«L'industrie de la
microélectronique : reprendre l'offensive»
Claude Saunier. C et Alii, Sénat,
Rapport n° 417, Paris, Juin 2008, 162 p.
1- En introduction à ce rapport, les
auteurs affirment que le secteur des semi-conducteurs est un secteur stratégique.
En effet, «avec 265 milliards de dollars de chiffre d’affaires au niveau
mondial, et environ 3 millions d’emplois, le secteur des semi-conducteurs
contribue à générer plus de 1.300 milliards de dollars de chiffre d’affaires
dans les industries électroniques (environ 18 millions d’emplois) et 5.000
milliards de dollars dans le secteur des services (100 millions d’emplois). Le
taux de croissance des semiconducteurs a longtemps été deux fois supérieur à
celui de l’économie mondiale».
En même
temps, remarquent-ils, l’industrie de la microélectronique apparaît comme un
secteur potentiellement crucial «pour surmonter les défis sociétaux du XXIème siècle,
tels que l’explosion des dépenses de santé, les coûts liés au vieillissement de
la population, la maîtrise de la consommation d’énergie ou encore la gestion du
trafic routier».
Cependant,
la «pervasion» du secteur de la microélectronique présente deux grands inconvénients,
estiment-ils : d’une part, son coût écologique non négligeable, la microélectronique
étant une industrie très consommatrice en ressources naturelles (électricité,
eau, matériaux rares) et fortement productrice de déchets, et d’autre part, la
protection des données à caractère privé, qui apparaît de plus en plus
difficile à mettre en œuvre, s’agissant de la traçabilité notamment.
Une telle
évolution serait dramatique lorsqu’on sait que la microélectronique est
responsable, avec l’industrie du logiciel, de 90% des innovations réalisées
dans des marchés aussi porteurs que l’automobile, la médecine, la logistique ou
l’énergie.
Le paradoxe
de l’industrie des semiconducteurs est qu’elle irrigue profondément la vie
économique et les comportements sociaux, tout en restant relativement
confidentielle. Pourtant, «les semiconducteurs sont omniprésents dans la vie quotidienne,
et ont un poids économique décisif, dans la mesure où leur diffusion
technologique est en progression constante».
Des
composants élémentaires toujours plus petits permettent de gagner non seulement
en vitesse et en consommation, mais aussi en taille et en poids (surtout pour
les systèmes portables ou embarqués), élargissant sans cesse le champ
d’application de la microélectronique. Pour rappel, le prix d’un mégabit
de mémoire électronique équivalait à 75.000 euros en 1973, alors qu’il s’élève
aujourd’hui à 1 centime d’euro. En outre, l’ajout de fonctionnalités nouvelles
dans les circuits intégrés a ouvert de nouveaux champs d’application. Ainsi, «un
téléphone sert non seulement à téléphoner, mais il permet d’écouter de la musique,
de prendre, d’envoyer et de recevoir des photos et des vidéos, de s’orienter
grâce au GPS, de surfer sur internet et de regarder la télévision».
C’est
dire qu’avec l’augmentation des performances, la réduction de la taille, et la baisse
du coût des circuits intégrés, les semiconducteurs ont quitté leur domaine
d’application d’origine (les applications militaires et la grande informatique
notamment) pour conquérir d’autres applications, telles que les télécommunications,
les produits grand public, l’automobile et les systèmes de contrôle et
d’automatisation industrielle.
Ainsi, dans
le secteur automobile, l’électronique joue un rôle croissant : alors qu’en
2000, elle ne représentait en moyenne que 22% du prix d’un véhicule, elle devrait
s’élever respectivement à 35% du prix en 2010 et à 40% en 2015.
Par
ailleurs, si l’industrie des semiconducteurs constitue un secteur clé de l’économie
et contribue depuis plus de trois décennies, à la croissance mondiale, elle est
cependant confrontée à un triple défi, à savoir l’explosion de ses coûts, le
raccourcissement des cycles de vie des produits et enfin l’évolution de son marché
vers la maturité, avec un taux de croissance ne dépassant pas les 6 à 8%,
comparativement aux 15% d’entre les années 70 et 90.
2- Depuis l’invention du premier
transistor en 1947, des progrès scientifiques immenses ont été réalisés, qui
ont permis de diminuer le coût de ce dernier par un million, tout en
démultipliant sa puissance. Néanmoins, «la réduction de la taille des
transistors soulève des difficultés techniques croissantes, et se heurtera tôt
ou tard aux limites de la physique». Car, si depuis les années 60, les
industriels se sont consacrés à la poursuite de la miniaturisation des
transistors, à partir de la fin des années 90, une nouvelle voie
particulièrement prometteuse est apparue, qui consiste à intégrer plusieurs technologies
sur une même puce, la célèbre «loi de Moore», parfaitement empirique, n’ayant
jamais été mise en défaut, même si le doublement du nombre de transistors se
réalise désormais plutôt en deux ou trois ans.
