« Interdépendance, déséquilibre et croissance : réflexion sur l'économie politique des relations Nord-Sud au tournant du siècle »

 

John Loxley, Ed.CRDI, Ottawa, 1999, 250p.

 

1- John Loxley est professeur titulaire et directeur du département d'économie de l’University of Manitoba à Winnipeg au Canada. Professeur visiteur à l'université de Makerere et à l'université de Dar es-Salaam en Tanzanie, il fut aussi conseiller économique des gouvernements de l'Ouganda, de Madagascar, du Mozambique et du Manitoba.

 

Coordonnateur de l'exercice dit de « l'alternative budgétaire » au Canada, il est l’auteur de nombreux ouvrages dont notamment « Debt and Disorder: External Financing for Development ». 

 

2- Cet ouvrage (un collectif, en fait, auquel plusieurs économistes ont pris part) a pour principal objet de tracer l’évolution de l’interaction économique entre le Sud et le Nord depuis le début des années 1980, à travers l’examen de « l’évolution structurelle des régimes mondiaux de production, de commerce et de finances…, afin de bien situer l’hétérogénéité croissante des pays du Sud et l’importance de ce phénomène dans l’articulation des activités économiques du Sud et du Nord ».

 

S’il est vrai, que l’industrialisation rapide d’une poignée de pays du Sud est, depuis quelques décennies, chose réelle, il n’est pas moins vrai en conséquence, note l’auteur dans sa préface,  qu’elle « a obligé à revoir la théorie du développement et à remettre en question la sagesse héritée de l’école de la dépendance, qui voit les relations avec le Nord comme restreignant sérieusement la capacité des pays du Sud à assurer un développement capitaliste indépendant ».

 

L’étude est divisée en cinq chapitres distincts, mais complémentaires, car se rapportant tous à l’optique économique privilégiée par l’auteur :

 

+ Dans le premier chapitre (intitulé « Introduction »), l’auteur avance que la plupart  des « pays du Sud ont ressenti, depuis les années 1970, l’instabilité croissante des économies des grandes puissances capitalistes », eu égard aux variations de la demande à l’exportation, à la nature des courants d’échanges et de capitaux privés et publics.

 

En même temps, pour nombre de ces pays, « la crise de l’endettement et l’imposition consécutive de programmes d’ajustement structurel par les institutions financières internationales agissant au nom des gouvernements des économies capitalistes avancées », ont été l’indice qu’on a peut-être écarté trop tôt les versions moins grossières de la théorie de la dépendance.

 

Il est vrai, note l’auteur, que le Sud est hétérogène, mais il est vrai aussi que le Nord ne l’est pas moins, et « les immenses déséquilibres des échanges et des paiements entre les grands pays capitalistes nous rappellent les rivalités grandissantes qui les divisent » même si, « en raison de l’interdépendance des économies, les solutions précises retenues en vue de corriger ces déséquilibres, présentent autant d’intérêt pour les pays du Sud que pour ceux du Nord ».

 

Toutefois, et au-delà de l’hétérogénéité des deux « blocs », la tendance à la généralisation du modèle dominant de consommation du Nord à l’échelle de la planète  (incompatible par ailleurs, remarque l’auteur, avec l’équilibre écologique et la loi de l’entropie) exige d’autres orientations alternatives qui « supposent une transformation radicale des foyers du pouvoir politique, de la distribution de la richesse et des principes moraux sur lesquels repose le comportement économique et social ».

Autrement, du fait que le capitalisme avancé ne pouvant durer longtemps avec son instabilité,  avec sa propension à l’hyperaccumulation et ses iniquités profondes, « il faudra absolument songer à d’autres formes d’organisation économique plus stables, moins acquisitives, plus équitables et plus sensibles aux contraintes écologiques. Leur adoption modifierait radicalement les relations économiques entre pays du Nord et du Sud ».

Il ne faut pas s’attendre, rappelle l’auteur, « à ce que des institutions internationales dominées par le Nord et les impératifs de croissance du capitalisme, soient capables de s’attaquer aux problèmes à long terme de durabilité et d’équité internationale ».

Bien au contraire, la réalisation de paradigmes nouveaux exigeant de nouveaux régimes sociaux d’accumulation, et une transformation des structures des institutions internationales  s’impose « si on veut que celles-ci soient plus représentatives et mieux armées pour aborder les aspects politiques et diplomatiques de la gestion des ressources finies du globe ».

