«La Chine, puissance technologique émergente»

 

Frédérique Sachwald, IFRI, Paris, 2007, 30 p.

 

1- En introduction à cette étude, commanditée par l’Institut Français des Relations Internationales, l’auteur dit ceci: «la montée en puissance de la Chine dans l’économie mondiale suscite à la fois l’admiration et la crainte. De plus en plus de pays développés et intermédiaires, comme le Mexique ou la Corée du Sud, ont constaté une nette augmentation des importations de produits chinois, et une concurrence accrue sur les marchés internationaux. Par ailleurs, si hier, la Chine exportait principalement des produits de secteurs intensifs en travail, depuis 2000, elle accumule les succès sur les marchés de produits de haute technologie».

 

Il continue : «la Chine (et l’Inde aussi), qui n’attire plus seulement les unités de production, mais aussi des activités de R&D, pourrait menacer les positions scientifiques et technologiques d’un certain nombre de pays. Aux États-Unis, les prévisions sur les performances chinoises ont alimenté la crainte d’un affaiblissement du leadership économique, technologique et militaire américain. Les craintes sont également fortes outre- Atlantique, et parmi les pays asiatiques», quant à la montée en puissance de ce pays, et au vu des exemples d’acquisitions de plusieurs fleurons nationaux par des multinationales émergentes chinoises.

 

2- Cette étude comporte trois grandes parties, cherchant à situer la place et les perspectives de ce que l’’auteur appelle la «puissance technologique émergente»:

 

+ En première partie («La Chine: grand exportateur de haute technologie?»), l’auteur affirme qu’en 2002, le commerce de biens atteignait 30 % du PIB chinois, chiffre élevé pour un pays d’une si grande taille. De plus, les exportations chinoises se diversifient rapidement en faveur des produits intensifs en technologie. La position de la Chine dans le commerce mondial est, pour l’auteur, paradoxale: «pays riche en main-d’œuvre, elle semble très performante dans les produits de haute technologie».

 

Il faut dire que la Chine est aujourd’hui le premier exportateur mondial de produits TIC, et si des pays, comme le Japon, la Corée du Sud ou les Etats-Unis, ont eux aussi augmenté leurs ventes depuis 2000, cela s’est fait sans commune mesure avec la Chine, pour qui ces ventes ont plus que triplé.

 

Toutefois, si la Chine est le premier exportateur mondial d’électronique grand public, d’ordinateurs et d’équipements de télécommunications, elle est bien moins performante dans les composants et les instruments électroniques. Elle enregistre un surplus commercial de 120 milliards de dollars pour les trois premières catégories, et un déficit de 60 milliards dans le cas des composants, essentiellement avec les pays avancés, et en particulier avec les Etats-Unis, l’importation des composants se faisant dans le but de les assembler, puis de les exporter sous forme de produits finis aux États-Unis, à l’Union européenne et au Japon.

 

Le rôle fondamental joué par les filiales étrangères dans les exportations de produits TIC assemblés est ici manifeste, note l’auteur: en 2003, 55 % du total des exportations chinoises étaient réalisées par des filiales étrangères, particulièrement actives dans les exportations de produits intensifs en technologies, ce qui fait de la Chine le premier exportateur de travail d’assemblage dans les TIC par excellence.

 

C’est dire que «les exportations chinoises sont encore très focalisées sur deux types de secteurs: les biens intensifs en main-d’œuvre, comme le textile et l’habillement d’une part, les produits TIC dont l’assemblage est intensif en travail d’autre part».

 

La performance des exportations de la Chine est donc essentiellement tirée par le faible coût de la main-d’œuvre locale, la fragmentation des chaînes de valeurs lui permettant de contribuer à la production de produits intensifs en technologie.

 

+ En deuxième partie («Les investissements en R&D: contributions chinoises et étrangères»), l’auteur affirme que les taux de croissance des investissements en R&D en Chine sont impressionnants, même si les stocks sont très faibles, expliquant ainsi la faible intensité en R&D du pays.

 

En effet, relève l’auteur, «la Chine est le troisième pays au monde pour le volume des dépenses de R&D, juste après les États-Unis et le Japon. Si en 2000, les dépenses de R&D chinoises représentaient 18 % des dépenses américaines, en 2004, elles atteignaient 32,8 %. En se basant sur ces tendances récentes, l’OCDE prévoit qu’en 2006, les dépenses en R&D de la Chine auront dépassé les dépenses japonaises, avec respectivement 136 milliards de dollars et 130 milliards de dollars».

