«Les modèles économiques du logiciel libre»
De Galzain. J. N (Coord), Collection April,
Décembre 2007, 57 p.
1- Dans sa préface à la présente
publication, Jean-Marie Gouarné caractérise le logiciel libre comme étant un
logiciel «qui peut être utilisé, copié, étudié, modifié et redistribué sans
restriction majeure, autre que la mise à disposition du code source».
Quatre
libertés fondamentales en définissent, selon lui, le principe:
liberté d'exécuter le programme, pour tous les usages (liberté 0), liberté
d'étudier le fonctionnement du programme et de l'adapter à des besoins
spécifiques (liberté 1), liberté de redistribuer des copies (liberté 2) et
liberté d'améliorer le programme, et de publier les améliorations pour en faire
profiter toute la communauté (liberté 3).
La
définition du logiciel libre est indifférente à la question de la gratuité ou au
mode de diffusion du logiciel. En effet, il est parfaitement possible de vendre
un logiciel et de ne donner le code source qu'à l'acquéreur. Toutefois, «il est
impossible de restreindre les droits de l'acquéreur, notamment sa possibilité
de diffuser ensuite largement le logiciel s'il le souhaite».
Par
référence à cette définition, on appelle «logiciel propriétaire» ou «privateur»,
tout logiciel ne correspondant pas à cette définition, quelle que soit la
raison (restriction sur le droit d'usage, code source non disponible...etc).
Le
logiciel libre n'est pas une nouvelle technologie. C'est un mode de production
et de distribution du logiciel, c'est-à-dire «un ensemble de pratiques
concernant le management des projets, la gestion du code source, les canaux de
mise à disposition des produits, les conditions légales d'utilisation,
l'assistance technique, et même le marketing et les forces de vente».
Ce mode
de production n'est pas en soi une innovation. L'innovation réside dans l'ampleur
et les usages du phénomène logiciel libre qui se manifeste sur plusieurs plans:
La
plate-forme de conception et de réalisation du logiciel libre a toujours été le
«réseau». Naguère réservé à des initiés, il est devenu avec la généralisation
de l'internet, l'infrastructure d'un «village global» propice aux modes de
développement collaboratifs et décentralisés. La visibilité des projets libres
en a été immédiatement amplifiée.
Le
logiciel libre n'est plus aujourd'hui confiné au marché de l'infrastructure.
Initialement «système et réseau», les logiciels libres s'invitent dans tous les
segments de l'édition logicielle, y compris les applicatifs «métier»
(progiciels de gestion intégrés, gestion de la relation client, business
intelligence) et la bureautique. Ils touchent ainsi et les utilisateurs et les
décideurs.
Les
raisons de l'extraordinaire expansion du modèle libre dans la présente décennie
sont diverses. L'accès souvent gratuit au droit d'usage, sans être la
caractéristique essentielle du logiciel libre, exerce un pouvoir d'attraction
exceptionnel.
2- Trois grands mythes du logiciel libre
sont à combattre:
+ Le
logiciel libre est-il gratuit ? Non, la gratuité de
la plupart des logiciels mis en oeuvre n'est qu'un aspect mineur, c'est la
partie émergée de l'iceberg. Certains logiciels libres sont également disponibles
en versions commerciales. La confusion entre libre et gratuit vient
historiquement du fait que les deux concepts s'appuient sur le même terme anglais: «free».
+ Le
logiciel libre pose-t-il un problème de droit d'auteur?
Pas vraiment, car les licences du logiciel libre
protègent depuis maintenant vingt ans, l'innovation en définissant précisément les
droits et les devoirs des différents acteurs.
+ Le
logiciel libre répond-il aux besoins critiques des entreprises?
Oui, car dans des domaines économiques, sociaux ou
sécuritaires, le logiciel libre apporte des réponses techniques fiables et
appréciées. «Depuis plus d'une décennie, de grands groupes déploient et basent
leur stratégie informatique sur du logiciel libre».
Par
ailleurs, notent les auteurs, le mouvement du logiciel libre est éminemment
éthique et philosophique, car basé sur le partage de la connaissance et sur l'entraide.
