«Islam, médias et opinions publiques : déconstruire le choc
des civilisations»
Commission
Islam & Laïcité, Paris, Juillet 2005, 120 p.
1- En préambule à ce collectif, l’on
lit ceci: «depuis le 11 septembre 2001, un fossé s’est creusé entre les opinions
européennes, américaine et l’islam. Une peur diffuse s’est emparée des esprits.
On s’interroge gravement sur la compatibilité entre l’islam et les principes de
liberté, de démocratie, de pluralisme, sur la possibilité d’intégrer les
musulmans aux sociétés occidentales».
Le cas de
la Turquie est à cet égard, fort présent car témoignant, depuis l’Empire
Ottoman, d’une culture de l’affrontement, dont la principale raison d’être réside
dans la mobilisation des esprits et des bras face à la menace ottomane.
On sait,
lit-on toujours en préambule, que Mustafa Kemal «était un admirateur
enthousiaste de
Il a
développé une conception de la laïcité, dans laquelle l'Etat exerce un contrôle
très étroit sur la religion, en attribuant notamment à la présidence des
affaires religieuses, (la diyanet), rattachée au premier ministère, un rôle central
au sein des institutions étatiques.
L’histoire
ottomane est ainsi incontestablement «celle d’une domination du pouvoir politique
sur le pouvoir religieux, qui trouve son accomplissement ultime dans le
kémalisme. En d’autres termes, ce dernier apparaît ainsi comme une nouvelle
étape dans le processus de contrôle de l’islam par l’Etat», la diyanet fonctionnant
comme une institution chargée de réguler et d’administrer toutes les questions
relevant des croyances et des rituels. Elle régit le pèlerinage à la Mecque, organise
et surveille l’activité des mosquées, nomme et rémunère les imams chargés du
culte, statue sur le contenu de l’enseignement religieux et même sur le contenu
des sermons du vendredi.
L’Islam
en Turquie n’est pas une religion d’Etat, il définit une religion réduite au minimum,
«c’est-à-dire se limitant à la seule pratique du culte sans interférence dans
la vie politique, culturelle ou sociale», et les Turcs, même très croyants, ne
remettent pas en cause les valeurs de la laïcité sauf quelques groupes
infiniment minoritaires et totalement marginaux.
C’est
pourquoi, rejeter la candidature de la Turquie à l’Union Européenne, en raison
de sa foi confessionnelle «reviendrait à mêler les sphères politique et
religieuse, et montrerait par l’absurde les étroites limites de la laïcité
européenne. Prétendre d’ailleurs que
La
question de la place de
2- Par ailleurs, l’actualité récente a
troublé nombre d’observateurs étrangers sur l’attitude des Français à l’égard
des questions religieuses en général, et de l’islam en particulier.
En effet,
«la question du rapport des Français à l’islam et aux musulmans, renvoie
d’abord à l’histoire nationale, à la façon dont
Ce modèle
républicain ignore les communautés, seul compte l’individu, plus précisément le
citoyen dans sa capacité à se déterminer, en mettant temporairement de côté ses
appartenances sociales, religieuses, philosophiques pour se déterminer d’abord à
partir de l’idée qu’il se fait du bien commun. On ne devient pas français par le
sang, l’ethnie ou la religion, on devient français par adhésion aux valeurs de
la République.
Ces
dernières années, l’analyste de l’opinion ne peut qu’être frappé du fait que
dans les réunions de groupes qualitatives rassemblant des citoyens, les termes
employés le sont la plupart du temps dans une certaine confusion. On utilisera
indifféremment le terme d’ «immigrés», d’«étrangers», de «Maghrébins», de «Beurs»,
de «musulmans», d’«islamistes», la crise économique et le retrait des
politiques et de l’Etat amenant les plus fragilisés économiquement à se
distinguer «identitairement» au nom de la nationalité, de l’histoire, de la
religion, et au sein de cette dernière selon le genre, et à pointer, pour se
sécuriser, le différent comme portant une responsabilité du cours des choses.
