«Mondialisation et environnement»
Lepeltier.
S, Sénat, Paris, Mars 2004, 195 p.
1- La mondialisation est devenue, depuis une quinzaine
d’années, un des thèmes centraux du débat politique, économique et social, note l’auteur en préambule à ce rapport. Plusieurs études ont déjà été
consacrées à ce sujet, mais «peu se sont intéressés à la question spécifique des liens entre mondialisation
et environnement», alors que ces deux termes recouvrent, à n’en pas douter, deux
enjeux majeurs du siècle qui s’ouvre.
En effet, rappelle l’auteur, «l’existence de problèmes
environnementaux globaux, comme le réchauffement climatique ou la disparition de
la couche d’ozone, problèmes qu’aucun Etat ne peut prétendre résoudre par une action isolée, met en
évidence la nécessité de l’action multilatérale. La mondialisation des échanges
favorise
l’industrialisation
et le développement économique de certaines régions, ce qui n’est pas sans
conséquence sur l’état de l’environnement dans les zones concernées. En même temps, la mondialisation érode, par
certains aspects, la souveraineté des Etats, et risque de réduire leur capacité à
réglementer des
activités
économiques dans un sens protecteur de l’environnement».
Le phénomène de mondialisation comporte, dans cette étude
deux dimensions. La mondialisation désigne d’abord un «processus de
développement des échanges et de montée des interdépendances. La mondialisation de
l’économie se traduit par la croissance des flux commerciaux, des flux
d’investissement et des flux financiers. Les firmes multinationales (FMN) jouent une
part active dans ces évolutions : un tiers du commerce mondial est un commerce
intra-firmes. Ce sont aussi ces entreprises qui déterminent, pour une large
part, la localisation des principaux sites de production».
La seconde dimension de la mondialisation réside dans
l’émergence
de
problèmes globaux. «L’émergence de problèmes globaux résulte elle-même de la prise de
conscience de l’existence de biens publics mondiaux. Le climat et la couche d’ozone sont les deux biens publics
mondiaux les plus fréquemment cités, même si cette notion est aujourd’hui
élargie à d’autres biens, tels les fonds marins, les forêts humides, ou la
biodiversité. Ces biens profitent à tous, et leur préservation requiert une
coopération internationale poussée».
La montée des interdépendances s’est accompagnée de
l’apparition, ou de la prise de conscience de l’existence,
de problèmes globaux, notamment liés à l’environnement. Par exemple, «la
consommation excessive de gaz chlorofluorocarbones (CFC) a dégradé la couche
d’ozone, qui protège le globe du rayonnement ultraviolet. Aucun pays ne peut se
prémunir des
conséquences
sanitaires de ce phénomène par une action unilatérale, ni ne peut prétendre résoudre
le problème par une action isolée. En termes économiques, la couche d’ozone s’analyse comme un bien public, qui,
en raison de sa
dimension,
peut être qualifié de mondial. Le climat est un autre bien public mondial
environnemental».
La mondialisation multiplie les problèmes et les intérêts
communs à
des
ensembles de pays, voire à toutes les populations de la planète, qu’il s’agisse
d’environnement, de santé, de stabilité financière, ou d’accès au savoir. Alors que
la libéralisation des échanges a été inspirée par la perception des avantages retirés
du fonctionnement libre des marchés, la promotion de la notion de bien public
plaide pour un retour de l’action publique, à une échelle nouvelle.
Pour s’en tenir aux principaux problèmes globaux, on peut
citer : «le
changement
climatique, la dégradation de la couche d’ozone, la diminution des ressources
naturelles, et notamment de la biodiversité, les grands trafics, les risques de
contamination sanitaire et de diffusion des épidémies, l’instabilité financière, ou encore la prolifération
nucléaire». Ces problèmes, ont en commun de poser de manière récurrente des
problèmes d’action collective.
Une association écologiste comme Greenpeace appelle de ses
voeux l’élaboration d’un «droit international de l’environnement» pour faire contrepoids à la
mondialisation économique et financière, mais la multiplication des conventions
n’est cependant pas, en soi, un gage de progrès, dans la mesure où la question de
l’effectivité des traités est souvent posée.
2- Les critiques adressées à la mondialisation dans ses relations
ave l’environnement se résument, lorsqu’on les synthétise, à deux assertions
principales :
°- Premièrement, la mondialisation «aurait pour effet de
donner un
avantage
compétitif aux pays les moins rigoureux en matière d’environnement, ce qui aurait pour
effet de conduire, soit à des délocalisations d’entreprises industrielles, soit
à un recul des normes environnementales dans les pays développés».
