Mondialisation, ultra libéralisme et société de linformation(*)
Deux grandes remarques préliminaires sont, nous semble-t-il, fondamentales pour planter le décor de cette communication:
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La première remarque est que le terme, le vocable, « le concept »
de mondialisation est tombé, tout autant dailleurs que le concept de société
de linformation, dans le domaine public avant que son contenu, sa teneur, ses
composantes et les éléments le constituant ne se soient stabilisés pour
quon en fasse matière à réflexion, objet danalyse sinon paradigmatique,
du moins conceptuelle.
Cest
la raison pour laquelle, il est tantôt utilisé pour justifier un état de
fait, tantôt pour contextualiser » une décision de politique économique
ou tout simplement par effet de mode au nom de laquelle celui qui nutilise
pas les vocables en vogue, ceux sur toutes les langues, est hors dhistoire,
hors des « nouveaux repères de lère moderne ».
Cest
aussi la raison pour laquelle, « le concept », le vocable est généralement
avancé (tout comme le concept de société de linformation) selon langle
dintérêts ou en fonction du rayon daction.
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La deuxième remarque (qui prolonge la première) consisterait à dire
quau-delà du débat didées sur le contenu, sur la teneur du « concept »
lui-même (le « concept » de mondialisation), il y a lieu
dindiquer aussi la confusion ou la divergence de perceptions quant à ses
origines, sa nature et ses référents.
On
doit reconnaître, préalablement à cela, quil est difficile (je dirais même
malaisé) de contourner le « concept » de mondialisation (tout
autant que le concept de société de linformation) et ce non seulement en
raison de linstabilité dont les deux phénomènes sont toujours lobjet,
mais aussi eu égard à la connotation idéologique (ou idéologisée) dont il
est véhicule et support.
Pour
contribuer à trancher une partie du débat (ne serait-ce que partiellement et
provisoirement), je dirais que la mondialisation est fondamentalement (foncièrement
même) un phénomène économique dans ses déterminants, dans ses fondements et
dans sa nature.
Cependant,
toutes les initiatives, toutes les réflexions le liant à la société, à la
culture ou à lidentité ne relèvent (ne doivent relever à notre sens) que
de ce que lon pourrait appeler les ramifications, les prolongements ou les
retombées du phénomène.
Cest
probablement pour cela que le phénomène de la mondialisation nest pas
nouveau, ni récent sil est perçu en tant que processus
dinternationalisation qui caractérise, et pour longtemps, linterdépendance
et lintégration des flux de marchandises, des capitaux, des matières premières
et intermédiaires ou des connaissances scientifiques et techniques entre les
pays et les nations du monde.
Il
nest pas, non plus, un phénomène nouveau, encore mois récent, sil est
entendu au sens du processus de multinationalisation par lequel les firmes
multinationales élargissent et étendent leur champ daction à dautres
pays du monde, à dautres espaces nationaux.
Pour
ces deux raisons, lon pourrait (et lon pourrait seulement) considérer le
phénomène de la mondialisation comme étant un prolongement de ces deux
processus (la multinationalisation et linternationalisation).
Or,
il est possible ( et concevable aussi) de considérer la mondialisation comme un
processus, comme un phénomène nouveau et récent sil est entendu comme
lensemble des processus par lesquels :
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les produits et services se produisent, se valorisent, se diffusent et se
consomment à partir des structures dorganisation et de production ( matérielle
et immatérielle) organisées sur une base mondiale.
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Que ces produits et services sont produits et diffusés pour des marchés
mondiaux organisés (ou qui le seront à lavenir) sur la base de standards
mondiaux ou de normes mondiales.
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Que ces produits et services (matériels et immatériels) sont produits par des
structures dorganisation travaillant sur des bases mondiales et selon une
stratégie de production et de diffusion mondiale
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Et que ces structures dorganisation nobéissent pas, dans la définition
et la mise en uvre de leur stratégie, à une référence territoriale du
moment où il est difficile de délimiter leur cadre juridique, économique,
commercial ou technologique en raison des interférences qui caractérisent
lactivité desdites organisations.
Cest
dire, en somme, que sur ces bases il est possible (quoique provisoirement) de
dire que le phénomène est nouveau si ce nest pas dans sa genèse, du moins
au niveau de la logique (ou des logiques) de fonctionnement dudit phénomène.
Cest
dire aussi quau-delà des débats décole sur la genèse, la paternité du
phénomène de la mondialisation par rapport à tel ou tel autre phénomène ou
processus, le plus important, à notre sens, est que les trois processus, les
trois phénomènes procèdent fondamentalement de la même logique : celle
du recul, du retrait progressif de la place et du rôle du système national en
tant que niveau daction stratégique et pertinent qui était le sien
jusquaux dernières décennies de ce siècle finissant.
Autrement
dit, le référentiel national nest plus un déterminant stratégique dans la
définition des choix de politique économique, dans le développement économique
ou dans linnovation technologique.