La course
à la miniaturisation constitue donc, pour les auteurs, un enjeu fondamental
pour l’industrie des semiconducteurs, puisqu’elle multiplie les applications et
contribue à la «pervasion» de l’électronique dans tous les secteurs
d’activités.
Néanmoins,
ces mêmes technologies ne sont pas sans poser de réels problèmes en matière d’environnement
et de protection des données à caractère privé.
En effet,
la fabrication des circuits intégrés est non seulement très consommatrice en
ressources naturelles, mais les applications liées à la microélectronique
représentent une part non négligeable de la consommation globale d’électricité.
Elles représentent de nos jours 13% de la consommation d’électricité globale,
soit autant que l’éclairage des villes, et «les prévisions à moyen terme sont
alarmantes au regard des objectifs de développement durable».
Parallèlement
à cela, la «pervasion» de la microélectronique contribue à multiplier les possibilités
de traçage des individus, car la plupart de nos objets quotidiens contiennent
de la microélectronique, ce qui nous conduit à «laisser des traces» plus ou
moins volontairement. C’est le cas lorsque nous utilisons toute carte dotée
d’un «smart system» (carte bancaire, carte de fidélité, carte vitale), un passe
pour les transports en commun, un badge d’accès à notre lieu de travail, mais
également internet ou notre téléphone portable, même lorsqu’il est en position
de veille.
3- Les ventes de semiconducteurs aux
Etats de l’Asie Pacifique en 2007 se sont élevées à 123,5 milliards de dollars,
ce qui correspond à 48,3% des ventes globales, et à une croissance de 6% par
rapport à 2006. Le reste des ventes se partagent relativement équitablement
entre le Japon (19% des ventes globales), l’Amérique (16,5%) et l’Europe (16%).
La prépondérance de l’Asie dans l’achat de semiconducteurs s’explique par le
fait qu’elle est la région principalement productrice de produits
électroniques.
En 2007,
la Chine a produit 80% des lecteurs de DVD, 60% des caméras numériques, 55% des
ordinateurs portables et des lecteurs MP3 de la planète. Parallèlement, la
demande chinoise en semiconducteurs a représenté 26,4% de la demande mondiale,
en croissance de 6,9% par rapport à 2006. Elle devrait atteindre 27,7% en 2011.
En 2012, la Chine devrait représenter 30% de la production en équipement
électronique, d’autant que 64% des semiconducteurs consommés en Chine y sont
assemblés et revendus en produits finis à l’export.
Actuellement,
45% de la production de semiconducteurs est effectuée en Asie du Sud-Est contre
24% au Japon, 18% aux Etats-Unis et 13% en Europe. En 2007, 41,68 milliards de
dollars ont été investis dans des capacités de production, dont 7,6% en Europe,
16% aux Etats-Unis et 47,2% en Asie du Sud-Est. A moyen terme, la domination
asiatique devrait s’accentuer.
En Asie, et
au-delà des diversités économiques, démographiques et politiques de ces pays,
il existe un «modèle» asiatique caractérisé par une politique industrielle
volontariste assortie de moyens financiers considérables :
+
Singapour : avec
10% des parts de marché mondiales pour la production de semiconducteurs, la
ville-Etat de Singapour (4,5 millions d’habitants) est le 6ème pays producteur
de composants électroniques. Si Singapour est une place financière et portuaire
de premier plan, l’industrie reste un pilier important de l’économie. D’une
industrie «lowcost» dans les années 60, «le gouvernement singapourien a su
faire évoluer Singapour vers une industrie à forte valeur ajoutée, pour que le
pays reste compétitif par rapport à ses voisins du Sud-Est asiatique».
En 2005,
le gouvernement a lancé un programme visant à doubler le chiffre d’affaires et
la valeur ajoutée de son secteur industriel d’ici 2018. Pour atteindre cet
objectif, il a pris «des mesures concrètes visant à optimiser ses
infrastructures, à augmenter la présence locale de multinationales, à
promouvoir le savoir-faire et l’innovation, à porter les dépenses de R&D de
2 à 3% du PIB et à mettre l’accent sur des secteurs niches à fort potentiel».
La
ville-Etat a mis en place une politique très attractive pour l’implantation de
compagnies étrangères fondée sur une protection très stricte de la propriété
intellectuelle, des infrastructures et des services de logistiques de grande
qualité, et une politique efficace d’incitation aux investissements.