3- Depuis une trentaine d’années, les
médias ont joué un rôle important dans la réactivation, dans le contexte
français, d’une vision ancienne d’un rapport antagonique entre l’Islam et l’Occident,
remarquent les auteurs. «Si les producteurs d’information ne sont bien
évidemment pas des acteurs isolés, le rôle majeur qu’ils jouent dans les
relations de pouvoirs qui se tissent chaque jour aux échelles nationale et
internationale, les placent dans une position stratégique, à l’heure où les
processus de mondialisation reconfigurent les identités individuelles et
collectives».
C’est
dire que les représentations médiatiques de l’islam, comme celles de bien
d’autres «objets médiatiques», dépendent avant toute chose des contextes
historiques dans lesquels elles s’inscrivent. Dans une large mesure, «c’est le
regard qui crée son objet, et non l’inverse».
Force est
de remarquer ici, notent les auteurs, que le traitement médiatique de la
religion musulmane dans la société française contemporaine reste largement
prisonnier d’une longue histoire des représentations : celles de «l’Orient»,
objet de curiosité et d’angoisse, façonnées depuis des siècles par les penseurs
et les savants occidentaux mais aussi celles, plus récentes, qui ont été
forgées au cours de la période coloniale.
D’anciens schémas de pensée se perpétuent qui reproduisent mécaniquement
des images de l’altérité «islamique».
Mais ces
imaginaires hérités sont «reconfigurés par les circonstances économiques,
sociales, politiques et médiatiques et, surtout, par la position qu’occupent ou
qu’adoptent les producteurs d’information dans ces différents champs».
De plus
en plus fréquent à la une des magazines et à l’ouverture des journaux
télévisés, le terme «musulman» fait des ravages, car il amalgame, sans qu’on y
prenne garde, des connotations religieuse, culturelle et ethnique. Si
«l’immigré continue parfois d’être décrit comme victime du racisme, le musulman
est par contre de plus en plus regardé comme coupable du délitement national. Avec
la banlieue, autre sujet du moment, l’islam joue ainsi un rôle pivot au milieu
des années 1980. Aux travailleurs étrangers, victimes, se substituent des musulmans
de banlieue, coupables».
En même
temps, la mondialisation des réseaux de communication au tournant des années
1980-1990 participe à l’islamisation de la contestation dans un certain nombre
de pays arabes. «Frustrés par le soutien apporté par les gouvernements
occidentaux à des régimes bien peu démocratiques, une opposition utilisant le
registre islamique va émerger, qui tente de proposer un modèle politique de
rupture avec celui que proposent les chaînes occidentales».
La guerre
froide appartenant au passé, le choc des civilisations devient la principale
matrice de l’analyse des conflits mondiaux.
L’affirmation
répétée d’un choc civilisationnel, «émanant aussi bien des puissances
occidentales que des mouvements politiques se réclamant de la religion
musulmane, va inciter les médias français à matérialiser une césure à
l’intérieur de ce qu’on appelle dorénavant, comme s’il s’agissait d’une réalité
solide et continue, la communauté musulmane».
Derrière la
différenciation explicite entre «islam modéré» et «islamisme», la distinction
implicite est celle qui sépare ceux qui sont «avec nous» et ceux qui sont
«contre nous».
Ouvrant
un marché de la représentation de «l’islam de France», les médias et les
pouvoirs publics vont alors avoir tendance à se comporter comme une autorité
musulmane capable de sanctionner les versions de l’islam qui s’offrent à eux.
Le
premier paradoxe est d’ordre quantitatif et s’explique par un fonctionnement
journalistique qui privilégie structurellement, donc souvent à l’insu des journalistes,
l’émotion sur la réflexion, la forme sur le fond et l’exception sur la règle. On
ne parle finalement d’«islam» que parce qu’on est préoccupé par «l’islamisme».
Dans
cette perspective essentialiste, on comprend mieux pourquoi les musulmans médiatiques
les plus «modernes» et «modérés» sont d’abord ceux qui appellent de leur vœux, et
souvent sincèrement, une «réforme» de leur propre religion, donnant ainsi
implicitement raison à leurs opposants, qui s’octroient le monopole de la
pureté «islamique» pour «justifier» leur radicalité.
