«La mondialisation est-elle un facteur de paix?»
Thierry
Mayer, Mathias Thoenig, Ed. Rue d’ULM, Paris, Juin 2006, 56 p.
1- Thierry Mayer est professeur à
l’université Paris-sud. Il est chercheur associé à Paris-Jourdan Sciences
économiques, au Centre d’Etudes Prospectives et d’Informations Internationales
(CEPII) et au Center for Economic Policy Research (CEPR) à Londres.
Mathias
Thoenig est professeur ordinaire à l’université de Genève. Il est professeur
chargé de cours à l’École polytechnique, et chercheur associé à Paris-Jourdan
Sciences économiques et au Center for Economic Policy Research.
2- En introduction à cet opuscule, les
auteurs disent ceci: «en l’espace de quelques décennies, les relations
internationales entre États souverains ont été sujettes à deux bouleversements
majeurs: la fin de la décolonisation et la fin de la guerre froide. Pour
autant, la fin de l’histoire, en
particulier sous sa forme la plus violente, les conflits militaires, n’a pas eu
lieu».
Si la
colonisation a à la fois augmenté le commerce mondial (en ouvrant de nouveaux
marchés) et augmenté le nombre de conflits, en particulier entre puissances
coloniales (d’où la corrélation positive entre commerce mondial et conflits), la
période de l’entre-deux-guerres fut marquée, estiment les auteurs, par une
baisse du nombre de conflits et par l’effondrement du commerce mondial.
Il est
vrai qu’il n’y a pas de relation simple, mécanique et systématique entre commerce
et conflits, la mondialisation n’a ni diminué ni même réduit les conflits
violents entre pays, mais il est vrai aussi que «le commerce international a un
effet contradictoire sur la prévalence des conflits armés selon que l’on
analyse l’impact de l’ouverture bilatérale et de l’ouverture multilatérale, et
que le processus de mondialisation des échanges commerciaux peut expliquer la
transformation observée de la nature des conflits».
S’il est
établi que le commerce entre deux pays fait baisser la probabilité d’un conflit
violent entre eux, il «serait faux d’en déduire que la mondialisation amène à
la paix mondiale. C’est en fait, l’inverse qui se produit».
Cette
déduction s’explique, observent les auteurs, dès lors que le caractère
multilatéral de l’ouverture commerciale est pris en compte dans l’analyse: «pour
un pays, augmenter ses échanges avec un partenaire commercial donné diminue
certes la probabilité de conflits armés avec lui, mais augmente la probabilité
de conflit avec tous les autres».
La
logique de ces effets contradictoires peut s’expliquer par l’argument du «doux
commerce», selon lequel le commerce entre deux pays augmente le coût d’opportunité
d’une guerre bilatérale. C'est-à-dire «qu’en situation de conflit militaire,
les pays réduisent, voire suppriment, leur commerce bilatéral et doivent donc
renoncer aux gains générés par celui-ci».
De ce
point de vue, une plus grande ouverture commerciale agit comme une assurance en
cas de conflit bilatéral. Par conséquent, l’argument que le commerce est un
facteur pacificateur n’est valide, dans l’esprit des auteurs, que dans une
relation bilatérale. Il ne peut être généralisé dans un monde comprenant plus
de deux pays.
Ainsi, «la
vague de mondialisation actuelle, puisqu’elle favorise l’ouverture commerciale
entre un grand nombre de pays, contribue à réduire les dépendances économiques
bilatérales ou locales et peut conduire à une augmentation de la prévalence des
conflits armés. Cet effet est exacerbé pour des pays qui sont initialement des
partenaires commerciaux importants, ce qui est le cas des pays voisins dont le commerce
est naturellement élevé du fait de leur proximité, mais dont la propension à la
conflictualité est, elle aussi, élevée pour des raisons géopolitiques évidentes
(contestation territoriale, rivalités ethniques, etc.)».
Le débat
suscité par la question des relations entre commerce et conflits armés se
résume, par ailleurs, ainsi: d’un côté les libéraux qui, «dans la droite ligne
de Montesquieu mais aussi des économistes du XIXe siècle, considèrent que le
commerce crée des gains économiques pouvant être menacés par la guerre. Il a donc
un rôle dissuasif sur l’entrée en guerre des pays». On en conclue directement
que le libéralisme économique (en particulier l’ouverture commerciale) aide à
la démocratisation.
D’un
autre côté, le courant de pensée alternatif considère, «dans la tradition
marxiste, que le commerce est fondamentalement une relation asymétrique,
inéquitable et qui ne crée pas de gains pour les deux partenaires». Les
conflits d’origine commerciale sont dès lors susceptibles de dégénérer en conflits
armés. «Nos résultats empiriques nous poussent à nous sentir plus proches du
premier groupe car nous confirmons que, sur la période 1949-2001, le commerce
bilatéral a bien eu un rôle pacificateur sur les relations bilatérales».
Les
auteurs, dans la filiation de la première argumentation, affirment que l’ouverture commerciale multilatérale des pays
a un impact opposé à celui de l’ouverture bilatérale. La mondialisation étant
la combinaison d’une ouverture bilatérale et multilatérale, elle a un rôle ambivalent
sur la paix, remarquent-ils.
3- Ce travail (en deux principales
sections) part de l’hypothèse suivante: ce n’est pas que le commerce qui est le
facteur principal qui détermine si deux pays réussiront à résoudre un conflit
de manière pacifique ou non. «Il s’agit d’un facteur parmi beaucoup d’autres,
mais notre analyse empirique tend à montrer que c’est un facteur non
négligeable».
