« Interdépendance,
déséquilibre et croissance : réflexion sur l'économie politique des
relations Nord-Sud au tournant du siècle »
John Loxley, Ed.CRDI, Ottawa, 1999,
250p.
1- John Loxley est professeur titulaire et directeur du
département d'économie de l’University of Manitoba à Winnipeg au Canada. Professeur
visiteur à l'université de Makerere et à l'université de Dar es-Salaam en
Tanzanie, il fut aussi conseiller économique des gouvernements de l'Ouganda, de
Madagascar, du Mozambique et du Manitoba.
Coordonnateur de l'exercice dit de « l'alternative
budgétaire » au Canada, il est l’auteur de nombreux ouvrages dont
notamment « Debt and Disorder: External Financing for
Development ».
2- Cet ouvrage (un collectif, en fait, auquel plusieurs
économistes ont pris part) a pour principal objet de tracer l’évolution de
l’interaction économique entre le Sud et le Nord depuis le début des années
1980, à travers l’examen de « l’évolution structurelle des régimes
mondiaux de production, de commerce et de finances…, afin de bien situer
l’hétérogénéité croissante des pays du Sud et l’importance de ce phénomène dans
l’articulation des activités économiques du Sud et du Nord ».
S’il est vrai,
que l’industrialisation rapide d’une poignée de pays du Sud est, depuis
quelques décennies, chose réelle, il n’est pas moins vrai en conséquence, note
l’auteur dans sa préface, qu’elle
« a obligé à revoir la théorie du développement et à remettre en question
la sagesse héritée de l’école de la dépendance, qui voit les relations avec le
Nord comme restreignant sérieusement la capacité des pays du Sud à assurer un
développement capitaliste indépendant ».
L’étude est divisée en cinq
chapitres distincts, mais complémentaires, car se rapportant tous à l’optique
économique privilégiée par l’auteur :
+ Dans le premier chapitre (intitulé
« Introduction »), l’auteur avance que la plupart des « pays du Sud ont ressenti, depuis
les années 1970, l’instabilité croissante des économies des grandes puissances
capitalistes », eu égard aux variations de la demande à l’exportation, à
la nature des courants d’échanges et de capitaux privés et publics.
En même temps, pour nombre de ces
pays, « la crise de l’endettement et l’imposition consécutive de
programmes d’ajustement structurel par les institutions financières
internationales agissant au nom des gouvernements des économies capitalistes
avancées », ont été l’indice qu’on a peut-être écarté trop tôt les
versions moins grossières de la théorie de la dépendance.
Il est vrai, note l’auteur, que le
Sud est hétérogène, mais il est vrai aussi que le Nord ne l’est pas moins, et
« les immenses déséquilibres des échanges et des paiements entre les
grands pays capitalistes nous rappellent les rivalités grandissantes qui les
divisent » même si, « en raison de l’interdépendance des économies,
les solutions précises retenues en vue de corriger ces déséquilibres,
présentent autant d’intérêt pour les pays du Sud que pour ceux du Nord ».
Toutefois, et au-delà de
l’hétérogénéité des deux « blocs », la tendance à la généralisation
du modèle dominant de consommation du Nord à l’échelle de la planète (incompatible par ailleurs, remarque
l’auteur, avec l’équilibre écologique et la loi de l’entropie) exige d’autres
orientations alternatives qui « supposent une transformation radicale des
foyers du pouvoir politique, de la distribution de la richesse et des principes
moraux sur lesquels repose le comportement économique et social ».
Autrement, du
fait que le capitalisme avancé ne pouvant durer longtemps avec son instabilité,
avec sa propension à l’hyperaccumulation
et ses iniquités profondes, « il faudra absolument songer à d’autres
formes d’organisation économique plus stables, moins acquisitives, plus
équitables et plus sensibles aux contraintes écologiques. Leur adoption
modifierait radicalement les relations économiques entre pays du Nord et du
Sud ».
Il ne faut
pas s’attendre, rappelle l’auteur, « à ce que des institutions
internationales dominées par le Nord et les impératifs de croissance du
capitalisme, soient capables de s’attaquer aux problèmes à long terme de
durabilité et d’équité internationale ».
Bien au
contraire, la réalisation de paradigmes nouveaux exigeant de nouveaux régimes
sociaux d’accumulation, et une transformation des structures des institutions internationales s’impose « si on veut que celles-ci
soient plus représentatives et mieux armées pour aborder les aspects politiques
et diplomatiques de la gestion des ressources finies du globe ».
