«Internet et création»
Aigrain. P, Ed Inlibroveritas,
Cergy-Pontoise, 2008, 120 p.
1- En introduction à cet ouvrage,
l’auteur affirme que les grands changements historiques, aussi radicaux
soient-ils, s’installent sur une période assez longue : «70 ans après que
les fondations de l’informatique aient été mises en place, 30 ans après la
naissance des premiers réseaux universels d’échange d’information, on est
encore loin d’avoir saisi la profondeur des mutations introduites. La diffusion
réelle de ces techniques prend des dizaines d’années. Les changements qui en
résultent ne deviennent perceptibles qu’au fur et à mesure de leur
appropriation par les usages humains».
Il
affirme aussi que l’informatique et internet ont rendu possible
d’échanger des oeuvres à une bien plus grande échelle, et sans que le détenteur
initial de l’une de leurs copies en soit privé.
Et
l’auteur de s’interroger : entre les mains de qui va être demain la
possibilité pour une oeuvre d’atteindre un public? Si l’ère des industries culturelles
centralisées a vu cette possibilité échapper aux auteurs et autres
contributeurs, et être accaparée par de grands groupes d’édition et de
distribution, internet ouvre aujourd’hui «un nouvel espace pour que chacun
d’entre nous équilibre la donne, au moins en ce qui concerne les échanges
numériques» sur le marché et hors marché.
Hors
marché ne signifie pas «administré». Bien au contraire, les activités
informationnelles hors marché «représentent un nouveau pas vers la réalisation
des promesses que l’économie de marché a mis en avant en matière d’affectation
efficace des ressources».
De la
même façon, les activités hors marché ne sont pas «hors économie»: la fourniture
de moyens aux échanges d’information représente une part du PIB bien supérieure
à celle de la vente d’information, y compris services d’information,
intermédiation publicitaire et ventes de supports.
2- Deux visions caricaturales
d’internet s’opposent à ce propos. Selon la première, «le développement
d’échanges hors marché entre individus sur internet, serait un trou noir, qui
engloutirait l’ensemble de l’économie de la culture, et avec elle la culture
elle-même. Selon la seconde, internet pourrait devenir au contraire, un
Eldorado où se développeraient de nouvelles industries culturelles
florissantes, pour peu qu’on impose sur internet la rareté des copies d’oeuvres
qui règne dans le monde des supports physiques».
La
seconde approche est, pour l’auteur, «non seulement impossible, mais
profondément nuisible, puisqu’elle veut détruire chez chacun des capacités qui sont
essentielles à la construction d’une culture partagée». Quant à la
première vision, «elle est factuellement erronée : le développement d’échanges hors
marché libres sur internet n’affectera négativement (à des degrés divers) qu’au
plus une partie des activités économiques culturelles et des sources de
rémunération des créateurs. D’autres activités économiques et ressources pour
les créateurs seront au contraire favorisées».
Pour
garantir une transition harmonieuse vers le nouvel environnement culturel, l’auteur
propose «d’instituer un mode de financement et de rémunération de la création
sur la base d’hypothèses à priori pessimistes (sur l’impact économique direct
de la reconnaissance des échanges sur internet), en s’adaptant ultérieurement à
l’impact observé».
S’il ne
s’agissait que de «maintenir le financement des artistes et des intermédiaires
à valeur ajoutée à son niveau actuel (insuffisant), on pourrait peut-être se
contenter d’une simple reconnaissance de la légitimité du partage».
Or, note
l’auteur, «nous sommes face à un défi d’une toute autre ampleur. A l’ère de
l’information, les pratiques culturelles se développent à une échelle sans
précédent, en proportion même du fait qu’elles se déroulent en grande partie hors
marché. Cela signifie qu’il est nécessaire de financer l’existence d’un domaine
d’activités dont le périmètre est beaucoup plus étendu, alors même que certains
mécanismes actuels sont à terme diminués dans leur capacité à y contribuer».