°- Deuxièmement, «l’ouverture économique, en stimulant la
croissance,
conduirait
à une aggravation insoutenable des émissions de polluants et des pressions sur le
milieu naturel».
Mais la mondialisation exerce à la fois des effets positifs et négatifs sur
l’environnement, et c’est son effet net qu’il convient d’essayer de dégager.
Certains suggèrent même que l’application de normes
environnementales dans les pays développés transformerait les pays en développement en
lieux d’accueil des activités polluantes. Les pays en développement deviendraient ainsi, selon ce modèle, des
«havres de
pollution».
Les politiques
environnementales
nationales perdraient de leur portée, du fait des délocalisations d’activité. L’effet du libre échange
sur la pollution serait géographiquement différencié : les émissions polluantes
se réduiraient au Nord, mais augmenteraient au Sud. L’effet global serait
cependant négatif pour l’environnement, du fait de l’abandon des technologies
propres, et de
l’augmentation
de la demande pour les produits à bas coûts fabriqués dans les pays du Sud.
Du point de vue des Etats, et des mesures qu’ils sont
susceptibles de
mettre
en oeuvre pour attirer des investissements étrangers, «le recul des normes environnementales
n’est certainement pas l’instrument le plus pratique et le plus efficace à mobiliser. Des mesures classiques de
subventions ou
d’allégements
d’impôts sont de nature à envoyer un signal beaucoup plus lisible aux investisseurs étrangers, tout en suscitant
moins de réticences chez les consommateurs résidant dans les pays développés».
Au niveau étatique, l’ouverture internationale peut
également avoir
pour
effet d’inciter les gouvernements à relever leurs normes environnementales pour avoir accès aux marchés des pays
développés. C’est le cas du Japon par exemple, qui s’est aligné sur les
standards
environnementaux
développés aux Etats-Unis pour l’industrie automobile dans les années 1970, pour préserver son accès à ce marché.
Par ailleurs, les consommateurs sont de plus en plus «sensibles
aux
conditions
de fabrication des produits qu’ils achètent, que ce soit sur le plan social ou environnemental.
Ils exercent ainsi une pression informelle sur les entreprises, qui peut dissuader celles-ci de tirer
parti des différences de normes environnementales. Les médias et les ONG jouent
bien sûr un rôle essentiel pour faire parvenir l’information aux citoyens».
Mais une chose est sûre, estime l’auteur : c’est que la
mobilité des
entreprises
s’est certes accrue sous l’effet de la mondialisation, mais les écarts de normes
environnementales ne semblent pas jouer un rôle décisif dans les choix de localisation
des sites de production. «Ce constat n’implique cependant pas qu’il en aille forcément toujours de même : au-delà
d’un certain seuil, les surcoût occasionnés par les normes environnementales
pourraient devenir suffisants pour motiver des délocalisations massives».
En même temps, «l’expérience des
pays développés a montré que l’enrichissement des populations s’est accompagné de la demande d’un
environnement plus sain, ce qui a conduit à un renforcement des normes et à une
amélioration de la qualité de l’environnement dans certains domaines (cas de la
pollution de l’air dans les villes, notamment)».
Ce constat a conduit à formuler l’hypothèse suivante : «la
croissance
serait
nocive pour l’environnement dans les premiers stades du développement, puis, au-delà d’un certain seuil de
revenu par habitant, la croissance entraînerait une amélioration de la qualité
de l’environnement. La relation entre croissance et dégradation de
l’environnement aurait dès lors la forme d’un U inversé : dans un premier temps,
l’augmentation de la production dégraderait l’environnement, puis, au-delà d’un
point
d’inflexion,
la croissance réduirait les dégradations environnementales».
Par ailleurs, l’existence d’institutions démocratiques
offre, selon l’auteur, la garantie que les gouvernants suivront les préférences
exprimées par les citoyens. Dans les régimes autoritaires, «les gouvernements,
n’étant pas
comptables
de leurs actes, risquent en revanche de ne pas conduire les politiques
environnementales nécessaires. De graves dégradations écologiques se sont ainsi
produites dans les pays de l’ancien bloc de l’Est».
Mais le bilan de la mondialisation en matière
d’environnement
dépend,
beaucoup «de la mise en oeuvre de bonnes politiques environnementales, au
niveau national, pour les dégradations localisées, et au niveau multilatéral, pour les problèmes
environnementaux globaux. Le manque d’action concertée donne prise aux craintes de
délocalisations
industrielles,
et décourage les initiatives nationales. C’est pourquoi l’amélioration de la gouvernance mondiale
environnementale est un enjeu central pour le siècle qui s’ouvre».
Yahya El Yahyaoui
Rabat, 19 Août 2010