+ Dans le second chapitre (« Expansion
mondiale et différences d’intégration: la
fin du Sud ? »), l’auteur avance que « depuis 1950, les
échanges, les investissements et les prêts bancaires internationaux ont pris
beaucoup d’ampleur : il y a 60 fois plus d’échanges mondiaux en dollars
courants et six fois plus en valeur réelle ».
Il rappelle que « la croissance
des échanges mondiaux a été stimulée, au départ, par la reprise de
l’après-guerre et la stabilité du régime des changes. Une disposition
primordiale des accords de Bretton Woods était que l’on devait grandement
restreindre la mobilité des capitaux pour favoriser une expansion ordonnée du
commerce mondial et sauvegarder l’autonomie nationale en matière de politiques
socio-économiques intérieures ».
Mais par suite « de la
décroissance des marges bénéficiaires aux Etats-Unis, vers la fin des années
1960, et de la perte consécutive de confiance dans le dollar, ces accords
soutenus par ce dernier se sont effondrés pour céder la place à un régime de
flottement des cours du change ».
Or, son hégémonie étant désormais
entamée par la puissance grandissante de la Communauté européenne et du Japon, « le
gouvernement américain a commencé, sur les instances des sociétés
multinationales, ayant leur siège en territoire américain, à revendiquer une
libéralisation des règles des échanges et des mouvements de capitaux, espérant
en tirer un avantage concurrentiel ».
Il n’a donc pas été étonnant que par
suite de la libéralisation financière, les mouvements de capitaux dans le monde
se sont fortement multipliés et que, en 1992 déjà, « les opérations des
grands marchés de changes dans le monde s’élevaient à 1 billion de dollars par
jour, ce qui représente quelque 250 billions par an et correspond à 33 fois la
valeur totale des échanges mondiaux cette année-là, exportations et
importations confondues ».
Mais les avantages tirés par les
pays du Tiers-Monde de l’expansion des échanges et des mouvements
internationaux de capitaux ont été, note l’auteur, « à la fois restreints
et inégalement répartis. Ils ont été restreints parce que, sauf de 1970 à 1980
et de 1990 à 1992, le commerce extérieur des pays capitalistes industrialisés a
plus augmenté en valeur que celui du Tiers-Monde tout entier, la part du
Tiers-Monde dans les échanges internationaux passant d’environ 32 % en 1955 à
25 % en 1992 » : 78 % des investissements des sociétés multinationales
se faisaient dans les économies industrialisées, et les trois quarts des prêts
accordés par les banques transnationales ont été consentis aux pays
industrialisés.
Les Nouveaux Pays Industriels et les
pays exportateurs de pétrole (contrairement aux pays d’Afrique subsaharienne),
ont, par contre, été les principaux bénéficiaires de la croissance mondiale
parce qu’ils ont drainé vers eux les deux tiers des investissements des
sociétés multinationales dans le Tiers-Monde.
Par ailleurs, la grande diversité
des expériences des différents groupes de pays du Tiers-Monde pour ce qui est
de l’intégration à l’économie mondiale a suscité, pour l’auteur, des théories
rivales du développement et du sous-développement.
Il y a ceux qui font valoir « une
nouvelle division internationale du travail se fondant sur l’industrialisation
des pays en développement qui produisent des biens de fabrication concurrentiels
sur le marché mondial ».
Le déplacement des capitaux du Nord
vers le Sud (pour profiter d’un réservoir international de main-d’oeuvre bon
marché) et la mise en place de nouveaux régimes internationaux de production (grâce
aux nouvelles technologies et aux nouveaux modes d’organisation du travail) sont
de nature, laisse-t-on entendre, à atténuer les effets de la crise.
Car, « pour les tenants de ce
point de vue, les crises économiques qui ont régulièrement secoué le Nord
depuis les dernières années de la décennie 1960, ne sont pas la cause de la
nouvelle division internationale du travail, mais plutôt son résultat ».
Le deuxième point de vue considère,
rapporte l’auteur, que la forme d’industrialisation en cours, depuis quelques
décennies, dans certains NPI « n’est pas très profitable à la population
du Sud et qu’elle représente seulement une autre forme de développement axée
sur la dépendance, et caractérisée par une main-d’oeuvre peu nombreuse et mal
rémunérée, une faible valeur ajoutée localement, une proportion élevée de
matières importées et des taux élevés de rapatriement des bénéfices ».