+ Dans le second chapitre (« Expansion mondiale et différences d’intégration: la fin du Sud ? »), l’auteur avance que « depuis 1950, les échanges, les investissements et les prêts bancaires internationaux ont pris beaucoup d’ampleur : il y a 60 fois plus d’échanges mondiaux en dollars courants et six fois plus en valeur réelle ».

 

Il rappelle que « la croissance des échanges mondiaux a été stimulée, au départ, par la reprise de l’après-guerre et la stabilité du régime des changes. Une disposition primordiale des accords de Bretton Woods était que l’on devait grandement restreindre la mobilité des capitaux pour favoriser une expansion ordonnée du commerce mondial et sauvegarder l’autonomie nationale en matière de politiques socio-économiques intérieures ».

 

Mais par suite « de la décroissance des marges bénéficiaires aux Etats-Unis, vers la fin des années 1960, et de la perte consécutive de confiance dans le dollar, ces accords soutenus par ce dernier se sont effondrés pour céder la place à un régime de flottement des cours du change ».

 

Or, son hégémonie étant désormais entamée par la puissance grandissante de la Communauté européenne et du Japon, « le gouvernement américain a commencé, sur les instances des sociétés multinationales, ayant leur siège en territoire américain, à revendiquer une libéralisation des règles des échanges et des mouvements de capitaux, espérant en tirer un avantage concurrentiel ».

 

Il n’a donc pas été étonnant que par suite de la libéralisation financière, les mouvements de capitaux dans le monde se sont fortement multipliés et que, en 1992 déjà, « les opérations des grands marchés de changes dans le monde s’élevaient à 1 billion de dollars par jour, ce qui représente quelque 250 billions par an et correspond à 33 fois la valeur totale des échanges mondiaux cette année-là, exportations et importations confondues ».

 

Mais les avantages tirés par les pays du Tiers-Monde de l’expansion des échanges et des mouvements internationaux de capitaux ont été, note l’auteur, « à la fois restreints et inégalement répartis. Ils ont été restreints parce que, sauf de 1970 à 1980 et de 1990 à 1992, le commerce extérieur des pays capitalistes industrialisés a plus augmenté en valeur que celui du Tiers-Monde tout entier, la part du Tiers-Monde dans les échanges internationaux passant d’environ 32 % en 1955 à 25 % en 1992 » : 78 % des investissements des sociétés multinationales se faisaient dans les économies industrialisées, et les trois quarts des prêts accordés par les banques transnationales ont été consentis aux pays industrialisés.

 

Les Nouveaux Pays Industriels et les pays exportateurs de pétrole (contrairement aux pays d’Afrique subsaharienne), ont, par contre, été les principaux bénéficiaires de la croissance mondiale parce qu’ils ont drainé vers eux les deux tiers des investissements des sociétés multinationales dans le Tiers-Monde.

 

Par ailleurs, la grande diversité des expériences des différents groupes de pays du Tiers-Monde pour ce qui est de l’intégration à l’économie mondiale a suscité, pour l’auteur, des théories rivales du développement et du sous-développement.

 

Il y a ceux qui font valoir « une nouvelle division internationale du travail se fondant sur l’industrialisation des pays en développement qui produisent des biens de fabrication concurrentiels sur le marché mondial ».

 

Le déplacement des capitaux du Nord vers le Sud (pour profiter d’un réservoir international de main-d’oeuvre bon marché) et la mise en place de nouveaux régimes internationaux de production (grâce aux nouvelles technologies et aux nouveaux modes d’organisation du travail) sont de nature, laisse-t-on entendre, à atténuer les effets de la crise.

 

Car, « pour les tenants de ce point de vue, les crises économiques qui ont régulièrement secoué le Nord depuis les dernières années de la décennie 1960, ne sont pas la cause de la nouvelle division internationale du travail, mais plutôt son résultat ».

 

Le deuxième point de vue considère, rapporte l’auteur, que la forme d’industrialisation en cours, depuis quelques décennies, dans certains NPI « n’est pas très profitable à la population du Sud et qu’elle représente seulement une autre forme de développement axée sur la dépendance, et caractérisée par une main-d’oeuvre peu nombreuse et mal rémunérée, une faible valeur ajoutée localement, une proportion élevée de matières importées et des taux élevés de rapatriement des bénéfices ».