Car,
lEtat-Nation ( en tant quespace, en tant que point de départ et darrivée
de pertinence stratégique) perd de plus en plus de la valeur, de limportance
face à l émergence de firmes multinationales géantes, fort
influentes, dites FMN, « firmes-réseaux » ou « nouveaux
pouvoirs » et qui sont, sans conteste, les véritables pouvoirs de la
nouvelle « gouvernance » de léconomie mondiale.
Si
lEtat-Nation (ou ce qui reste de celui-ci) a un rôle à identifier, à lère
de la mondialisation, cest celui qui consiste à suivre lévolution de ces
firmes, de leur accorder subventions et soutiens (dont essentiellement à
la recherche&développement et au niveau du code du travail par la
flexibilité) et de leur ouvrir la voie par ce que lon appelle de plus en
plus, « la diplomatie économique », le but étant, nous
affirme-t-on, que le succès de ces « champions nationaux » est
dabord et avant tout un succès de léconomie nationale » et une
contribution à son rayonnement planétaire : lEtat-Nation est devenu
non pas un décideur mais un simple suiveur.
Cest
la raison pour laquelle, les Etats, les gouvernements « nationaux »
(partout dans le monde) ne cessent de déréglementer (re-réglementer) la législation
sur linvestissement, sur les bénéfices, sur les zones franches et sur
laction mondiale parce que elle est , affirme-t-on, hostile aux « sources
du progrès et du développement économique » et ainsi de suite.
La
mondialisation, nous dit-on aussi, est un phénomène inévitable, quon ne
peut arrêter et dont les conséquences sont et ne peuvent être quheureuses
(allusion à « La mondialisation heureuse » dA.Minc).
Si
on a à entretenir des déterminants ou (pour être modestes) des conditions
ayant contribué à forger le « concept » de mondialisation dans les
discours et le phénomène de la mondialisation dans la pratique, lon devrait
sarrêter sur au moins trois niveaux ou trois grands facteurs :
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Le premier facteur ayant le plus tracé le chemin au « concept »
et au phénomène de la mondialisation a trait à ce quil est de plus en plus
contenu dappeler « la révolution technologique » notamment dans
le domaine de linformation et de la communication , mais aussi dans le
domaine du transport.
Il
est vrai que la relation Nouvelles technologies de linformation et de la
communication à la mondialisation reste à saisir et à systématiser ,
mais le constat des faits montre que lon na commencé à parler de numérisation,
de satellites, de télévision numérique et interactive, de banques de données,
de multimédia et dInternet que parallèlement au discours sur la
mondialisation des économies, des capitaux, des entreprises, des finances et
des technologies.
Dire
quelle existe et est prouvée de surcroît, cest dire en fait que les
avantages de proximité géographique tendent de plus en plus à être dépassés,
que les capitaux circulent aisément dans les réseaux et par les réseaux (sous
forme de bits) et que la relation espace-temps est fort relativisée, fort rétrécie.
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Le second facteur ayant considérablement contribué, à mon sens, à la
consécration de la mondialisation en tant que discours, et en tant que pratique
aussi, a consisté (et consiste toujours) en ce quil est présenté comme étant
le triomphe du néo-libéralisme revendiquant haut et fort et imposant la
logique dune économie « globale » (planétarisée par les NTIC)
se voulant déréglementée, dérégulée, libéralisée, privatisée et à
forte teneur compétitive.
Cest
dans ce contexte quil faudrait, de notre point de vue, situer la machine à déréglementer,
à libéraliser et à privatiser
à broyer tout ce qui est en son chemin aussi
bien dans les pays développés que dans les pays du Tiers-Monde.
Les
« nouvelles valeurs » de ce néolibéralisme, converti rapidement en
ultra-libéralisme, ne sont autres que la productivité maximum, la rentabilité
maximum, la compétitivité maximum et lagressivité (commerciale et
technologique maximum).
Ces
« nouveaux impératifs » ne sont, parallèlement à cela, autres que
ladaptabilité, la flexibilité, la déréglementation des normes et des
codes, la libéralisation des marchés et la privatisation des services publics
et du bien public (du bien commun en fin de compte).
La relation entre ce facteur et la
percée de la mondialisation cest ce que le premier ouvre la voie à la
seconde : lui ouvre les marchés, lui ouvre les capitaux des entreprises
publiques et lui trace le chemin pour toucher les élites en charge de la
politique économique pour les conditionner et les aliéner.
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Le troisième et dernier facteur, ayant foncièrement servi la
mondialisation des économies et des marchés, est représenté par les ruptures
géopolitiques qui ont, au début des années 90 notamment, réussi à soumettre
les régimes économiques et sociaux de lEst à léconomie de marché déréglementée,
libéralisée et privatisée.
Ces
nouveaux espaces économiques ( et géostratégiques) constituent non seulement
un champ supplémentaire pour les acteurs de la mondialisation, mais aussi le prélude
à un marché mondial unifié, globalisé, de plus en plus libéralisé, même
sil y a encore des poches de résistance relatives (Chine, Corée du nord,
Cuba ou autres).
Cest
dailleurs en ce sens que la mondialisation actuelle est beaucoup plus régionale
et multipolaire (NAFTA, UE, ASEAN, MERCOSUR etc.) quelle nest
globalisation ou planétarisation.
