«Livre blanc sur le dialogue interculturel»
Conseil de l’Europe, Strasbourg, Mai
2008, 35 p.
1- En préambule à ce rapport, l’on
lit : «la diversité culturelle n’est pas un phénomène nouveau. L’Europe
garde dans son tissu, les multiples traces des migrations intra-continentales,
des redécoupages de frontières, du colonialisme et des empires multinationaux.
Au cours des derniers siècles, nos sociétés basées sur les principes du
pluralisme politique et de la tolérance, nous ont permis de vivre avec la diversité,
sans créer de risques inacceptables pour la cohésion sociale».
Or, depuis
quelques dizaines d’années, note le rapport, la diversification culturelle
s’est accélérée. «L’Europe a attiré des migrants et des demandeurs d’asile du
monde entier à la recherche d’une vie meilleure. La mondialisation a comprimé
l'espace et le temps à une échelle sans précédent. Les révolutions dans le
domaine des télécommunications et des médias, notamment suite à l’émergence de
nouveaux services de communication tels qu’internet, ont rendu les systèmes
culturels nationaux de plus en plus perméables. En outre, le développement des
transports et du tourisme a mis en contact direct un nombre jamais atteint de
personnes, multipliant ainsi les possibilités de dialogue interculturel».
Dans ce
contexte, le pluralisme, la tolérance et l’esprit d’ouverture sont plus
importants que jamais. Mais ils peuvent toutefois ne pas suffire, auquel cas, «il
convient de prendre des mesures proactives, structurées et largement partagées
visant à gérer la diversité culturelle. Le dialogue interculturel est un
instrument essentiel à cet égard, sans lequel il sera difficile de préserver la
liberté et le bien être de tous les individus vivant sur notre continent».
Par
ailleurs, observe le rapport, la diversité ne contribue pas seulement à la
vitalité culturelle, elle peut également favoriser l’amélioration des
performances sociales et économiques. En effet, «la diversité, la créativité et
l’innovation créent un cercle vertueux, alors que les inégalités peuvent se
renforcer mutuellement, générant des conflits qui menacent la dignité humaine
et le bien-être social».
Par
contre, l’assimilation, c’est-à-dire l’unité sans diversité, entraînerait une
homogénéisation forcée et une perte de vitalité, tandis que la diversité, si
elle n’est pas soumise au principe d’humanité commune et à un principe de
solidarité, rend impossible la reconnaissance réciproque et l’inclusion
sociale. «S’il faut construire une identité commune, celle-ci doit reposer sur
des valeurs d'hospitalité envers l’autre et de respect de l’égale dignité de
chaque individu. Le dialogue et la communication avec les autres sont des
éléments intrinsèques de ces valeurs».
C’est
dire que l’absence de dialogue contribue largement à développer «une image
stéréotypée de l’autre, à établir un climat de méfiance mutuelle, de tension et
d’anxiété, à prendre les minorités comme boucs émissaires et, plus
généralement, à favoriser l’intolérance et la discrimination. La disparition du
dialogue au sein des sociétés et entre elles, peut dans certains cas, offrir un
terrain favorable à l’émergence et à l’exploitation par certains de
l’extrémisme, voire du terrorisme. Le dialogue interculturel, y compris au
niveau international, est indispensable entre voisins».
C’est
dire aussi que l’absence de dialogue prive tout un chacun du bénéfice de
nouvelles ouvertures culturelles, «qui sont nécessaires au développement
personnel et social dans le contexte de la mondialisation. Des communautés isolées
et repliées sur elles mêmes créent un climat qui est souvent hostile à
l’autonomie individuelle et au libre exercice des droits de l’homme et des
libertés fondamentales».
2- Le dialogue interculturel désigne,
rappelle le rapport, «un processus d’échange de vues ouvert et respectueux
entre des personnes et des groupes de différentes origines et traditions
ethniques, culturelles, religieuses et linguistiques, dans un esprit de
compréhension et de respect mutuels. La liberté et la capacité de s’exprimer,
mais aussi la volonté et la faculté d’écouter ce que les autres ont à dire, en
sont des éléments indispensables. Le dialogue interculturel contribue à
l’intégration politique, sociale, culturelle et économique, ainsi qu’à la
cohésion de sociétés culturellement diverses. Il favorise l’égalité, la dignité
humaine et le sentiment d’objectifs communs».
Le
dialogue interculturel vise ainsi à mieux faire comprendre les diverses
pratiques et visions du monde, à renforcer la coopération et la participation
(ou la liberté de faire des choix), à permettre aux personnes de se développer
et de se transformer, et à promouvoir la tolérance et le respect de l’autre.
Il est «une
caractéristique essentielle des sociétés inclusives dans lesquelles aucun
individu n’est marginalisé, ni exclu. Il est un puissant instrument de
médiation et de réconciliation : par un engagement essentiel et constructif
au-delà des clivages culturels, il répond aux préoccupations relatives à la
fragmentation sociale et à l’insécurité, tout en favorisant l’intégration et la
cohésion sociale. Dans ce contexte, la liberté de choix, la liberté
d’expression, l’égalité, la tolérance et le respect mutuel de la dignité
humaine sont des principes fondamentaux».
Mais la
réussite du dialogue interculturel exige, selon les termes du rapport, un grand
nombre de comportements qui sont favorisés par une culture démocratique, à
savoir l’ouverture d’esprit, la volonté d’engager le dialogue et de laisser les
autres exprimer leur point de vue, la capacité de résoudre les conflits par des
moyens pacifiques et l’aptitude à reconnaître le bien fondé des arguments de
l’autre. Il contribue au «développement de la stabilité démocratique et à la
lutte contre les préjugés et les stéréotypes dans la vie publique et le
discours politique et à faciliter le développement d’alliances entre
communautés culturelles et religieuses, et peut ainsi aider à prévenir ou atténuer
les conflits, y compris dans les situations de post-conflits et les conflits
gelés».
Cependant,
précise le rapport, le dialogue interculturel n’est pas la panacée, ni la
réponse à toutes les interrogations, et force est de reconnaître que sa portée
peut être limitée. On fait souvent remarquer, à juste titre, que «dialoguer
avec qui refuse le dialogue est impossible, même si cela ne dispense pas les
sociétés ouvertes et démocratiques de leur obligation de proposer constamment
des possibilités de dialoguer. En revanche, dialoguer avec qui est prêt à dialoguer
mais ne partage pas, ou pas entièrement, nos valeurs peut être le point de
départ d’un processus d’interaction plus long, à l’issue duquel il est tout à
fait possible de s’entendre sur l’importance et sur la mise en application
concrète des valeurs des droits de l’homme, de la démocratie et de la primauté
du droit».
En même
temps, le dialogue interculturel est important pour gérer la pluri-appartenance
culturelle dans un environnement multiculturel. C'est un outil qui permet de
trouver constamment «un nouvel équilibre identitaire, qui répond aux nouvelles
ouvertures ou expériences et ajoute à l'identité de nouvelles dimensions sans
perdre ses propres racines. Le dialogue interculturel nous aide à éviter les
écueils des politiques identitaires et à rester ouverts aux exigences des
sociétés modernes».
L’égalité
et le respect mutuel sont, note le rapport, des éléments constitutifs
importants du dialogue interculturel, indispensables pour surmonter les
obstacles à sa mise en oeuvre. En l’absence de progrès vers l’égalité, «les tensions
sociales peuvent se manifester dans le domaine culturel, même si leurs causes
essentielles sont ailleurs, et les identités culturelles peuvent être utilisées
comme des instruments de stigmatisation».
Yahya El Yahyaoui
Rabat, 18 Mars 2010