C’est «un modèle de création communautaire, qui favorise la démocratisation et
la diffusion de l'innovation, en constituant un patrimoine universel de
connaissances, de méthodes et d'outils logiciels accessibles à tous».
L'efficacité
de ce modèle réside dans une rupture technologique par rapport aux modèles
antérieurs. L'accélération des flux de développement repose sur une
standardisation partagée entre les participants de ces communautés au niveau
administratif, juridique et technique.
Le
logiciel libre couvre tous les types de logiciels:
outils système (systèmes d'exploitation, pilotes de matériel), programmation
(C, Java, Ada, Python...), logiciels d'infrastructure (serveurs web, serveurs
de messagerie, bases de données), logiciels de sécurité (sécurité réseau,
système et applicative)…etc.
Les
acteurs contribuant aux logiciels libres sont des professionnels de
l'informatique, des utilisateurs, des chercheurs, etc. Ces acteurs réunis au
moyen d'outils de communication issus d'internet forment des communautés,
c'est-à-dire «un maillage relationnel et technologique, qui permet à chacun de
participer à l'évolution d'un projet en conservant son identité propre».
3- La création de valeur dans le
logiciel libre est liée, observent les auteurs, à la rapidité de mise à
disposition des solutions, de leurs évolutions, ainsi qu'à la prise en compte
des possibilités offertes par les nouvelles méthodes de travail collaboratif.
Les acteurs professionnels du marché se situent sur un continuum allant du
métier d'éditeur au service.
Des
entreprises industrielles dont l'activité principale s'écarte de ces modèles
(constructeurs, fournisseurs de services en ligne, utilisateurs) emploient du
logiciel libre pour des usages banalisés à un coût faible. Tous ces acteurs «s'organisent
en une chaîne de valeur qui constitue un écosystème diversifié, pour produire une
activité économique en plein essor: celle du logiciel
libre dont le moteur principal est la dimension communautaire autour de la
valeur ajoutée».
L'idée
motrice de la création de logiciels libres est la liberté, et grâce à cette
dernière, ils sont accessibles à tous, tout le monde peut y contribuer, les
utiliser en tout ou partie, créer une économie ou un marché. «Cette liberté
conduit à des éléments différenciateurs par rapport au modèle traditionnel: le ticket d'entrée est faible, les licences
sont souples, ce qui rend le marché plus accessible pour de nouveaux entrants,
sans limite à la volonté ou l'imagination de chacun».
L'adaptabilité
aux modèles de chacun confère aux logiciels libres une capacité à «coller aux besoins
des utilisateurs en toute indépendance technologique, aux besoins des
développeurs sans les limites imposées par un calendrier unique d'éditeur».
Les
logiciels libres permettent ainsi à l'industrie informatique de sortir de la
relation classique «client/fournisseur», pour ouvrir d'autres possibilités de
collaboration entre acteurs, en particulier autour du principe de communauté de
développement, au service de la productivité et de l'innovation.
La valeur
ne se situe plus dans la culture du secret de la maîtrise d'un code, rappellent
les auteurs, «mais dans la capacité à communiquer, à construire et à fédérer
une communauté, à recruter de nouveaux talents, puis à générer des besoins en
services additionnels. Un utilisateur n'achète plus des logiciels de base, il
achète des modules spécifiques, de l'expertise métier ou de la mise en oeuvre
couvrant exactement ses propres besoins. Le modèle repose sur la création de
valeur ajoutée, et non plus sur une économie de rente. L'échelle de valeur est
basée sur la méritocratie et l'émulation autour de technologies innovantes».
Les
logiciels libres sont énormément utilisés dans des domaines de recherche de
pointe comme le calcul haute performance (le CERN déploie des grilles de calcul
basées sur des architectures en logiciel libre), l'industrie aérospatiale (la
NASA utilise Java pour piloter des sondes spatiales sur Mars), la recherche génétique,
ou la couche sémantique du web. Ils bénéficient ainsi des dernières avancées
sur le plan algorithmique ou mathématique qui sont un gage de performance et de
fiabilité.
C’est
dire que le modèle libre a permis l'émergence dans le monde professionnel, de
nouvelles entreprises aux modèles hybrides. Ces modèles modifient en profondeur
les relations entre éditeurs, distributeurs et sociétés de services.