L’émergence
du «terrorisme islamique» ou «islamiste» tend à reconfigurer les catégories
utilisées jusque-là dans les médias de masse. Alors que le centre de gravité
médiatique de «l’islam» se déplace vers toujours plus de radicalité et de «barbarie»,
sous l’impulsion du Groupe islamique armé (GIA algérien) à la fin des années
1990 et d’Al Qaida après le 11 septembre 2001 et avec la guerre en Irak depuis
2003, les catégories floues d’«islamisme» et d’«intégrisme» tendent à se
décomposer au profit d’un nouveau vocabulaire qui semble mieux adapté aux
réalités: «communautarisme», «néo-fondamentalisme», «salafisme», «jihadisme»,
etc.
C’est le
temps où les médias disent vouloir «lutter contre les amalgames» qu’eux mêmes n’ont
cessé d’entretenir jusque-là. Et certains commencent progressivement à prendre
au sérieux les personnalités et les mouvements musulmans qui cherchent à
concilier leurs identités islamique et occidentale sans renoncer ni à l’une ni
à l’autre.
4- En Amérique, notamment ses côtes
est et ouest, la société est profondément polarisée entre libéraux et
conservateurs. Il existe une presse progressiste qui adopte une perspective
internationaliste, et regarde le monde à travers le prisme du cosmopolitisme.
Mais il y a aussi des idéologues et des médias conservateurs.
La
position des conservateurs est de plus en plus nationaliste et chauvine. Un
nationalisme qui rime avec patriotisme et qui décrit l’Amérique comme une
nation assiégée, en guerre contre l’islam militant. Ce courant grandissant de
conservatisme est traversé par une résurgence religieuse qui n’est pas sans
rappeler celle que l’on retrouve à l’échelle mondiale.
«Faisant constamment
l’amalgame entre ceux qui utilisent la violence (les jihadistes et les
salafistes) et l’intégralité des musulmans, peu d’idéologues conservateurs
américains comprennent que les quelques jihadistes, peu nombreux, ne
représentent en rien la majorité silencieuse des musulmans».
Du côté
des médias de droite non religieux, il faut citer Fox News, la chaîne câblée
d’information appartenant à Rupert Murdoch. Ses programmes ont une inflexion
particulièrement conservatrice et chauvine, tendant à faire reculer la vague de
changements en cours. «Leur politique consista à transformer la religion
musulmane en une idéologie politique comparable aux idéologies modernes
développées en Europe».
Ceci est
d’autant plus vrai qu’en période de changements radicaux, de crises et de conflits,
ces «idéaux militants» rencontrent une réceptivité qu’ils n’auraient pas autrement.
Le
fervent tenant de ces idéaux est incontestablement Samuel Huntington qui, dans
son récent ouvrage «Qui sommes-nous?», n’appelle pas les citoyens américains à
vivre tous ensemble. Il exclut d’emblée les hispaniques ou latinos ou Mexicains
de la communauté nationale américaine, leur reprochant de refuser l’assimilation
à laquelle des millions d’autres se sont pliés depuis le début du dix-septième
siècle.
Déjà dans
«Le Choc des civilisations», Huntington prétend qu’avec la fin de la guerre
froide, les conflits entre Etats ne relèveront plus de l’idéologie, mais de
l’appartenance à telle ou telle civilisation. C’est que «le monde huntingtonien
est divisé en cultures et en peuples distincts, blocs monolithiques, figés,
imperméables».
Ces
«peuples» et ces «cultures» forment, pour lui, des civilisations qui
structurent le monde contemporain et qui sont définies par des éléments tels la
langue, l’histoire, la religion, les coutumes, les institutions, ainsi que par
des éléments plus subjectifs d’auto identification (le drapeau, un sentiment
d’appartenance à une communauté d’idée et de pensée).