La nouvelle division internationale du travail, de ce point de vue, « ne fait …que recréer le sous-développement sous une nouvelle forme industrialisée ».

 

Il est vrai, note l’auteur, que « l’avènement d’un réseau manufacturier mondial est vu comme un phénomène général auquel participent un grand nombre d’économies en développement, pas les pays les plus pauvres »,  mais il est vrai aussi que « chaque pays en développement qui réussit à s’industrialiser, le fait pour des motifs qui lui sont propres  (d’ordre historique, stratégique, politique, social et économique ) ».

 

L’optique généralisante est mise en doute ici, ce qui a amené un auteur célèbre comme Harris à proclamer la « fin du Tiers-Monde ». En témoignent que seuls « 18 pays désignés par les Nations Unies comme NPI de première ou de deuxième génération, Chine comprise, comptent aujourd’hui pour 86 % de toute la production manufacturière des pays en développement ».

 

Cependant, l’émergence depuis les années 80, d’un néoconservatisme primaire cultivant des politiques économiques monétaristes et néolibérales, visant essentiellement à la rentabilisation par l’élimination des entreprises non concurrentielles, l’abaissement des coûts de main-d’oeuvre et l’instauration d’un nouveau climat de croissance et d’esprit d’acquisition, a eu des répercussions  catastrophiques et persistantes pour la plupart des pays du Tiers-Monde…tout « niveau de développement » confondu.

 

+ Au chapitre troisième (« néoconservatisme et accroissement du déséquilibre mondial »), l’auteur rappelle que « la prééminence idéologique du monétarisme, et son adoption simultanée comme politique dans la plupart des grands pays capitalistes ont eu pour conséquence immédiate un marasme de la demande dans le Nord et une majoration des taux d’intérêt réels, qui ont atteint des niveaux records. Ce phénomène s’est traduit par d’énormes déficits de balance des paiements dans les pays du Sud, par suite de la diminution des revenus à l’exportation et de l’alourdissement des charges de service de la dette extérieure ».

 

C’est la conjugaison de ces facteurs, remarque l’auteur, qui a précipité la crise de l’endettement, « le déficit de compte courant des 15 pays très endettés ayant atteint 50 milliards de dollars en 1981 ».

 

Par contre, « seuls les pays d’Asie s’en sont sortis relativement indemnes, grâce à une économie intérieure plus forte, à des charges moindres de service de la dette extérieure et à la proximité du Japon, pays qui a su éviter le pire de la récession. Leur revenu par habitant s’est élevé de 13,9 % de 1981 à 1983 ».

 

Mais de 1981 ( début de la crise ) à 1992, la dette du Tiers-Monde a crû de 90 %, et « tous les groupes se sont endettés davantage sauf les quatre NPI est-asiatiques », même si l’auteur observe qu’ « il est difficile de discerner dans quelle mesure cet endettement croissant est dû à de nouveaux emprunts ou à l’accumulation des intérêts impayés et à la dévalorisation du dollar ».

 

S’il est un fait incontesté que la gestion de l’endettement du Tiers-Monde (centrée sur la sauvegarde du capital financier)  a prévenu l’effondrement du système bancaire international dans les années 1980, elle n’a malheureusement  pas réussi à alléger le fardeau de la dette des pays très endettés, qui ont, à l’issue d’une décennie d’austérité, « accompli l’exploit de continuer à assurer le service de leur dette ».

 

Les mesures de rééchelonnement étaient, de ce fait, un instrument essentiel à la stratégie de gestion de l’endettement et de survie des banques, mais aussi la stratégie du FMI et de la Banque mondiale qui ont astreint les nations débitrices à procéder à des réformes de politique économique ou d’adopter des programmes de stabilisation et d’ajustement structurel  qui soient acceptables tant aux banques qu’aux organismes internationaux (restreindre la demande intérieure, avoir recours au taux de change et au mécanisme des prix pour encourager les exportations et le remplacement efficient des importations, libéraliser les marchés extérieur à l’importation et intérieur, atténuer l’ingérence de l’État dans les affaires économiques et accroître l’efficience du reste du secteur public).