Lon
remarque cependant, et parallèlement à cela, que tout comme la mondialisation,
la société de linformation ( et sa base matérielle, sa base infrastructure
, cest à dire les autoroutes de linformation) puise ses sources et ses
fondements non seulement dans la révolution des nouvelles technologies de
linformation et de la communication (et dans le discours sur le village planétaire,
la réalité virtuelle et la société globale et planétaire de
linformation) mais aussi dans lultra libéralisme pur et dur que concrétisent
la privatisation des services publics de télécommunications et la libéralisation
des domaines informatiques et audiovisuel aussi
etc.
La
tendance à lunification des espaces de linfocomunication (la Chine et la
Russie comptent consacrer jusquà 100 milliards de dollars pour renouveler
leur infrastructures de télécommunications) nest présentée quen
conformité avec la société de linformation
globale fort chère à Al Gore et au Commissaire Bangemann.
Aujourdhui,
et en ces années de fin de siècle, la communication planétaire est présentée
comme le stade suprême de la mondialisation : lInternet est non
seulement mondialisé mais aussi mondialisant (commerce électronique, édition
électronique, culture électronique
etc.) ; les satellites de télédiffusion
sont non seulement mondialisés mais aussi mondialisant ; les réseaux
mobiles de communication sont tout autant mondialisés que mondialisant
et
lon peut multiplier les interactions de la mondialisation aux NTIC et à la
société de linformation (en termes daccès démocratique à la
connaissance, au savoir, à léducation,
à la télémedecine, au télétravail, au télétraitement ; en termes
d « égalité » devant le savoir
et d « interactivité » riches-pauvres via le réseau
des réseaux
etc.).
Or,
un tel discours ne véhicule, pour les pays du Tiers-Monde, et une partie des
pays développés, quun faux débat.
Cest
un faux débat, à notre sens, pour trois grandes raisons :
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La première raison relative au discours et à la pratique au nom de la
mondialisation reviendrait à dire que le phénomène de la mondialisation
nest, en réalité, autre quune variante de lajustement mené dans les
pays du Tiers-Monde depuis le début des années 80 et qui continue à être
leur recette quotidienne.
Et
parce que elle est variante de lajustement, elle endogénéiserait non
seulement lexploitation mais aussi lexclusion : aujourdhui, des
continents entiers comme lAfrique, sont exclus de léconomie mondiale ;
et ce qui intéresse les FMN dans des marchés comme ceux du Brésil ou de la
Chine cest uniquement les 20 à 25% de la population solvable.
Cest dire que faute de pouvoir
endogénéiser les « valeurs » de compétitivité, de concurrence,
de conquête des marchés et les impératifs dadaptation et de flexibilité,
ces politiques ne peuvent quengendrer dépendance et appauvrissement.
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La deuxième raison est que la mondialisation (jointe aux « bienfaits »
de la société de linformation globale ou planétaire) allait
automatiquement engendrer accès au développement, à la connaissance,
au savoir et à la « démocratie électronique ».
Cest
aussi le type même du faux débat pour le Tiers-Monde.
Car,
une telle rhétorique ne sest traduite, en fin de compte, que par un
processus (quasi-irréversible) de déréglementation, de libéralisation, de dérégulation
et de privatisation des services publics dont fondamentalement les télécommunications
et les activités organisées en réseaux.
Cest
dire, en dautres termes, quau-delà du sous-équipement (télécoms,
audiovisuel, informatique) dont les pays du Tiers-Monde sont lobjet ; ce
qui est, ces derniers temps, propagé en termes de société de linformation
nest, à mon sens, quun discours mythificateur et mystificateur.
En
effet, faute dappropriation économique (par lappareil productif), dappropriabilité
sociale (généralisation des « valeurs » de ladite société en équipements
et en contenus) et dappropriabilité culturelle (généralisation des valeurs
de la connaissance et du savoir) ; faute de ces trois appropriabilités (et
de leur corollaire, laccessibilité à ces NTIC), les discours sur la société
de linformation ne peuvent être que sans fondement .
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La troisième et dernière raison est
quau vu de la réalité des faits, la mondialisation, jointe à la
société de linformation, na entraîné jusquici dans les pays du Sud
que fondamentalisme économique et contre-réactions dordre extra-économique
(de nature religieuse, identitaire et de repliement sur soi) faute
dorientation claire et faute de repères précis.
Pour ces trois raisons (et bien
dautres pensons-nous), la mondialisation (celle en cours) parce quelle
consacre le libéralisme à outrance, la déréglementation et la privatisation
du bien commun, ne peut être quexcluante et dangereuse de surcroît :
une autre mondialisation libérée de ces impératifs et de ces « valeurs
sacro-saintes » resterait à imaginer et à délimiter les contours
tout dailleurs comme pour ce qui est du mode de développement à luvre
dans les pays du Sud, et faisant de lajustement, de la mondialisation et du
libéralisme généralisé sa seule référence, sa seule pensée
la pensée
unique.
(*)- Communication au Colloque International, « La mondialisation et ses effets sur les sociétés Centre dEtudes et de Recherches sur les Mutations Contemporaines; Université Cadi Ayyad, Marrakech, 13-14 Mai 1999.