«La neutralité de l’internet et des
réseaux»
Erhel. C et Alii, Rapport, Sénat, Avril 2011, 145 p.
1- Dans la note de présentation de ce rapport, l’accent est mis sur deux
points préliminaires essentiels :
°- les formidables avancées sociétales
que représente internet en termes de démocratisation de l’accès au savoir, de participation
des citoyens aux débats politiques, et de promotion facile de nouvelles idées,
°- et les enjeux économiques dont
internet est porteur : commercialisation universelle des produits et
services, coopération facilitée entre acteurs de toutes tailles au sein d’une filière
industrielle et développement économique, le numérique étant, en Europe, la source d’un quart de la croissance et des
créations nettes d’emploi.
Tous ces enjeux méritent, note le
rapport, «que l’on crée certaines règles pour préserver l’internet universel,
immense bien collectif, qui ne doit pas être transformé au gré des intérêts de
ses différents acteurs... C’est un objectif politique, économique et de société»
qui justifie le débat sur la neutralité de l’internet».
Le débat sur la neutralité de
l’internet, à première vue confus, gagne en clarté, estime le rapport,
lorsqu’on se le représente comme résultant de la superposition de trois débats,
qui se sont développés successivement : un débat technique, un débat économique
et un débat juridique :
°- sur le plan technique, le rapport
note que le réseau internet a été conçu pour fonctionner différemment des
réseaux de téléphone classiques : il repose sur le principe du «routage de
paquets» plutôt que de la «commutation de circuit», ce qui le rend à la fois
plus souple (lorsqu’un circuit est inutilisable, les paquets peuvent emprunter
un autre chemin) et a priori moins fiable (les paquets sont acheminés avec une
qualité variable, car ils ne passent pas par un circuit réservé).
De ce fait, le réseau internet est, historiquement,
un réseau dont l’intelligence est située aux
extrémités, dans les machines qui y sont connectées. L’on pense d’ailleurs que
le réseau est d’autant plus efficace qu’il ne contient pas d’intelligence en
son cœur, le juriste américain Tim Wu affirmant qu'un
réseau d’information public est «maximalement efficace lorsqu’il aspire à
traiter tous les contenus, sites et plateformes de manière égale».
°- La dimension économique qui exprime
la fusion de ces réflexions sur l’architecture des réseaux avec la réflexion
économique sur les marchés dits bifaces, c’est-à-dire sur lesquels les intervenants
peuvent se rémunérer sur deux catégories d’acteurs qu’ils mettent en relation.
°- Le débat s’est
enfin développé sous un troisième angle (l’angle juridique), soulevant des questions
liées à la liberté d’expression sur internet (celle du blocage et du filtrage légaux)
et résultant pour l’essentiel de deux facteurs :
Le premier facteur est
l’accroissement du trafic, qui résulte sur le marché fixe de l’accroissement
des flux vidéo, et sur le marché mobile du développement des terminaux
connectés à internet.
Le second facteur est la pression
croissante d’une part des pouvoirs publics qui cherchent des moyens pour faire
respecter la loi sur internet et lutter contre la cybercriminalité, et d’autre
part des industries culturelles dont les modèles économiques traditionnels sont
déséquilibrés par le développement des échanges numériques «illégaux»,
notamment le «piratage».
C’est pour dire que le
fonctionnement d’internet est, au-delà des règles techniques qui viennent
d’être évoquées, le résultat de l’intervention d’une multitude d’acteurs aux
motivations économiques parfois divergentes. Les risques qui pèsent sur la neutralité
de l’internet résultent largement de ces motivations
Mais du fait de leur positionnement
stratégique sur la chaîne de valeur, le débat relatif à la neutralité s’est
concentré sur les fournisseurs d’accès à internet. Ceux-ci sont dans une
situation particulière, car «leur réseau est le point de passage exclusif pour
accéder à leurs abonnés. C’est pour cette raison que les risques d’atteinte à
la neutralité pèsent de manière spécifique sur ce segment de réseau. Les autres
segments de marchés apparaissent plus concurrentiels».
La consécration du principe de
neutralité s’impose comme objectif de la
régulation, non seulement dans sa dimension économique (promotion d’une
concurrence effective entre fournisseurs d’accès à internet et fournisseurs de
contenus au bénéfice du consommateur «y compris pour la transmission de contenu»)
mais aussi dans sa dimension sociétale (objectif de «favoriser l'accès des
utilisateurs finals à l'information et préserver leur capacité à diffuser ainsi
qu'à utiliser les applications de leur choix»).
2- Toute la
philosophie de l’opération consiste donc à protéger l’internet, tout en
permettant le développement des réseaux de demain et en défendant les intérêts des
consommateurs. Il s’agit autrement de garantir les formidables avancées
sociétales en matière de communication, de liberté d’expression, d’innovation
et de croissance économique par un contexte économique, technique et
réglementaire favorable à l’écosystème numérique :
Il faut d’abord garantir la liberté
d’expression, car internet est un instrument de communication
révolutionnaire et «cette dimension doit être protégée, notamment en limitant
et en encadrant les techniques de filtrage et de blocage, qui constituent une
menace pour la liberté d’expression et de communication».
Il faut ensuite garantir
l’innovation du fait qu’internet est un réseau qui a
permis jusqu'à aujourd’hui d’acheminer de manière satisfaisante tous les
contenus et services, ce qui a fait son succès et doit être maintenu.
Il faut enfin garantir le
financement, puisque internet n’est pas gratuit, ni
au niveau des applications ni au niveau du réseau, et chaque catégorie
d’acteurs ne pourra, notamment au regard de l’accroissement du volume de
trafic, continuer d’innover que si son modèle économique reste viable.
Yahya El Yahyaoui
Rabat, 9 Juin 2011