 

Cette stratégie, note l’auteur, « a profité aux grandes banques en disciplinant les emprunteurs et en faisant croire que les nations débitrices étaient toujours solvables. Les banques ont tiré d’énormes profits des rééchelonnements et des prêts forcés, se soustrayant ainsi à la nécessité de constituer des réserves pour créances douteuses ».

 

Si, remarque l’auteur, « on avait laissé les forces du marché agir librement, comme certains (dont Friedman) l’avait recommandé, les faillites se seraient inévitablement multipliées dans le système bancaire, et le régime international des échanges et des paiements s’en serait trouvé tout à fait bouleversé ».

 

On peut toutefois voir, rappelle l’auteur, « dans les programmes d’ajustement structurel une tentative, de la part des institutions financières internationales et des gouvernements du Nord qui les dominent, d’établir de nouveaux régimes d’accumulation dans le Sud en poursuivant l’internationalisation des échanges et des paiements ».

 

On a beaucoup discuté, dit l’auteur, de ces programmes depuis leur instauration, « mais il est clair que les principes du libéralisme économique qui les sous-tendent façonnent aujourd’hui les politiques économiques dans la plupart des pays du Sud ».

 

 

Et bien que  le FMI et la BIRD « aient tendance à minimiser la chose, la détérioration des termes de l’échange a profondément déréglé les programmes de réforme du Tiers-Monde vers la fin des années 1980 et au début des années 1990 et a, dans bien des pays d’Afrique subsaharienne, plus que contrebalancé toute augmentation des flux d’aide publique ».

 

Par conséquent, affirme l’auteur, « on ne saurait séparer le débat de l’ajustement structurel dans le Tiers-Monde de celui de la gestion commerciale et financière internationale et des questions d’équité dans le monde ».

 

En fait, les programmes d’ajustement structurel sont synonymes d’affaiblissement de l’État et de réordonnancement du pouvoir économique au profit des groupes orientés vers le marché. Cela veut dire, remarque l’auteur, « que l’on transforme radicalement la trame institutionnelle et les rapports de pouvoir dans les pays en voie d’ajustement », auquel cas, l’on ne s’étonnera pas que les politiques d’ajustement aient de très vastes conséquences politiques.

 

+ Au chapitre quatre (« réaménagement des relations internationales : menaces pour le Sud »), l’auteur  s’arrête sur quatre éléments d’évolution ayant trait aux politiques et aux aspects structurels qui sont susceptibles d’avoir d’importantes conséquences sur les rapports Nord–Sud dans la décennie 1990 :  la réduction du déficit extérieur et intérieur  américain, la possibilité d’une domination de l’économie mondiale par un triumvirat de grands blocs de commerce et d’investissement, l’application des accords de l’Uruguay Round du GATT et  l’effondrement du communisme en Europe orientale et en Union soviétique » :

°- Pour l’auteur, « depuis l’effondrement du bloc soviétique, la concurrence entre grandes puissances capitalistes transparaît à nouveau davantage dans les affaires internationales, bien que le capital soit en voie de mondialisation. Les ententes officielles en matière de coopération régionale ou multilatérale dressent le cadre juridique et politique où s’exerce cette concurrence et traduisent les tensions qui persistent entre des intérêts nationaux encore puissants, les intérêts régionaux qui voient le jour et la tendance à la mondialisation qui se manifeste ».

Aux yeux du Sud, la persistance d’importants déficits intérieurs et extérieurs aux États-Unis soulève (entre autres) le problème de l’équité internationale « lorsqu’une des nations les plus riches du globe absorbe une si grande partie de l’épargne mondiale, alors que les pays à revenu faible ou intermédiaire ont de la difficulté à mobiliser des capitaux extérieurs suffisants ».

°- En même temps, et malgré les nettes tendances à l’internationalisation du commerce et du capital, l’on craint dans certains milieux que « l’économie mondiale ne se disloque en trois grands blocs commerciaux, chacun cultivant des politiques de libéralisation des échanges entre les pays de sa région, tout en adoptant des politiques néomercantilistes à l’égard des pays des autres régions jugulant, voire renversant le mouvement de mondialisation ».

Ces blocs régionaux, en l’occurrence l’Amérique du Nord, l’Europe et l’Asie, seraient chacun dominés par une grande puissance économique nationale, autour de laquelle graviteraient les autres économies nationales de la région…la prédominance tendancielle du commerce intrarégional sur les formes du commerce interrégional en est la manifestation, tout autant que l’aide, le sens de l’investissement et les entorses au multilatéralisme.

