«Japon, l'archipel des
paradoxes»
Emorine. Jean-Paul et Alii, Rapport,
Sénat, Paris, 1er Avril 2009
1- Pays insulaire à l’extrême est de
l’Asie, le Japon continue de fasciner l’Occident par ses contrastes uniques,
lit-on en introduction à ce rapport. Demeurant officiellement le dernier empire
au monde, «le pays du soleil levant, selon l’origine étymologique du mot Japon,
offre en effet le visage d’une nation qui, tout en connaissant un régime
démocratique, et en étant marquée par l’hyper technologie, a conservé une
culture et des modes de vie issus d’un régime féodal, dont la disparition officielle
ne date que d’un siècle et demi, avec la restauration Meiji de 1868».
Peu doté
en ressources naturelles, contraint par une géographie limitant son développement
sur une partie réduite de son territoire, «le Japon a su, au lendemain de la
défaite de 1945, faire preuve d’une inventivité et d’un esprit d’innovation
sans comparaison dans le monde occidental, pour passer en une cinquantaine
d’années, au rang de deuxième puissance économique mondiale».
Ce
développement extraordinaire, que le Japon a pris soin de mener en se
protégeant du reste du monde, n’a été possible, estime le rapport, que grâce à
certains traits caractéristiques : un capital humain important, une coopération
étroite entre l’État et les entreprises, une production tournée vers les
marchés extérieurs, une éthique rigoureuse du travail, ou encore une grande
maîtrise des technologies de pointe.
Si le
modèle de croissance «à la japonaise», tant admiré dans l’après-guerre, est
aujourd’hui fragilisé, le pays conserve de nombreux atouts pour se relever. «On
apprend peu par la victoire, mais beaucoup par la défaite», dit un proverbe
japonais. Nul doute que cette maxime puisse être transposée de l’art de la
guerre à celui de la gestion économique, affirme le rapport.
2- Le Japon, caractérisé par un régime
féodal jusqu’au milieu du XIXe siècle, a connu depuis un développement d’une
intensité et d’une rapidité rares, et fait aujourd’hui partie du «club» des
grands pays industrialisés. Cependant, «sa croissance, qui inquiétait les pays
occidentaux jusque dans les années 80, a depuis calé, et laissé place à une
quasi atonie, dont la crise actuelle risque d’exacerber les effets sur les
plans économique et social».
En ffet, depuis l’éclatement de la «bulle immobilière» de
1993, l’économie japonaise n’a jamais retrouvé son équilibre, ni surtout le
dynamisme dont elle avait fait preuve dans les années 1970 et 1980. Le pays a
par conséquent, connu deux récessions au début du XXIe siècle : l’une en
2001, qui était liée à l’éclatement de la «bulle internet», et l’autre depuis
2008, dans le contexte actuel de la crise financière mondiale.
Il est
vrai, par ailleurs, que le Japon est aujourd’hui le pays «riche», mais il est
aussi et paradoxalement, le pays où l’Etat est le plus endetté. Ainsi, en mars
2008, la dette publique du Japon était estimée à 173% du PIB, l’accroissement
des dépenses budgétaires destinées à soutenir la croissance, après l’éclatement
de la bulle spéculative au début des années 90, s’étant en effet traduit par
une progression forte et rapide de la dette publique, intenable à terme.
Si le
Japon exporte massivement et a assis sa stratégie économique sur le commerce
avec les pays industrialisés, il reste en revanche, remarquent les auteurs du
rapport, très fermé à ses partenaires extérieurs. «Deuxième puissance
économique au monde, le pays n’est que le cinquième importateur mondial en
2007. Il compte pour 5,1% des importations mondiales, contre 8,7% pour
l’Allemagne et 16% pour les Etats-Unis».
En même
temps, et s’agissant des flux financiers, le stock des investissements directs
étrangers au Japon ne représentait que 3% du PIB fin 2007, contre 15,1% aux
Etats-Unis et 40,1% en France. Au quatrième semestre 2008, «le Japon a même
subi sa pire contraction économique en 35 ans. Le PIB y a chuté de 12,7% en
rythme annuel, son économie s’étant contractée quatre fois plus vite que celle
des Etats-Unis. Ce recul, le troisième d’affilée, est le plus fort depuis celui
enregistré au premier trimestre 1974, en plein choc pétrolier. Le Japon a annoncé
une chute sans précédent de 10% de sa production industrielle en janvier 2009,
et de 41% de sa production automobile».
La
reprise qui animait le pays depuis 2003, masquait en réalité les déséquilibres
persistants de l’économie intérieure, «qui reposait entièrement sur les
exportations du secteur industriel, et non sur le dynamisme de la demande
interne». Ainsi, entre 1996 et 2007, les ventes de produits manufacturés à l’étranger
ont augmenté de 20%, tandis que les achats au Japon ont chuté d’autant, observe
le rapport.
La bourse
japonaise est, elle aussi, fortement fragilisée par la crise. En 2008, «elle a
connu la plus mauvaise année de son histoire, chutant de 42%. Le 9 mars 2009,
l’indice Nikkei a atteint son plus bas niveau depuis 26 ans, en clôturant à un
peu plus de 7.000 points. Les résultats des six principaux groupes bancaires
japonais, au premier semestre de l’exercice 2008, s’inscrivaient en net recul
de 58% par rapport à ceux enregistrés à fin septembre 2007, essentiellement par
une augmentation marquée du coût du risque».
La
situation sur le marché du travail n’a cessé, quant à elle, de se dégrader au
cours des derniers mois, le taux de chômage atteignant 4,4% fin décembre 2008. Mais
«ce taux est traditionnellement faible au Japon, les entreprises préférant généralement
réduire les salaires que licencier».