La nouvelle division internationale
du travail, de ce point de vue, « ne fait …que recréer le sous-développement
sous une nouvelle forme industrialisée ».
Il est vrai, note l’auteur, que
« l’avènement d’un réseau manufacturier mondial est vu comme un phénomène
général auquel participent un grand nombre d’économies en développement, pas
les pays les plus pauvres », mais
il est vrai aussi que « chaque pays en développement qui réussit à
s’industrialiser, le fait pour des motifs qui lui sont propres (d’ordre historique, stratégique, politique,
social et économique ) ».
L’optique généralisante est mise en
doute ici, ce qui a amené un auteur célèbre comme Harris à proclamer la « fin
du Tiers-Monde ». En témoignent que seuls « 18 pays désignés par les
Nations Unies comme NPI de première ou de deuxième génération, Chine comprise,
comptent aujourd’hui pour 86 % de toute la production manufacturière des pays
en développement ».
Cependant, l’émergence depuis les années
80, d’un néoconservatisme primaire cultivant des politiques économiques monétaristes
et néolibérales, visant essentiellement à la rentabilisation par l’élimination
des entreprises non concurrentielles, l’abaissement des coûts de main-d’oeuvre
et l’instauration d’un nouveau climat de croissance et d’esprit d’acquisition,
a eu des répercussions catastrophiques
et persistantes pour la plupart des pays du Tiers-Monde…tout « niveau de
développement » confondu.
+ Au chapitre troisième (« néoconservatisme
et accroissement du déséquilibre mondial »), l’auteur rappelle que « la
prééminence idéologique du monétarisme, et son adoption simultanée comme
politique dans la plupart des grands pays capitalistes ont eu pour conséquence
immédiate un marasme de la demande dans le Nord et une majoration des taux
d’intérêt réels, qui ont atteint des niveaux records. Ce phénomène s’est
traduit par d’énormes déficits de balance des paiements dans les pays du Sud,
par suite de la diminution des revenus à l’exportation et de l’alourdissement
des charges de service de la dette extérieure ».
C’est la conjugaison de ces
facteurs, remarque l’auteur, qui a précipité la crise de l’endettement, « le
déficit de compte courant des 15 pays très endettés ayant atteint 50 milliards
de dollars en 1981 ».
Par contre, « seuls les pays
d’Asie s’en sont sortis relativement indemnes, grâce à une économie intérieure
plus forte, à des charges moindres de service de la dette extérieure et à la
proximité du Japon, pays qui a su éviter le pire de la récession. Leur revenu
par habitant s’est élevé de 13,9 % de 1981 à 1983 ».
Mais de 1981 ( début de la crise ) à
1992, la dette du Tiers-Monde a crû de 90 %, et « tous les groupes se sont
endettés davantage sauf les quatre NPI est-asiatiques », même si l’auteur
observe qu’ « il est difficile de discerner dans quelle mesure cet
endettement croissant est dû à de nouveaux emprunts ou à l’accumulation des
intérêts impayés et à la dévalorisation du dollar ».
S’il est un fait incontesté que la
gestion de l’endettement du Tiers-Monde (centrée sur la sauvegarde du capital
financier) a prévenu l’effondrement du
système bancaire international dans les années 1980, elle n’a malheureusement pas réussi à alléger le fardeau de la dette
des pays très endettés, qui ont, à l’issue d’une décennie d’austérité, « accompli
l’exploit de continuer à assurer le service de leur dette ».
Les mesures de rééchelonnement
étaient, de ce fait, un instrument essentiel à la stratégie de gestion de
l’endettement et de survie des banques, mais aussi la stratégie du FMI et de la
Banque mondiale qui ont astreint les nations débitrices à procéder à des
réformes de politique économique ou d’adopter des programmes de stabilisation
et d’ajustement structurel qui soient
acceptables tant aux banques qu’aux organismes internationaux (restreindre la
demande intérieure, avoir recours au taux de change et au mécanisme des prix
pour encourager les exportations et le remplacement efficient des importations,
libéraliser les marchés extérieur à l’importation et intérieur, atténuer
l’ingérence de l’État dans les affaires économiques et accroître l’efficience
du reste du secteur public).
Cette stratégie, note l’auteur, « a
profité aux grandes banques en disciplinant les emprunteurs et en faisant
croire que les nations débitrices étaient toujours solvables. Les banques ont
tiré d’énormes profits des rééchelonnements et des prêts forcés, se soustrayant
ainsi à la nécessité de constituer des réserves pour créances douteuses ».