°- Par ailleurs, note l’auteur, « après sept ans de négociations, la conclusion de l’Uruguay Round en décembre 1993 est considérée comme porteuse d’avantages nets importants pour toute l’économie mondiale, y compris pour le monde en développement ».

Pour la première fois, le commerce de services, est visé par les accords du GATT dans un Accord général sur le commerce des services ( AGCS ou GATS ), de même qu’un accord sur les aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce (APIC) vise à protéger les brevets, les droits d’auteur, les dessins industriels et les autres formes de propriété intellectuelle, grâce à des normes de protection, à l’application des principes de la nation la plus favorisée et du traitement national, aux lois nationales et aux mécanismes de règlement des différends de l’OMC.

Si les pays en développement ont été unanimes, remarque l’auteur, « à offrir de restreindre la protection uniquement dans les services touristiques. Dans les services de santé, d’éducation, de distribution, de loisirs et de construction, la proportion des pays du Tiers-Monde à faire une offre semblable était bien inférieure à 50 % »…elle le demeure, en grande partie.

°- Un autre grand sujet d’inquiétude, souligne l’auteur, était que « les courants commerciaux soient détournés du Sud vers l’Est » sous prétexte que l’Est offrait des débouchés plus attrayants aux capitaux de toute provenance (investissements privés, prêts,  subventions).

En même temps, « l’Europe orientale est perçue comme étant plus susceptible, que bien des pays du Tiers-Monde, d’offrir un milieu favorable aux forces du marché et à l’entreprise privée et à adopter les formes occidentales de la démocratie parlementaire . Elle dispose d’infrastructures plus développées et d’une main-d’oeuvre plus qualifiée et disciplinée que celles de bien des régions du Tiers-Monde et paraît donc mieux placée pour offrir des débouchés à de fructueux investissements privés ».

+ Au chapitre cinquième (« Autres paradigmes : vues périphériques et vues de la périphérie »), l’auteur affirme que de plus en plus, les études orthodoxes ou fidèles à la pensée dominante, « prônent la croissance économique comme préalable de la solution des problèmes de paupérisme du Sud ».

Ces conceptions de la croissance, quoi qu’omniprésentes dans les études spécialisées et les travaux théoriques sur les politiques de l’ajustement structurel, s’exposent sans contredit à des critiques tant dans le Nord que dans le Sud.

Les adversaires de l’orthodoxie évoquent « la nécessité de repenser les finalités et les modèles du développement dans leur fond et leur forme ». Ils n’offrent cependant pas une critique unifiée et cohérente des théories et des stratégies actuelles, ni une vision commune des solutions de rechange.

Si d’aucuns remettent en question l’opportunité d’une croissance soutenue du Nord, d’autres mettent en doute sa faisabilité, au moment où d’autres se demandent « si le Sud pourra jamais résoudre ses problèmes, s’il reste à la remorque de la croissance du Nord ».

Mais la plupart « voient les théories et les stratégies contemporaines du développement comme fermement ancrées dans une vision patriarcale du monde, opinion que partagent souvent des décideurs du Nord comme du Sud ».

Ces études peuvent être rangées en deux groupes, l’un portant sur les vues périphériques du Nord, et l’autre sur les solutions de rechange proposées par le Sud :

°- Le premier considère que, « si dans les pays avancés, il convient de privilégier l’amélioration de la distribution des revenus et de la richesse plutôt que la croissance, dans les pays arriérés du monde, l’accroissement de la production demeure un important impératif ».

En même temps, et pour qu’un pays puisse préserver son indépendance nationale, il est essentiel, note ce premier groupe, qu’il ne doit pas se laisser « trop distancer par ses voisins sur le plan de la progression de la production et de l’accumulation ».

Un auteur, comme Daly, est allé jusqu’à proposer un théorème dit « théorème de l’impossibilité », selon lequel « les pays du Tiers-Monde ne pourront jamais espérer atteindre les niveaux de consommation par habitant des pays capitalistes industrialisés. Ni le réservoir de ressources du globe, ni son potentiel d’absorption des déchets et de la pollution ne le permettent ».

