«Médias et information dans le monde arabe: les nouveaux hérauts de la démocratisation?»


Bertrand GINET, IFJ, Bruxelles, Juin 2005, 68 p.


 

 

1- En introduction à ce travail sur les médias et l’information dans le monde arabe, l’on lit ceci: «à l’échelle du monde arabe, l’exploit du journaliste fait figure d’acte révolutionnaire. La région se singularise en effet par une censure omniprésente et omniforme. Lorsque les journalistes ne sont pas directement arrêtés ou menacés, l’accès à l’information est limité et l’autocensure encouragée. Les médias sont toujours perçus comme dangereux, et demeurent donc sujets à un strict contrôle, qui attribue un rôle subversif à la critique journalistique».

 

Si, de fait dit l’auteur, «le rôle de médias indépendants et pluralistes dans une société démocratique est largement reconnu, du fait de leur faculté à susciter la vigilance de l’opinion, à développer la participation politique, ou à jouer un rôle de contre-pouvoir face au gouvernement, on peut se demander si les médias peuvent réellement assumer ces responsabilités dans des sociétés qui ne garantissent pas la liberté d’expression, et placent ‘l’intérêt national’ (souvent défini par ceux qui détiennent le pouvoir) au dessus du droit fondamental des citoyens à l’information et à la liberté d’expression».

 

Et l’auteur de considérer que «l’un des dilemmes auxquels les médias arabes font face, est le conflit continuel entre l’instinct de rechercher plus de libertés et d’indépendance, et l’impulsion visant à ‘préserver l’intérêt national’».

 

Or, note l’auteur, dans la dernière décennie, «la croissance rapide du nombre des canaux de télévision par satellite transforme l’environnement médiatique, et offre d’importantes possibilités d’amélioration de la liberté de la presse et de promotion de la démocratisation». Ces tendances sont lourdes de sens pour les professionnels des médias, mais il est difficile de prévoir l’impact à long terme des nouveaux médias sur le processus de démocratisation  dans le monde arabe, en raison des pressions exercées par les autorités, et l’apparition de nouvelles formes de censure, qui rappellent les enjeux liés à ces changements.

 

Comment se fait-il, s’interroge l’auteur, «que le monde arabe semble échapper à la vague de démocratisation qui, de l’Amérique Latine à l’Asie du Sud-Est en passant par l’Europe de l’Est, a balayé, ou du moins profondément transformé, les régimes autoritaires qui y sévissaient au cours de la dernière décennie? Y aurait-il une ‘exception arabe’, liée à une culture moyen-orientale ou islamique, qui prédisposerait la dictature, et tiendrait à l’écart toute perspective démocratique?»

 

En témoigne, dit-il, que malgré le développement des télévisions par satellite depuis une bonne décennie, les régimes despotiques arabes ne paraissent nullement ébranlés par le mouvement mondial de réforme et de démocratie, celle-ci étant un processus décisionnel, une pratique et une culture qui animent la société dans son ensemble.

 

2- Si, remarque l’auteur, le «champ médiatique» arabe est relativement ouvert, il s’organise toutefois d’une manière complexe, mêlant des «champs» nationaux, et des structures s’organisant de plus en plus au niveau régional, voire transnational.

 

En effet, l’analyse du rôle et de l’impact des médias dans les sociétés modernes du monde arabe ne peut, et c’est là tout son intérêt, éluder une certaine complexité quant à la structure du champ médiatique, et la nature de l’espace public qui s’organise au niveau régional.

 

Ainsi, et à «contre-courant du vaste mouvement de recomposition stratégique qui s’opère sur le plan international, avec la constitution de grands ensembles politiques sur une base géographique dans la perspective de la mondialisation des flux économiques et culturels, le monde arabe campe sur ses divisions politiques, sur ses disparités économiques et sur ses crispations sécuritaires». Seules les questions de la démocratisation et des libertés rencontrent une sorte de consensus généralisé.

 

Conséquence à cela: les médias sont toujours confrontés dans leur développement, à deux obstacles majeurs: la répression politique d’un côté, l’analphabétisme et la pauvreté de l’autre. Non seulement les lecteurs sont pauvres, mais les journalistes et les éditeurs aussi.

 

En même temps, et bien que les nouveaux développements dans la structure des médias arabes supposent l’apparition d’une nouvelle donne de produits commerciaux, «les publics arabes reçoivent toujours une dose importante d’informations et de débats politiques concernant des problèmes panarabes ou internationaux, mais très peu sur les problèmes sociaux internes à leurs communautés de vie».


 

Par ailleurs, le nombre limité de tirages, les frais d’impression, les limites et les coûts des transports domestiques et internationaux fragilisent considérablement les entreprises de presse écrite, et les rendent plus sensibles à la pression politique.


 

C’est dire que la fragilité économique des médias arabes (presse, radios et télévisions), et surtout les pressions des autorités sur les journalistes, ont contribué à dévaloriser la profession dans la région.


 

3- Cependant, la télévision par satellites, en transcendant les frontières territoriales et juridictionnelles, suscite une série de questions dans lesquelles se mêlent des problèmes d’ordre politique, économique, social et culturel.

 

Ce média arabe «internationalisé» a eu un effet significatif sur les médias d’Etat. Il a fixé des standards professionnels élevés pour la presse arabe, en acceptant une plus grande tolérance quant à la diversité des opinions, et en engageant le débat sur les problèmes régionaux.