Si, remarque l’auteur, « on avait
laissé les forces du marché agir librement, comme certains (dont Friedman)
l’avait recommandé, les faillites se seraient inévitablement multipliées dans
le système bancaire, et le régime international des échanges et des paiements
s’en serait trouvé tout à fait bouleversé ».
On peut toutefois voir, rappelle
l’auteur, « dans les programmes d’ajustement structurel une tentative, de
la part des institutions financières internationales et des gouvernements du
Nord qui les dominent, d’établir de nouveaux régimes d’accumulation dans le Sud
en poursuivant l’internationalisation des échanges et des paiements ».
On a beaucoup discuté, dit l’auteur,
de ces programmes depuis leur instauration, « mais il est clair que les
principes du libéralisme économique qui les sous-tendent façonnent aujourd’hui
les politiques économiques dans la plupart des pays du Sud ».
Et bien que le FMI et la BIRD « aient tendance à
minimiser la chose, la détérioration des termes de l’échange a profondément
déréglé les programmes de réforme du Tiers-Monde vers la fin des années 1980 et
au début des années 1990 et a, dans bien des pays d’Afrique subsaharienne, plus
que contrebalancé toute augmentation des flux d’aide publique ».
Par conséquent, affirme l’auteur,
« on ne saurait séparer le débat de l’ajustement structurel dans le
Tiers-Monde de celui de la gestion commerciale et financière internationale et
des questions d’équité dans le monde ».
En fait, les programmes d’ajustement
structurel sont synonymes d’affaiblissement de l’État et de réordonnancement du
pouvoir économique au profit des groupes orientés vers le marché. Cela veut
dire, remarque l’auteur, « que l’on transforme radicalement la trame
institutionnelle et les rapports de pouvoir dans les pays en voie d’ajustement »,
auquel cas, l’on ne s’étonnera pas que les politiques d’ajustement aient de
très vastes conséquences politiques.
+ Au chapitre quatre (« réaménagement
des relations internationales : menaces pour le Sud »),
l’auteur s’arrête sur quatre éléments
d’évolution ayant trait aux politiques et aux aspects structurels qui sont
susceptibles d’avoir d’importantes conséquences sur les rapports Nord–Sud dans
la décennie 1990 : la réduction du déficit extérieur et intérieur américain, la possibilité d’une domination de l’économie
mondiale par un triumvirat de grands blocs de commerce et d’investissement, l’application
des accords de l’Uruguay Round du GATT et l’effondrement du communisme en Europe
orientale et en Union soviétique » :
°- Pour l’auteur, « depuis
l’effondrement du bloc soviétique, la concurrence entre grandes puissances
capitalistes transparaît à nouveau davantage dans les affaires internationales,
bien que le capital soit en voie de mondialisation. Les ententes officielles en
matière de coopération régionale ou multilatérale dressent le cadre juridique
et politique où s’exerce cette concurrence et traduisent les tensions qui
persistent entre des intérêts nationaux encore puissants, les intérêts
régionaux qui voient le jour et la tendance à la mondialisation qui se
manifeste ».
Aux yeux du
Sud, la persistance d’importants déficits intérieurs et extérieurs aux États-Unis
soulève (entre autres) le problème de l’équité internationale « lorsqu’une
des nations les plus riches du globe absorbe une si grande partie de l’épargne
mondiale, alors que les pays à revenu faible ou intermédiaire ont de la
difficulté à mobiliser des capitaux extérieurs suffisants ».
°- En même
temps, et malgré les nettes tendances à l’internationalisation du commerce et
du capital, l’on craint dans certains milieux que « l’économie mondiale ne
se disloque en trois grands blocs commerciaux, chacun cultivant des politiques
de libéralisation des échanges entre les pays de sa région, tout en adoptant
des politiques néomercantilistes à l’égard des pays des autres régions
jugulant, voire renversant le mouvement de mondialisation ».
Ces blocs
régionaux, en l’occurrence l’Amérique du Nord, l’Europe et l’Asie, seraient
chacun dominés par une grande puissance économique nationale, autour de
laquelle graviteraient les autres économies nationales de la région…la
prédominance tendancielle du commerce intrarégional sur les formes du commerce
interrégional en est la manifestation, tout autant que l’aide, le sens de l’investissement
et les entorses au multilatéralisme.