L’auteur
distingue ainsi cinq civilisations: la chinoise, la japonaise, l’hindoue, la
musulmane, l’occidentale. Il rattache le continent africain aux autres
civilisations et, sa position sur l’Amérique latine est ambivalente: tantôt
elle fait partie d’une sous-civilisation rattachée à la civilisation
occidentale, tantôt elle est présentée comme une civilisation distincte et
menaçante pour les Etats- Unis, l’une des deux puissances dominantes de
l’Occident avec l’axe franco-allemand.
«Qui
sommes-nous?» se situe dans la même perspective. Il complète une vision
du monde, négative, xénophobe, extrémiste et reposant sur un rejet de l’autre
parce qu’il est autre par son attitude, sa culture, sa langue. Cet autre, pour Huntington,
«est l’immigré latino-américain, et particulièrement le Mexicain américain
accusé de mettre en danger les fondements de l’identité nationale américaine».
Cependant,
si Huntington présente ce credo comme universel puisqu’il a permis à des
millions d’immigrants de devenir Américains et de se battre pour sa défense, il
lui attribue en fait «des caractéristiques particularistes dans la mesure où,
selon lui, les hispaniques, refusent de s’y soumettre et préfèrent conserver leur(s)
culture(s) d’origine, une double nationalité, deux langues, c’est-à-dire un
double langage sans jeu de mots».
Il
affirme que «la mondialisation, le multiculturalisme, le cosmopolitisme,
l’immigration, l’infra nationalisme et l’antinationalisme, avaient mis la conscience
américaine à rude épreuve. Les identités ethniques, raciales et sexuelles
occupaient le devant de la scène».
L’inégalité
du système économique global ne relevant pas de son sujet, il lui est ainsi facile,
après avoir fait l’économie d’une telle réflexion, d’accuser les immigrés
hispaniques qui traversent le Rio Grande, de refuser l’assimilation au credo
des pères fondateurs.
C’est
pour cette raison qu’il invite les «vrais» citoyens américains à résister à ce
mouvement de fond qui perdure depuis les années 1960, et «met en danger
l’intégrité culturelle de la nation». Dans cette idée obsédante de la reconquête,
la langue joue un rôle fondamental.
Pour
Huntington, la langue représente une des dimensions majeures de la culture,
surtout quand on sait que l’espagnol est devenu la seconde langue des Etats
Unis derrière l’anglais. Les Etats-Unis deviennent une nation bilingue, ce qui
semble à Huntington parfaitement monstrueux et anormal.
En
choisissant le bilinguisme, les Mexicains refuseraient délibérément leur
intégration à la nation américaine et formeraient donc une cinquième colonne
minant le credo et la culture occidentale. Huntington vient donc de trouver de
nouveaux ennemis intérieurs à la nation américaine. Les Noirs ont longtemps
joué ce rôle, mais ils représentent seulement 13% de la population globale, et ne
sont plus perçus comme mettant en danger la cohésion nationale.
Huntington
va même jusqu’à décrire une société au bord de la guerre civile, prise en
tenaille, menacée de l’extérieur et de l’intérieur par les mêmes hordes
hispaniques, inassimilables. «Sa vision de la société est angoissante, car elle
privilégie un avenir apocalyptique. Les êtres, les peuples, les cultures sont
immuables, il n’y a pas d’interactions possibles entre eux».
Il ne
parle pas de complot latino, mais «il est obsédé par la latinisation de la
société étatsunienne, et par l’idée qu’elle porte les germes d’une métamorphose
des structures sociales et politiques du pays, germes qui ne peuvent que
produire du conflit».
Chez Huntington,
aussi bien dans «Le Choc des civilisations» que dans «Qui sommes-nous?»,
c’est peuple contre peuple, culture contre culture, langue contre langue.
Sa vision repose sur l’affrontement entre l’Occident et des civilisations qu’il
juge inférieures. En ce sens, il développe une pensée empreinte de colonialisme
et très nettement raciste : «si les musulmans sont les ennemis de la
civilisation occidentale à l’échelle planétaire, les latinos jouent le même
rôle à l’échelle des Etats-Unis».
Yahya
El Yahyaoui
Rabat,
7 Août 2008