 

Le public s’est naturellement tourné vers ces nouveaux médias plus réactifs, et disposant d’une marge de manoeuvre éditoriale plus importante, car «l’important n’est pas tant dans le fonctionnement des médias eux-mêmes et leur relation à la loi du marché, que dans l’impact du contenu des informations qu’ils véhiculent sur l’opinion publique, et donc sur sa capacité de dialogue».

 

C’est la raison pour laquelle, le critère d’immédiateté par exemple, est de plus en plus privilégié par les médias arabes qui ont adopté les habitudes anglo-saxonnes, consistant à utiliser les journalistes eux-mêmes comme experts et sources d’information.

 

Mais le rôle des agences de presse, en particulier de l’Associated Press, Reuters et l’AFP, reste pourtant important dans le monde arabe. «Les informations offertes par les agences internationales sont souvent de haute qualité technique, carénées pour un usage professionnel, avec des éléments de contexte et une formulation objective».

 

Aljazeera en a profité largement, sachant que «nous entrons dans une période où l’image n’existe plus que du point de vue du pouvoir: nous ne sommes pas dans la civilisation de l’image, mais de l’écran», disait Serge Daney.

 

4- Si les espoirs suscités par la multiplication de l’offre d’information satellite sont réels, ils sont toutefois, note l’auteur, renforcés par une frustration parallèle, liée au monolithisme et l’asthénie du processus de libéralisation politique dans le monde arabe.

 

Quelque soient les lois sur la presse, plusieurs de ces pays partagent «les lignes rouges» qui, comme les journalistes le savent, ne doivent pas être traversées. Les sujets «tabous» varient selon les pays: les chefs et leur famille, l’Islam et l’unité nationale sont des thèmes traités avec d’infimes précautions.

 

Ainsi, pour obtenir des informations fiables sur l’Egypte par exemple, mieux vaut consulter Al Jazira que la télévision égyptienne. Par contre, si on est un citoyen qatari, il faudra se tourner vers un journal panarabe pour obtenir des informations sur l’évolution du pays. Les populations arabes se trouvent donc prises dans l’étau d’une censure nationale omniprésente, et d’une «citoyenneté simulée», déterritorialisée ou «désocialisée», par rapport à un lien communautaire, présenté comme une référence et un gage de crédibilité.

 

Dans l’ensemble de ces pays, le journalisme n’est pas soumis simplement aux lois sur la presse (censure et autocensure), mais à un véritable arsenal juridique, qui inclut les codes pénaux et les lois sur la sécurité nationale, laissés à la discrétion de l’administration, via le ministre de l’information ou le ministre de l’intérieur. Quasiment tous les pays arabes y ont recours.

 

5- Par ailleurs, rappelle l’auteur, les institutions médiatiques ne peuvent en aucun cas être considérées comme un substitut à un choix fondamental d’organisation politique. Elles constituent, il est vrai, un facteur de changement, mais ne doivent pas imposer leur rôle dans la détermination de l’agenda politique.

 

Par conséquent, il est exagéré de dire que les médias seuls «transforment la culture politique arabe», ou qu’ils représentent exactement l’outil dont ont besoin les Arabes pour rejoindre les nations libres, le spectateur étant observateur d’une démocratie virtuelle, et pas un acteur du processus démocratique.

 

C’est dire qu’une modernité imposée autoritairement par l’Etat peut difficilement être productrice de valeurs consensuelles dans la société civile. Pour que la démocratie devienne «tradition», il faut qu’elle soit réinventée par la société, et inscrite dans les rapports sociaux.

 

Les nouveaux médias satellite seraient donc porteurs d’une représentation de la domination plus que d’une logique de participation politique, si l’on en croit le sens que Guy Debord assigne à la «société du spectacle».

 

Dans un contexte où toutes les ressources sont privatisées, y compris celle dont la vocation est d’être publique (c'est-à-dire l’Etat), la population n’est associée ni à l’élaboration des politiques économiques et sociales, ni aux choix budgétaires qui donnent priorité à tels secteurs au détriment de tels autres. «La puissance publique, l’Etat, se comporte comme une force extérieure indépendante de la société, et dont les actes sont vécus comme une fatalité par les sujets écrasés par la machine administrative».

 

L’Etat n’est donc pas une puissance publique, car la fonction administrative est utilisée par le personnel comme une position stratégique dans le circuit de la prédation».

 

6- Force est de constater, note l’auteur, que le vent du changement est fragile, tant le contrôle de l’information est intégré au fonctionnement d’Etats qui ne tolèrent pas la contestation.

 

La fragmentation des sociétés, et la perte de sens et de crédibilité du politique restent sources de tous les extrémistes: les autorités se doivent de retrouver les moyens de restaurer un dialogue national et permettre une plus grande participation politique. L’époque du pouvoir absolu d’un seul homme, qu’il soit exercé par consensus ou par coercition, est terminée.

 

En même temps, le processus de démocratisation doit être perçu comme un processus endogène, qui passe par de nouveaux rapports de confiance entre les forces politiques. Les acteurs du jeu politique doivent alors avoir le courage d’admettre le compromis indispensable à la démocratie…les médias pourraient y contribuer considérablement.

 

 

Yahya El Yahyaoui

Rabat, 23 Août 2007