°- Par
ailleurs, note l’auteur, « après sept ans de négociations, la conclusion
de l’Uruguay Round en décembre 1993 est considérée comme porteuse d’avantages
nets importants pour toute l’économie mondiale, y compris pour le monde en
développement ».
Pour la
première fois, le commerce de services, est visé par les accords du GATT dans
un Accord général sur le commerce des services ( AGCS ou GATS ), de même qu’un
accord sur les aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au
commerce (APIC) vise à protéger les brevets, les droits d’auteur, les dessins
industriels et les autres formes de propriété intellectuelle, grâce à des
normes de protection, à l’application des principes de la nation la plus
favorisée et du traitement national, aux lois nationales et aux mécanismes de
règlement des différends de l’OMC.
Si les pays
en développement ont été unanimes, remarque l’auteur, « à offrir de
restreindre la protection uniquement dans les services touristiques. Dans les
services de santé, d’éducation, de distribution, de loisirs et de construction,
la proportion des pays du Tiers-Monde à faire une offre semblable était bien
inférieure à 50 % »…elle le demeure, en grande partie.
°- Un autre
grand sujet d’inquiétude, souligne l’auteur, était que « les courants commerciaux
soient détournés du Sud vers l’Est » sous prétexte que l’Est offrait des
débouchés plus attrayants aux capitaux de toute provenance (investissements
privés, prêts, subventions).
En même
temps, « l’Europe orientale est perçue comme étant plus susceptible, que
bien des pays du Tiers-Monde, d’offrir un milieu favorable aux forces du marché
et à l’entreprise privée et à adopter les formes occidentales de la démocratie
parlementaire . Elle dispose d’infrastructures plus développées et d’une
main-d’oeuvre plus qualifiée et disciplinée que celles de bien des régions du
Tiers-Monde et paraît donc mieux placée pour offrir des débouchés à de fructueux
investissements privés ».
+ Au chapitre
cinquième (« Autres paradigmes :
vues périphériques et vues de la périphérie »), l’auteur affirme que de
plus en plus, les études orthodoxes ou fidèles à la pensée dominante, « prônent
la croissance économique comme préalable de la solution des problèmes de
paupérisme du Sud ».
Ces conceptions
de la croissance, quoi qu’omniprésentes dans les études spécialisées et les
travaux théoriques sur les politiques de l’ajustement structurel, s’exposent
sans contredit à des critiques tant dans le Nord que dans le Sud.
Les
adversaires de l’orthodoxie évoquent « la nécessité de repenser les
finalités et les modèles du développement dans leur fond et leur forme ».
Ils n’offrent cependant pas une critique unifiée et cohérente des théories et
des stratégies actuelles, ni une vision commune des solutions de rechange.
Si d’aucuns
remettent en question l’opportunité d’une croissance soutenue du Nord, d’autres
mettent en doute sa faisabilité, au moment où d’autres se demandent « si
le Sud pourra jamais résoudre ses problèmes, s’il reste à la remorque de la
croissance du Nord ».
Mais la
plupart « voient les théories et les stratégies contemporaines du
développement comme fermement ancrées dans une vision patriarcale du monde,
opinion que partagent souvent des décideurs du Nord comme du Sud ».
Ces études
peuvent être rangées en deux groupes, l’un portant sur les vues périphériques
du Nord, et l’autre sur les solutions de rechange proposées par le Sud :
°- Le premier
considère que, « si dans les pays avancés, il convient de privilégier
l’amélioration de la distribution des revenus et de la richesse plutôt que la
croissance, dans les pays arriérés du monde, l’accroissement de la production
demeure un important impératif ».
En même
temps, et pour qu’un pays puisse préserver son indépendance nationale, il est
essentiel, note ce premier groupe, qu’il ne doit pas se laisser « trop
distancer par ses voisins sur le plan de la progression de la production et de
l’accumulation ».
Un auteur, comme
Daly, est allé jusqu’à proposer un théorème dit « théorème de l’impossibilité
», selon lequel « les pays du Tiers-Monde ne pourront jamais espérer
atteindre les niveaux de consommation par habitant des pays capitalistes
industrialisés. Ni le réservoir de ressources du globe, ni son potentiel
d’absorption des déchets et de la pollution ne le permettent ».
Or, dit-il, pour faciliter une moindre
accession au bien-être matériel, « les pays avancés devraient limiter leur
consommation et leur population et les pays en développement, restreindre leur
croissance démographique, l’objectif étant une convergence des niveaux de consommation
moyenne par habitant ».