 Or, dit-il, pour faciliter une moindre accession au bien-être matériel, « les pays avancés devraient limiter leur consommation et leur population et les pays en développement, restreindre leur croissance démographique, l’objectif étant une convergence des niveaux de consommation moyenne par habitant ».

Mais puisque cela n’est pas possible, la prescription que l’on propose est celle « d’une économie stable pour les relations Nord–Sud » visant à une interaction réduite et plus équilibrée et où « on ne prône ni le libre-échangisme ni l’autarcie, mais des stratégies d’autonomisation ».

Autrement, « comme le capitalisme reproduit intérieurement et extérieurement ces caractéristiques physico-sociales de l’exploitation et que le socialisme à la soviétique fait de même, il faudra des formes non centristes de socialisme pour que les pays du Tiers-Monde accèdent à l’homéostasie ou à l’équilibre économique durable ».

°- Le deuxième groupe développe des réflexions qui rompent nettement avec la réflexion antérieure, orthodoxe ou critique, sur le développement et fait « ressortir l’importance du secteur autonome, de l’environnement et des vues féminines sur l’économie ».

On appelle ici « à une coopération Sud–Sud largement accrue, tant pour faciliter l’accession du Sud à l’autonomie, que pour assurer à celui-ci un plus grand contrepoids dans la recherche d’un meilleur accès aux marchés du Nord et d’une plus grande influence dans des institutions soi-disant mondiales ».

A la racine de cette démarche, « il y a la conviction que le Sud ne peut plus compter pour sa croissance économique sur une demande émanant du Nord. Les locomotives économiques du Nord ne tireront pas le train des économies du Sud à une cadence propre à en satisfaire les passagers, en l’occurrence la population du Sud ».

Politiques doublement agricole et industrielle, renforcement de la démocratie et respect des droits de la personne, un solide secteur des ONG comme contrepoids à l’influence de l’État…tels sont les principaux supports de ce point de vue.

Un tel point de vue a été relayé par l’école de la déconnexion qui propose une stratégie de « développement autocentrique national et populaire » et rejette le développement fondé sur l’avantage comparatif dans le cadre « d’une participation à l’exploitation du système capitaliste mondial ».

3- Et l’auteur de proposer « une vision autre », qu’il veut « tout à fait différent du paradigme contemporain du développement avec des conséquences profondes sur les modes de vie du Nord comme du Sud, et sur l’ordonnance des relations dans le monde ».

Dans le Nord, « on délaisserait l’impératif de la croissance pour le principe du choix du moins et de l’équilibre d’une vie moins matérialiste et culturellement enrichie. La redistribution des revenus et de la richesse garantirait l’égalité des chances et assurerait à tous un revenu suffisant pour mener une vie saine .

Les gouvernements devraient réduire dettes et déficits par une fiscalité progressive et une diminution de la consommation privée, parce qu’on renoncerait aux politiques de compression des services sociaux jugées inéquitables et aveugles ».

Ces prescriptions vaudraient aussi en grande partie pour le Sud : « on renoncerait à l’idée de reproduire les habitudes de consommation du Nord et mettrait plutôt l’accent sur la sécurité économique pour tous, l’universalité de l’alphabétisation et des services de santé et d’éducation et l’accès général à l’eau potable. Tout cela devrait pouvoir se faire avec les niveaux de production actuels par une redistribution des revenus et de la richesse et une révision de l’ordre de priorité en matière socio-politique. Il faudrait pour cela que les États du Tiers-Monde soient bien plus responsables et équitables et bien moins belliqueux que la plupart de ceux qui existent aujourd’hui ».

Tant pour le Nord que pour le Sud, note l’auteur, « ces modèles de développement parallèles présupposent un réaménagement radical des structures et des pratiques institutionnelles. Ils impliquent l’imposition de sérieuses contraintes à l’exercice des droits de propriété, puisque l’absence de restrictions de fonctionnement de l’entreprise privée et du marché risque peu de mener à une croissance négative ou reconstituée ».

Et l’auteur de conclure : « le moment est… venu de discuter de visions autres du développement et de les introduire dans le débat politique, non pas parce qu’il existe des possibilités immédiates de réalisation, mais plutôt parce que, avec les difficultés de plus en plus grandes que connaissent les modèles actuels de développement, il est probable que naissent des mouvements sociaux et politiques plus réceptifs à d’autres idéaux ».

Yahya El Yahyaoui

Rabat, 24 Août 2006