Il nous
faut, dit-il, de nouveaux mécanismes de financement, capables d’accompagner la
croissance des activités culturelles et artistiques, et de contribuer à la
reconnaissance de la qualité au sein des productions correspondantes. Ceci est
d’autant plus justifié, affirme-t-il, que le débat sur le financement et la
rémunération de la création s’est le plus souvent développé dans le cadre d’une
vision très étroite, «centrée sur la consommation privée de produits des
industries culturelles, l’équilibre économique des filières de médias qui sont
à l’origine de ces produits, et à un moindre degré le niveau des droits
d’auteur collectés par les sociétés de gestion collective».
C’est
dire que la consommation privée de biens culturels (sur supports ou numériques)
n’est à l’origine que d’une part très minoritaire des droits d’auteur et droits
voisins, distribués par les sociétés de gestion collective aux contributeurs à
la création. C’est dire aussi que l’économie des filières de médias ne
représente qu’une part minoritaire de l’économie culturelle et artistique.
Celle-ci est dominée par la fourniture de moyens aux activités hors-marché et
les prestations de service marchand et non-marchand (enseignement, spectacle vivant).
C’est dire enfin que les revenus des artistes ne proviennent globalement que
pour une part limitée et décroissante, des droits d’auteur.
Dans tous
les cas, il est nécessaire, estime l’auteur, «pour des raisons à la fois
culturelles, juridiques et politiques, que les usagers d’internet contribuent à
la rémunération des créateurs et autres contributeurs aux oeuvres à hauteur de
l’impact possible d’une libération des échanges hors marché sur internet sur
les revenus de droits de ces créateurs. Il est également souhaitable que cette
contribution puisse dans le futur, accompagner la montée en puissance des
activités culturelles à laquelle internet et les technologies de l’information
contribuent».
Il est
légitime, rappelle l’auteur par ailleurs, que les usagers d’un internet, où les
échanges hors marché seraient reconnus, contribuent à la production des œuvres pour
lesquelles le financement amont de la création d’une œuvre est coûteux. Pour
les médias actuels, les besoins essentiels portent sur la création
audiovisuelle et de jeux vidéos. Le niveau de cette contribution doit cependant
être en proportion avec la place réelle des usages d’internet, dans l’accès à
ces oeuvres et les activités qui portent sur elles. Dans d’autres médias, il
est également important qu’internet puisse contribuer aux formes de création
que le contexte de marché ne permet pas aisément, par exemple les projets personnels
en photographie artistique ou de reportage.
Certaines
de ces fonctions «peuvent trouver leur solvabilité dans des modèles
d’abonnements, de donations ou de financements indirects publicitaires.
D’autres ont besoin de financements mutualisés plus globaux pour trouver leur
équilibre».
Depuis
que le champ culturel est considéré comme un domaine spécifique, le financement
de la création et la rémunération des créateurs ont été assurés par une combinaison
de mécanismes. Ce sont d’ailleurs toujours «des mécanismes de financement
indirect (mécénat, financement public de statuts et activités, avantages
fiscaux, financements mutualisés par des redevances) qui ont dominé par rapport
à la vente directe de biens culturels».
L’avantage
des nouvelles formes de financements mutualisés est que, grâce aux technologies
de l’information, ils peuvent maintenir un lien entre les créateurs, les
oeuvres et leurs usagers sans avoir pour cela, à exercer une surveillance
intrusive sur les usages individuels.
3- En ce qui concerne les droits, deux
approches pourraient être envisagées: se limiter aux droits de reproduction et
de communication au public (chacun pourrait donc seulement recevoir et mettre à
disposition des autres les œuvres, et bien sûr les lire, écouter, visionner, etc),
ou inclure également les droits à produire des oeuvres modifiées à partir des
oeuvres incluses dans le mécanisme.
La
seconde option «favorise la libération du potentiel de collaboration hors
marché, en permettant de créer de nouvelles oeuvres (traductions, versions
annotées, réutilisation dans d’autres créations). La première option tend,
quant à elle, à restreindre l’activité des internautes à la réception, la
recommandation ou la redistribution des oeuvres. Notre proposition est ici de
laisser le choix aux créateurs eux-mêmes, choix qu’ils pourront formaliser dans
des licences».
Le
soutien à la création est couronné de succès lorsqu’il crée un environnement favorable
à l’ensemble des activités humaines qui la rendent possible, de la conception à
la diffusion, de la production à la critique ou à la mémoire en passant par la
formation.
Yahya
El Yahyaoui
Rabat,
19 Mars 2009