Mais puisque
cela n’est pas possible, la prescription que l’on propose est celle « d’une
économie stable pour les relations Nord–Sud » visant à une interaction réduite
et plus équilibrée et où « on ne prône ni le libre-échangisme ni l’autarcie,
mais des stratégies d’autonomisation ».
Autrement,
« comme le capitalisme reproduit intérieurement et extérieurement ces
caractéristiques physico-sociales de l’exploitation et que le socialisme à la
soviétique fait de même, il faudra des formes non centristes de socialisme pour
que les pays du Tiers-Monde accèdent à l’homéostasie ou à l’équilibre
économique durable ».
°- Le
deuxième groupe développe des réflexions qui rompent nettement avec la
réflexion antérieure, orthodoxe ou critique, sur le développement et fait « ressortir
l’importance du secteur autonome, de l’environnement et des vues féminines sur
l’économie ».
On appelle
ici « à une coopération Sud–Sud largement accrue, tant pour faciliter
l’accession du Sud à l’autonomie, que pour assurer à celui-ci un plus grand
contrepoids dans la recherche d’un meilleur accès aux marchés du Nord et d’une
plus grande influence dans des institutions soi-disant mondiales ».
A la racine
de cette démarche, « il y a la conviction que le Sud ne peut plus compter
pour sa croissance économique sur une demande émanant du Nord. Les locomotives
économiques du Nord ne tireront pas le train des économies du Sud à une cadence
propre à en satisfaire les passagers, en l’occurrence la population du Sud ».
Politiques doublement agricole et
industrielle, renforcement de la démocratie et respect des droits de la personne,
un solide secteur des ONG comme contrepoids à l’influence de l’État…tels sont
les principaux supports de ce point de vue.
Un tel point de vue a été relayé par
l’école de la déconnexion qui propose une stratégie de « développement
autocentrique national et populaire » et rejette le développement fondé sur
l’avantage comparatif dans le cadre « d’une participation à l’exploitation
du système capitaliste mondial ».
3- Et l’auteur de proposer « une vision autre »,
qu’il veut « tout à fait différent du paradigme contemporain du
développement avec des conséquences profondes sur les modes de vie du Nord
comme du Sud, et sur l’ordonnance des relations dans le monde ».
Dans le Nord, « on délaisserait
l’impératif de la croissance pour le principe du choix du moins et de
l’équilibre d’une vie moins matérialiste et culturellement enrichie. La
redistribution des revenus et de la richesse garantirait l’égalité des chances
et assurerait à tous un revenu suffisant pour mener une vie saine .
Les gouvernements devraient réduire
dettes et déficits par une fiscalité progressive et une diminution de la
consommation privée, parce qu’on renoncerait aux politiques de compression des
services sociaux jugées inéquitables et aveugles ».
Ces
prescriptions vaudraient aussi en grande partie pour le Sud : « on
renoncerait à l’idée de reproduire les habitudes de consommation du Nord et
mettrait plutôt l’accent sur la sécurité économique pour tous, l’universalité
de l’alphabétisation et des services de santé et d’éducation et l’accès général
à l’eau potable. Tout cela devrait pouvoir se faire avec les niveaux de
production actuels par une redistribution des revenus et de la richesse et une
révision de l’ordre de priorité en matière socio-politique. Il faudrait pour
cela que les États du Tiers-Monde soient bien plus responsables et équitables
et bien moins belliqueux que la plupart de ceux qui existent aujourd’hui ».
Tant pour le
Nord que pour le Sud, note l’auteur, « ces modèles de développement
parallèles présupposent un réaménagement radical des structures et des
pratiques institutionnelles. Ils impliquent l’imposition de sérieuses
contraintes à l’exercice des droits de propriété, puisque l’absence de
restrictions de fonctionnement de l’entreprise privée et du marché risque peu
de mener à une croissance négative ou reconstituée ».
Et l’auteur
de conclure : « le moment est… venu de discuter de visions autres du
développement et de les introduire dans le débat politique, non pas parce qu’il
existe des possibilités immédiates de réalisation, mais plutôt parce que, avec
les difficultés de plus en plus grandes que connaissent les modèles actuels de
développement, il est probable que naissent des mouvements sociaux et
politiques plus réceptifs à d’autres idéaux ».
Yahya El Yahyaoui
Rabat, 24 Août 2006