Les cinq
principaux secteurs de l’industrie singapourienne sont l’électronique, la
chimie/pétrochimie, les biotechnologies, l’ingénierie de transport et
l’ingénierie de précision.
+
Taiwan : En
2007, le taux de croissance de Taiwan s’est élevé à 5,5%. Les services
représentent 71,7% du PIB et l’industrie 26,8%. Le secteur des semiconducteurs
représente 50% de la production industrielle, 12% du PIB taiwanais et emploie
80.000 personnes. En 2007, Taiwan est devenu le deuxième producteur mondial de semiconducteurs
après le Japon, avec une part dans la production mondiale de 18%. Il est
aussi deuxième rang mondial pour la production de mémoire DRAM (Dynamic Random
Access Memory) après la Corée du Sud, avec une part de marché de 25%, et pour
la conception des semiconducteurs, derrière les Etats-Unis, avec une part de marché
de 23,5%.
Cette
place n’a pu être atteinte qu’au prix d’un effort particulier en matière
d’enseignement supérieur, de mesures fiscales et financières
d’encouragement très importantes et d’un soutien technologique fort aux
entreprises locales et étrangères.
+ La
Chine continentale : La montée de la Chine continentale dans le secteur des semiconducteurs
est fulgurante. Alors qu’en 2000, la part de la Chine dans la production
globale s’élevait à 2% seulement, elle représente 7% en 2007.
Depuis
2005, la Chine s’est progressivement dotée d’entreprises couvrant toute la
chaîne de valeur (équipement, matériaux, fonderies, assemblage et test,
conception et sociétés intégrées).
+ Les Etats-Unis
d’Amérique : C’est
un acteur majeur dans le secteur des semiconducteurs. C’est un secteur jugé prioritaire
et donc massivement soutenu, non seulement par le gouvernement fédéral, mais
également par certains Etats très riches comme l’Etat de New York, le Texas ou
la Californie et par des associations professionnelles puissantes.
Les
Etats-Unis restent un acteur majeur dans le secteur des semiconducteurs malgré
l’érosion de leur part de marché dans la production mondiale. En effet, le
territoire américain n’accueille plus que 17% des capacités de production, mais
ce chiffre doit être relativisé, car il fait des Etats- Unis le troisième
producteur au monde de semiconducteurs derrière le Japon et Taiwan. En outre,
49% de la production proviennent d’entreprises américaines, témoignant ainsi du
leadership américain. De même, le poids des Etats-Unis reste prépondérant dans
la conception (34% du marché mondial), contre 26% pour le Japon, 22% pour
l’Asie du Sud-Est et 18% pour l’Europe.
Dans le
secteur des logiciels et des services liés aux technologies de l’information,
les Etats-Unis exercent aussi un quasi-monopole avec 85,2% des parts de marché,
contre 10,8% pour l’Europe et 2,1% pour le Japon.
+
L’Europe : Dans
un certain nombre de segments de l’industrie des semiconducteurs, l’industrie
européenne détient un leadership. C’est par exemple le cas de l’équipement
automobile, où quatre compagnies européennes figurent parmi les dix premières mondiales
: Infineon, STMicroelectronics, Philips et Bosch.
De même,
plusieurs entreprises européennes se distinguent dans le domaine des
télécommunications : ST Microelectronics, NXP et Infineon se classent parmi les
dix premières compagnies mondiales pour les ventes de semiconducteurs sans fils
tandis que Nokia, Alcatel-Lucent et Ericsson font partie des géants de
l’industrie électronique des télécommunications.
Dans le
domaine de la microélectronique, deux centres de recherche européens sont
considérés comme des pôles d’excellence au niveau mondial : le LETI, l’IMEC.
Malgré
cela, le poids global de l’industrie européenne reste marginal par rapport à ses
concurrents asiatiques et américains. Ainsi, 41,3% du marché des ventes de
semiconducteurs sont détenus par des entreprises américaines, 44,6% par des
entreprises asiatiques et seulement 14,1% par des entreprises européennes.
L’Union
européenne finance de nombreux programmes de recherche dans le secteur des
semiconducteurs, mais ils ne sont pas insérés dans une stratégie industrielle
cohérente, en raison d’une méconnaissance profonde des enjeux de ce secteur et
de son impact sur la compétitivité de l’ensemble des entreprises, et eu égard
aussi à la forte concentration géographique de l’industrie de la microélectronique
dans un petit nombre d’Etats européens, ce qui amoindrit son intérêt au niveau
communautaire…et mondial.
Yahya
El Yahyaoui
Rabat,
16 Avril 2009