Bien que
cela soit facilement oublié, le Japon continue de constituer, avec les
Etats-Unis, l’une des deux principales puissances économiques au monde. «Le
PIB japonais s’est élevé en 2008, à 4.840 milliards de dollars, ce qui en fait,
depuis 1968, le deuxième au monde après celui des Etats-Unis, loin devant il
est vrai. En termes comparés, l’économie japonaise reste tout de même 1,15
fois supérieure à celle de la Chine» et 1,6 fois à la France.
Pays
d’épargne, le Japon possède par ailleurs les secondes réserves de change au
monde. Elles s’élevaient ainsi à environ 1.000 milliards de dollars à la
fin du moins de janvier 2009, soit cependant moitié moins que celles de
la Chine.
Pour
faire face à la crise actuelle, le gouvernement japonais est intervenu à
travers un vaste plan de relance de l’économie, pour un total de 600 milliards d’euros,
représentant moins de 13% du PIB, sous forme de mesures financières, telles que
les garanties de crédit aux PME, l’injection de liquidités dans le capital des
banques régionales, ou de mesures budgétaires et sociales, telles le soutien à
l’investissement, la revitalisation des économies locales…etc.
Par
ailleurs, le Japon ne dispose quasiment pas de ressources propres et dépend des
importations pour 80% de son énergie. Son taux d’autosuffisance énergétique est
de 19%, mais retombe à 4%, si l’on exclut l’énergie nucléaire. Sa dépendance
est extrême envers le Moyen-Orient pour ce qui est du pétrole brut, dont il
importe 87% de sa consommation, et le pays est de surcroît, le premier
importateur mondial de gaz naturel, avec 39% des échanges mondiaux.
3- Cependant, le marché de l’industrie
technologique et de la communication reste toujours le premier secteur du
Japon, avec une croissance régulière depuis 1996, contribuant à «tirer» la
croissance nationale depuis cette date. Très fortement concurrentiel et porté
par l’innovation, il bénéficie de l’appui des pouvoirs publics. Le Japon
dispose d’une très forte avance par rapport à ses concurrents européens, qu’il
considère comme très en retard en ce domaine.
L’industrie
des semi-conducteurs est considérée comme l’une des principales industries au
Japon, «les sociétés Toshiba, Renesas technology, Nec Electronics,
Sony, Matsushita Electronics et Sharp étant parmi les
premières au monde dans le secteur des mémoires Dram,
Sram et flash». Le Japon reste aussi et incontestablement
le leader mondial de la robotique, avec une part de marché estimée à 60%
en 2006.
L’internet
est très développé au Japon, et notamment celui à haut débit. Plus d’un
foyer sur deux y était ainsi connecté en 2007, remarque le rapport. L’accès au réseau
y est l’un des moins chers au monde. L’obligation de dégroupage total et la
concurrence intense sur ce marché (avec les opérateurs Softbank
et NTT DoCoMo) a permis l’essor de la technologie ADSL. La fibre optique, qui permet d’obtenir des débits
encore plus élevés, représente un tiers du haut débit.
Le
ministère des affaires intérieures et de la communication (MAIC), autorité
également en charge de la régulation du secteur, a lancé en 2006 un plan
quinquennal (la Next generation
broadband strategy 2010)
fixant à cet horizon un objectif de 100% de couverture en haut débit et 90% en
très haut débit.
Le marché
de la téléphonie mobile, même s’il se situe au premier rang mondial, et malgré
la réduction progressive du nombre de ses abonnés, n’est pas encore parvenu à maturité.
En juin 2008, le taux de pénétration de la téléphonie mobile était de plus de
80%, le Japon comptant 103 millions d’abonnés, dont 87% à un service internet
mobile.
La télévision
de service public Japan broadcasting
corporation (NHK) «offre en hertzien deux chaînes de télédiffusion (l’une
généraliste, l’autre éducative) et trois stations de radiodiffusion, plus trois
chaînes de télévision par satellite (BS), qui émettent simultanément des
signaux analogiques et numériques. 90% des programmes de la chaîne généraliste
sont en haute définition (HD), contre 50% de ceux de la chaîne éducative. Il
n’y a aucune publicité sur ces chaînes, qui sont financées par la redevance
publique, dont le montant est d’environ 115 euros par an».
4- Le Japon s’oriente depuis longtemps
vers les technologies de pointe et possède toujours, en ce domaine, une avance
sur ses concurrents, comme le montrent une série d’indicateurs. «Ainsi, c’est
le pays au monde qui dépose le plus de brevets. Les dépenses en R&D y
comptent pour 3,6% du PIB (contre 2,6% aux Etats-Unis et 2,1% en France), 80%
de ces dépenses étant le fait d’entreprises. Le Japon dispose de 5,6 chercheurs
pour 1.000 habitants (contre 4,7 aux Etats-Unis et 3,3 en France). S’il ne
représente que 2% de la population mondiale, il couvre 20% du budget mondial de
R&D».
L’imbrication
de la recherche fondamentale, des applications industrielles et des supports de
financement est la forme la plus intégrée de capital risque.
Les
PME-PMI revêtent une place très importante dans
l’économie japonaise. «Elles représentent en effet 99,7% des entreprises et
69,5% des emplois», oeuvrent dans un cadre juridique et matériel fort approprié,
et sont à l’abri de la concurrence étrangère, via les multiples et subtils
obstacles tarifaires et non tarifaires. Ainsi, en matière de marchés publics, le
manque de transparence dans les procédures d’appel d’offre et les pratiques des
maîtres d’ouvrage, excluent de facto les
entreprises étrangères.
Yahya
El Yahyaoui
Rabat,
30 Avril 2009