+ Dans la première section («l’impact
des conflits sur le commerce») les auteurs postulent que «les guerres internationales
sont un phénomène relativement rare».
Ils
postulent aussi que les conflits (même de faible intensité) désorganisent le
commerce international (bilatéral comme multilatéral), en y introduisant une
forte dose d’incertitude. Quand ils sont de forte intensité, ils peuvent être
dramatiques, car pouvant engendrer fermeture
de frontière, blocus commercial, fermeture ou destruction
des infrastructures de transport (routes, ports et aéroports).
Si le
commerce n’est pas affecté par les conflits, «il ne représente pas un coût
d’opportunité du processus d’escalade vers la guerre, et un des mécanismes par lequel
le commerce peut affecter la probabilité de conflit disparaît».
+ Dans la seconde section («l’impact
du commerce sur les conflits»), les auteurs rappellent la position des
(néo)marxistes selon laquelle le commerce est une relation inégale bénéficiant
aux États puissants et aux classes dirigeantes. Dans ce cas, «le commerce
inégal entre deux pays et la dépendance qu’il crée, peuvent conduire à une augmentation
des conflits».
Proches
de la vision libérale qui postule que le commerce en général, est bénéfique
pour tous les partenaires, les auteurs n’en partagent pas toutefois la
conclusion selon laquelle le commerce est forcément pacificateur, en raison de
la différence des effets entre les relations commerciales bilatérales (entre les
deux pays en question) et les relations commerciales multilatérales (entre
chacun des pays et le reste du monde).
Deux
mécanismes sont mis au devant par les auteurs:
°- le
commerce, en «augmentant les interactions entre les agents économiques,
augmente les flux d’informations et diminue les asymétries d’informations entre
pays, ce qui a pour résultat de faciliter les négociations entre pays»,
°- et «la
nature du commerce, bilatérale ou multilatérale, modifie le coût d’opportunité
de la guerre, car la guerre détruit les gains du commerce. Là aussi, le
processus de négociation s’en trouve affecté».
Ils en
déduisent qu’en présence d’informations incomplètes (un pays a plus d’information
sur sa propre situation, par exemple sur ses forces militaires, que sur celle
de l’autre pays) les négociations peuvent échouer. Autrement, l’information
incomplète met en péril la possibilité d’émergence d’une solution consensuelle
et négociée.
D’un
autre côté, le type de biens échangés a certainement un impact sur le lien
entre commerce et conflits, pensent les auteurs. Ainsi, il a été montré que le
commerce de biens manufacturés génère beaucoup plus d’interactions entre les
agents et d’échanges d’information que le commerce de matières premières, par
exemple, car «les matières premières s’échangent sur des marchés anonymes qui
ne requièrent que peu ou pas de contacts entre acheteurs et vendeurs. En
revanche, l’information sur la qualité et l’adéquation à la demande des biens manufacturés
requiert des échanges répétés».
C’est
dire, en d’autres termes, que le commerce international de biens manufacturés
entre deux pays a un effet beaucoup plus pacificateur que le commerce de
matières premières.
Les
auteurs insistent, par ailleurs, sur l’idée qu’un conflit réduit
beaucoup plus fortement le commerce bilatéral entre les deux belligérants que
le commerce multilatéral avec le reste du monde, le second diminuant au final
la dépendance vis-à-vis du pays belligérant et réduisant le coût d’opportunité d’une
guerre avec ce pays.
Ce
raisonnement implique que «le processus de mondialisation, essentiellement mû
par l’ouverture multilatérale des pays, affaiblit les dépendances économiques
bilatérales et réduit donc les incitations à éviter l’escalade militaire lors
de conflits bilatéraux».
La
mondialisation entraîne donc une hausse du nombre de conflits locaux et
régionaux et diminue simultanément la probabilité des guerres généralisées.
En cas de
regroupements régionaux (Alena, Mercosur, Union européenne entre autres), la
mondialisation pourrait augmenter le coût d’opportunité d’une guerre entre deux
ou plusieurs d’entre eux, auquel cas, l’on aura affaire à une guerre mondiale
ou «globale».
En même
temps, la mondialisation change non seulement la prévalence des conflits mais
aussi leur nature, du global vers le local. «Ce résultat donne une légitimité
particulière au processus d’intégration commerciale régionale, plus respectueux
des équilibres géopolitiques locaux».
Les auteurs
estiment, d’un autre point de vue, qu’il est extrêmement important de démêler
dans la relation entre commerce et conflits ce qui est de l’ordre causal et ce
qui est de l’ordre de la simple corrélation factice. Si le Gabon et le Chili n’ont
pas eu de conflits militaires, pensent les auteurs, «ce n’est pas parce que
leur commerce est faible, mais simplement parce que leur éloignement a limité à
la fois leur commerce et leurs sources de dispute».
D’autres
facteurs (proximité culturelle et idéologique par exemple) peuvent expliquer à
la fois la faible conflictualité et
l’importance des liens commerciaux.
En
conclusion, les auteurs insistent sur deux éléments :
- l’impact
de la mondialisation des échanges commerciaux est dual: «en diminuant les
dépendances locales, elle peut générer un surcroît de conflits bilatéraux entre
pays voisins, en augmentant les dépendances globales, elle peut générer une
diminution des conflits globaux. La mondialisation aboutirait ainsi à une
relocalisation des conflits violents».
- alors
même que «la mondialisation est souvent présentée comme une mort annoncée de la
distance dans les relations internationales, la modification des dépendances
bilatérales et multilatérales qu’elle induit aboutirait au résultat exactement
inverse».
Yahya
El Yahyaoui
Rabat,
28 Décembre 2006