 

En même temps, depuis la fin des années 1990, le nombre de chercheurs en Chine a augmenté de façon drastique, au point de dépasser les effectifs japonais et d’approcher les effectifs américains. En 2004, il est, en Chine, relativement plus élevé que les dépenses en R&D, et atteint 69 % de l’effectif américain.

 

En termes de dépenses en recherche fondamentale, les pays les plus avancés leur allouent entre 15 et 20 % de leurs dépenses de R&D. La Chine mise quant à elle, principalement sur les activités de développement. En 2002, «seulement 5,7 % de ses dépenses de R&D étaient destinées à la recherche fondamentale, contre 18 % pour les États-Unis et 13,7 % pour la Corée du Sud».

 

La majorité des dépenses et des chercheurs se concentrent dans le secteur public. La R&D privée est relativement moins importante que dans beaucoup de pays intensifs en R&D.

 

Par ailleurs, depuis la fin des années 1990, la Chine a mis en place d’importantes réformes du système éducatif (dont la fusion de plusieurs universités pour concentrer les ressources et la création de key universities). Le budget alloué à l’éducation est passé de 2,5 % du PIB en 1997 à 3,3 % en 2002.

 

Avec 19,4 millions d’étudiants en 2004, la Chine forme autant d’étudiants que les États-Unis et l’Union européenne, dont les taux de croissance sont plus faibles.

 

Et pour inciter les chercheurs et ingénieurs qu’il a formés à rester travailler en Chine, le gouvernement a instauré différentes politiques visant à faciliter le rapatriement et la réinsertion sociale des chercheurs chinois travaillant à l’étranger (traitement préférentiel pour le logement et la recherche, bourses universitaires spécifiques, meilleure transparence dans le partage de l’information, etc), à telle enseigne qu’en 2004, ils étaient 25 000 à rentrer, contribuant ainsi à la création d’entreprises nouvelles et à l’augmentation des transferts de technologie.

 

 Dans le domaine des publications scientifiques, la Chine était, en 1999, en dixième position. En 2004, elle a atteint la cinquième position, avec des points forts en sciences physiques, et des points faibles en sciences de la vie.

 

En même temps, la Chine a une position relativement forte dans un ensemble de technologies émergentes, comme les logiciels, le matériel informatique, les technologies de la communication, les matériaux avancés pour les technologies informatiques et les biotechnologies.

 

+ Dans la troisième partie («Evaluation des performances scientifiques et technologiques de la Chine»), l’auteur estime que la Chine est «le troisième pays pour les dépenses totales de R&D, et le second pour le nombre de chercheurs. Mais elle est sensiblement moins bien classée dès lors que l’on considère l’intensité de la R&D, ou le nombre de chercheurs dans l’emploi total».

 

C’est dire que la Chine a fait de la science et de la technologie la pierre angulaire de son développement économique, depuis les années 1980, et «alloue une grande partie de ses investissements publics aux infrastructures et au financement de la R&D».

 

C’est la raison pour laquelle, l’auteur suggère que, «plutôt que de considérer la Chine comme un nouveau géant économique et technologique asiatique, il serait peut-être plus juste de la voir, comme une puissance émergente, au même titre que le Brésil et l’Inde».

 

En effet, l’expérience de la Corée suggère que «l’intensification des dépenses de R&D dans une économie, doit être associée à des changements institutionnels, pour générer des entreprises locales dans des secteurs de haute technologie, et augmenter de façon notable la contribution à l’innovation mondiale».

 

En même temps, les réformes du système scientifique et technologique chinois des vingt dernières années, commencent juste à porter leurs fruits.

 

Autrement, pour que la Chine devienne une puissance technologique et ne se limite pas à être une terre d’accueil des filiales étrangères pour l’assemblage de produits sophistiqués, les «connaissances doivent se diffuser plus largement dans l’économie, et les entreprises locales doivent gravir l’échelle technologique».

 

De façon plus générale, alors que la Chine mise sur le développement de ses propres technologies, elle reste encore très clairement dépendante des connaissances issues des pays avancés: «les partenariats entre entreprises chinoises et étrangères, la promotion des scientifiques formés à l’étranger, la politique d’accueil aux centres de R&D de multinationales, soulignent que la poursuite d’objectifs technonationalistes dans un monde globalisé n’est pas si simple».

 

Yahya El Yahyaoui

Rabat, 12 Juillet 2007