Al Jazeera , « une chaîne à abattre » ?

 

 

Q1- Après le 11 septembre, Aljazeera n’a-t-elle pas opéré un virage vers le populisme islamiste ?

 

Y. El Yahyaoui : Tout dépendrait de ce que vous entendez par populisme islamiste.

Si c’est par allusion à la diffusion par ladite chaîne des cassettes vidéo de Ben Laden, de Dwahri et autres, je pense que la chaîne n’a (en définitive) fait que son travail. Une autre chaîne, aux USA, en Grande Bretagne ou ailleurs, aurait fait pratiquement la même chose. Je ne comprends donc pas pourquoi on tolère l’ une et on éprouve du mal à tolérer  l’autre.

 

Si c’est, par contre, par référence à la montée des intégrismes (le plus médiatisé d’entre eux étant « l’intégrisme islamique »), et aux politiques de lutte contre ceux-ci, je présume que ce n’est pas à une chaîne de télévision par satellites (arabe de surcroît) d’en faire une variante de sa ligne éditoriale ou d’épouser les politiques visant à les éradiquer.

 

Il faut rappeler que depuis la guerre en Afghanistan (et la nature de la couverture par la chaîne qui s’en est suivie) et beaucoup plus depuis l’invasion de l’Irak, l’administration de droite américaine n’a jamais (de la bouche même du président américain comme de celles de son équipe de guerre) apprécié la prestation d’Al Jazeera et on s’est permis  de lui coller par là tous les qualificatifs. La démonstration concrète la plus frappante étant le bombardement de son bureau à Kaboul, à Bagdad et l’assassinat prémédité de l’un des ses journalistes.

 

Par conséquent, je pense que la prise de position américaine à l’égard de la chaine ne tient nullement à une quelconque affiliation de celle ci avec Al Qaida, mais tout simplement parce que le discours de Al Jazeera ne cadre pas avec une stratégie américaine propulsée par le mensonge et désorientée face à une guérilla irakienne de plus en plus organisée et déterminée.

 

Q2- Sur le plan de l’éthique et de la déontologie, la chaine Al Jazeera n’a-t-elle pas trop transgressé les règles spécialement avec l’entrée en jeu d’une logique de la concurrence et le désir du scoop et de l’audimat ?

 

Y. El Yahyaoui : Une partie des éléments de réponse est contenue dans votre question.

En fait, l’enjeu (tout l’enjeu) du travail des médias ou sur les médias est de veiller au respect de cette équation sensible entre la déontologie et l’éthique d’une part et la concurrence v/s audimat d’autre part.

 

Ceci est d’autant plus vrai qu’en ces temps de mondialisation et de quête de parts de marché, tout devient permis et même justifié. Les dérives découlant de cette course effrénée derrière l’audimat et le souci du scoop sont prévisibles, je dirais même inévitables. Ce sont les risques du métier.

 

C’est une prise à haute tension dont il faudrait savoir manier intelligemment les ressorts notamment quand on sait que le champ des médias est un carrefour de plusieurs autres champs dont les intérêts sont souvent difficiles à marier.

 

Jusqu’ici, la chaine Al Jazeera a su s’en sortir non sans grands dégâts, mais toute la question est de savoir jusqu’à quel point elle pourrait résister non seulement face aux menaces latentes et déclarées des USA, mais aussi aux pressions des régimes arabes qui lui sont farouchement hostiles parce qu’elle semble sérieusement les déranger.

 

Q3 : Que pouvez vous dire sur le cas de Tayssir Allouni, conflit d’intérêt ou règlement de compte ?

 

Y. El Yahyaoui : Je me dresse fermement contre la poursuite et l’emprisonnement des journalistes sous quelque prétexte que ce soit sauf quand leur quête de l’information  offense  l’intimité des autres ou frôle l’interdit éthique communément admis.

 

Le cas Allouni est l’exemple type de la nature de la liberté et de la démocratie que les USA (et derrière elle la Grande Bretagne et incontestablement l’Espagne) ne cessent de nous en annoncer la couleur.

 

Autrement, quand une administration se permet le bombardement des bureaux de chaînes de télévision et ceux des agences de presse, elle pourrait se permettre tout dont sans nul doute l’aliénation de la presse et de la justice.

 

C’est dire aussi que la justice rendue sur instructions n’est dorénavant nullement une exception des pays du Tiers-Monde.

Il faut donc lire le verdict pour s’apercevoir qu’il s’agit bel et bien, dans le cas Allouni, d’une justice d’exception.

 

Q4- La polémique autour des révélations sur les intentions du président Bush de bombarder Al Jazeera va-t-elle changer quelque chose à la donne ?

 

Y. El Yahyaoui : De quel changement de donne pourrait on prétendre quand, bien avant ces révélations, la réalité des faits (Collin Powel a reconnu avoir fait une démonstration au Conseil de Sécurité avec des documents montés) cette réalité a montré que l’Irak ne disposait pas d’armes de destruction…et pourtant la donne est demeurée intacte ?

 

Quand vous avez un Président qui justifie la destruction d’un peuple et d’une nation en se basant sur des rumeurs par ci par là et son pays ne l’interpelle pas, on pourrait s’attendre au pire.

 

Ce qui est scandaleux, d’autre part, c’est la sommation du journal britannique ayant rapporté ces révélations de ne pas diffuser le document sous peine de poursuites judiciaires. Là encore, on n’a rien à envier aux démocraties occidentales.

 

Q5- Ce foisonnement de chaînes d’information continue dont Al Jazeera était une pionnière est il positif ou négatif pour le monde arabe ?

 

Y. El Yahyaoui : Al Jazeera a misé sur un créneau bien précis, celui de l’information. Elle est donc thématique et pourtant elle a réussi à se faire une notoriété sans commune mesure avec les chaînes à l’heure actuelle en vigueur dans le monde arabe.

 

Au-delà de tous les reproches qu’on pourrait faire à la chaine (notamment son repli relatif chaque fois qu’elle est désignée du doigt), je pense que l’expérience est dans l’ensemble positive.

 

Elle l’est non seulement du fait qu’elle a ouvert les dossiers tabous dont les autres chaînes n’ont pu approcher pour une raison ou pour une autre, mais parce qu’elle a tablé dès le départ sur la pluralité des opinions et la diversité des points de vue.

 

C’est une expérience qui mérite, malgré cela, recherches et évaluation pour faire la part des choses mais sans que cela ne soit guidé par des positions passionnées.

 

Interview à Salah Lemaizi, Institut Supérieur de Journalisme et d’information, Casablanca, 2 Décembre 2005.