de ces pays, si les conditions structurelles de leur développement sont créées par les politiques publiques appropriées».

 

Il n’en demeure pas moins que l’enjeu essentiel est de créer les conditions de l’épanouissement culturel et du développement humain dans ces pays. «Dans ce sens, la revitalisation de leur très riche patrimoine culturel pour nourrir et dialoguer avec leurs créations contemporaines dynamiserait la confiance en leur créativité. C’est la condition indispensable pour éviter d’être condamnés à consommer les images, les écrits et les musiques des autres».

 

Il ne s’agit pas, par ailleurs, «uniquement de protéger les patrimoines et les identités, mais aussi de contribuer à leur enrichissement par l’ouverture que permettent la coopération culturelle internationale, les échanges culturels, les coproductions et les partenariats pour développer les structures et les réseaux appropriés».

 

L’analyse de l’Avant-projet de la Convention Internationale sur la Diversité Culturelle «montre que, par ses objectifs et par les mesures particulières envisagées pour les pays du Sud, la Convention constituerait un atout essentiel pour le développement de leurs industries culturelles, et la promotion de la diversité culturelle».

 

Yahya El Yahyaoui

Rabat, 13 Décembre 2007