«Pour une
mondialisation maîtrisée»
Cambon.
C, Vantomme. A, Rapport, Sénat, Paris, Juin 2010, 172 p.
Ce
rapport souligne d’emblée que la «mondialisation génère une forme de peur
diffuse, liée au sentiment qu’elle n’est pas sous contrôle, avec un double
sentiment d’injustice et d’impuissance». Il conclut que l’ambition d’une
mondialisation maîtrisée devrait commencer par redéfinir la coopération au
développement.
Pendant longtemps,
note le rapport, «l’aide au développement s’est déployée dans un environnement
où l’évolution des pays du Sud n’avait pas d’influence sur celle des pays du
Nord. La coopération était fondée sur un idéal de justice sociale qui visait à
compenser des injustices internationales héritées de l’histoire coloniale, à
assurer une redistribution conforme à un principe d’égalité».
Or,
observe-t-il, les attentats de Septembre 2001, la résurgence de la piraterie et
le retour des pandémies ont montré que le «sous-développement constituait un terreau
favorable à de nouvelles menaces qui touchent aussi bien les pays du Sud que du
Nord. Dès lors, l’aide au développement n’est plus seulement un acte de charité,
mais aussi un moyen de régulation de la mondialisation et de gestion des
relations Nord/Sud».
En effet,
rappellent les auteurs, en citant Jean Michel Severino, l’aide au développement
ne s’inscrit plus désormais dans une démarche caritative, ou compassionnelle,
elle consiste en une véritable politique publique, que justifient les
interdépendances mondiales…Aujourd’hui, l’échec économique des pays d’Afrique
ou d’Asie comme leur réussite d’ailleurs,
est susceptible d’engendrer des conséquences déstabilisantes pour les
pays d’Europe. Des enjeux migratoires, économiques, environnementaux, voire de
sécurité, pour l’Occident, résultent directement de la situation des autres
régions du monde».
Le cas de
la santé publique est particulièrement frappant à ce propos, notent les
auteurs. Car, «conçue de longue date comme bien public, appelant une politique
nationale, la santé devient bien public global, dès lors qu'elle renvoie à des
maladies ne connaissant pas de frontière. Le monde en développement, maillon
faible dans la chaîne de surveillance épidémiologique, demande un
accompagnement tout particulier».
Dans ce
contexte, l’aide au développement doit à la fois poursuivre des intérêts
communs aux pays du Sud, comme la santé publique, la préservation du climat, la
lutte contre le terrorisme ou la délinquance financière, mais aussi veiller aux
intérêts des pays donateurs, en contribuant à sécuriser leur
environnement : l’aide au développement apparaît de plus en plus comme une
réponse aux effets collatéraux de la mondialisation et un investissement pour
un monde plus sûr.
Cela ne
justifie pas, affirme le rapport, que les objectifs de justice sociale soient abandonnés.
«La persistance de la pauvreté, dans un monde d’information instantanée et
globale, reste objet de scandale, au regard d’une morale universelle pour
laquelle un homme vaut un homme, mais elle devient aussi sujet d’inquiétude
géopolitique globale». Le principe éthique est, par conséquent, doublé d'une
vision plus utilitariste de l'aide.
Et le
rapport de souligner «la fin d’une vision monolithique du monde en
développement : les pays en développement ont connu des trajectoires très différenciées
et notre coopération doit bâtir des partenariats stratégiques différenciés».
Autrement,
l’aide au développement reposait sur une relation entre deux groupes de pays
relativement homogènes : la communauté des donateurs et les pays en développement.
Or, l’émergence de puissances économiques parmi les pays en développement a
remis en cause l’homogénéité de cette dernière catégorie.
«Cette
émergence redessine peu à peu le paysage économique et politique du monde, et,
par extension, les enjeux de la coopération et de l’aide. L’essor du Sud se
manifeste plus particulièrement par la montée en puissance de l’Asie et des
BRICS (Brésil - Russie - Inde - Chine - Afrique du Sud). Certains de ces pays
sont même devenus à leur tour des donateurs de premier plan. Toutefois, cela ne
signifie pas que ces pays ne sont plus éligibles à l’aide au développement, non
seulement parce que nombre d’entre eux doivent encore faire face à des défis
considérables en matière de lutte contre la pauvreté ou de sécurité sanitaire,
mais aussi parce qu’il y a un intérêt majeur à ce que ces pays adoptent un
modèle de croissance durable respectueux de l’environnement… Le monde devient
multipolaire et donc plus hétérogène, ce qui nécessite d’inventer de nouveaux
partenariats différenciés».
C’est
pour dire qu’aujourd’hui, la «recette» n’existe plus. Les modèles imposés sont d’autant
plus remis en question que le développement des pays émergents s’est effectué à
travers un processus qui, par bien des aspects, est à l’opposé de ce que la théorie
économique prévoyait. «Là où le rattrapage économique des pays en développement
devait se traduire par un déficit d’épargne, un niveau d’investissement
impliquant un déficit de la balance extérieure, les pays émergents se sont
développés à partir d’une balance commerciale excédentaire, la conquête de
marchés extérieurs et un surcroît d’épargne».
C’est
pour souligner aussi «la fin d’un monde international fondé sur le socle
exclusif des souverainetés nationales... Nombre de défis contemporains, comme
la lutte contre le réchauffement climatique ou la sécurité sanitaire et, plus
généralement, ce que l’on appelle les biens publics mondiaux, nécessitent la
mise place de politiques globales menées au niveau mondial».
Les défis
du 21è siècle exigeront, notent les auteurs, des solutions collectives qui vont
au-delà d’une coopération fondée sur le socle exclusif des souverainetés
nationales.
Ils
doivent prendre en compte les cinq réalités suivantes :
°- L’atténuation
de la dichotomie politique Nord-Sud, marquée par l’entrée des grands pays
émergents dans le G20, apparaît potentiellement aussi importante que la fin de
la confrontation Est-Ouest,
°- La fin
de la dichotomie pays riches/pays pauvres, avec l’apparition d’un classement
moins binaire des Etats : moins avancés, pauvres, intermédiaires,
°- La fin
de la dichotomie donateurs/récipiendaires, avec un nombre croissant de pays qui
sont simultanément donateurs et bénéficiaires d’aide publique au développement,
°- La fin
de la dichotomie aide publiques/marchés, avec la multiplication des instruments
hybrides où l’action publique contribue à mobiliser les flux privés en faveur
du développement.
°- Et la
fin de la dichotomie Etat/ONG au profit d’une diversité d’acteurs publics
(Etats, collectivités, opérateurs publics, chambres consulaires) et privés
(associations, fondations, syndicats) et d’actions menées en consortium par ces
divers acteurs.
Yahya
El Yahyaoui
Rabat,
10 Juin 2010