Face à
cela, les acteurs de l'informatique propriétaire (éditeurs, intégrateurs et
autres) doivent ouvrir leurs offres et adapter leurs modèles économiques, en
recréant de la valeur sur l'innovation et non plus sur la «rente».
4- D'un marché confidentiel et
émergent, le logiciel libre est en train de pénétrer toutes les couches du
système d'information, et entre dans une phase de maturité, de structuration et
de consolidation.
Deux facteurs
ont facilité l’essor du logiciel libre: la baisse du
coût des ordinateurs et le déploiement d’internet.
L'arrivée massive du numérique dans tous les secteurs économiques
met en évidence les propriétés particulières des «biens immatériels». Leur
importance croissante et les évolutions qu'ils entraînent, ont fait apparaître
de nouveaux enjeux économiques autour d'une économie de l'immatériel. Les
objets informationnels ont une propriété clé: le coût marginal d'une copie est
presque nul.
L'arrivée de l'internet et de la diffusion de masse bouscule les
modes de commercialisation préexistants, tout en générant de nouvelles
possibilités de développement économique. Les récents débats autour du téléchargement
des oeuvres musicales sur internet en est une illustration manifeste. La
question du modèle de rémunération de la production des biens informationnels, notamment
des logiciels informatiques, est dans ce contexte un enjeu majeur. Faut-il s'opposer aux évolutions offertes par l'internet en finançant des
barrières à la diffusion?
Un point
fort du logiciel libre est de fournir des applications dont la pérennité, les
évolutions et les coûts ne dépendent pas d'un éditeur unique, «ce qui peut
devenir problématique lorsque le poids de l'éditeur est tel que ses clients ne
peuvent plus influencer sa stratégie».
Le
logiciel libre permet une forte maîtrise de son système d'information, car les
décisions sur les évolutions des composants logiciels peuvent se prendre avec
une plus grande liberté qu'en environnement propriétaire. Pour les structures
dont le système d'information est un enjeu majeur en terme d'indépendance, le
logiciel libre est un atout.
Par ailleurs, les logiciels libres constituent une très importante
opportunité pour permettre aux acteurs du monde de la recherche de disposer de
nouveaux moyens d'échanges et de communication, de faciliter l'accès aux meilleurs
travaux pour les petites entreprises, en favorisant les synergies dans des
domaines de pointe.
En même
temps, le monde des PME (dont un grand nombre de start-up) peut puiser dans cet
immense réservoir de savoirs, de connaissances et d'outils, «sans avoir à
financer un investissement lourd, et disposer des ressources nécessaires aux
innovations, synonymes de création de valeur économique et d'emplois».
Face au
succès du logiciel libre, la stratégie de défense des éditeurs partisans des
solutions propriétaires se concentre actuellement sur les brevets logiciels.
Ces acteurs veulent occulter le fait que la reproduction quasi gratuite des
logiciels, différencie fondamentalement cette activité de la production
industrielle classique où les forces de la nature sont mises en oeuvre.
Il existe
aussi une attitude qui consiste à déposer des brevets logiciels non pas pour
empêcher la libre utilisation de logiciels libres couverts par ces brevets,
mais afin d'offrir une protection (gratuite) aux utilisateurs de ces logiciels
libres contre des poursuites d'autres éditeurs.
Les
brevets logiciels sont reconnus par les tribunaux des États-Unis depuis les
années 1980. Les acteurs industriels de l'informatique ont tous déposé des
brevets sur des logiciels, comme ils le faisaient sur du matériel.
En
Europe, les brevets logiciels sont théoriquement interdits par le droit, cependant
l'Office européen des brevets en a déjà accordé des dizaines de milliers, en
interprétant librement la loi en sa faveur.
Dans ce contexte
d'incertitude juridique, «la meilleure défense à adopter pour les acteurs du
logiciel libre, est de s'unir pour peser politiquement sur des initiatives
législatives mettant clairement fin aux pratiques contestables de l'Office
européen des brevets. C'est notamment ce qui a permis, en 2005, de faire échec
à une directive européenne qui devait consacrer la légalisation des brevets
logiciels».
Yahya
El Yahyaoui
Rabat,
17 Avril 2008