«Le nouveau pouvoir des internautes»

 

F-Xavier Hussherr et Alii, Timée-Editions, Boulogne, Avril 2006, 328 p.

 

1- En introduction à ce livre («Subir ou choisir?»), l’auteur dit d’emblée ceci: «sur le plan international, les attentats du 11 septembre ont marqué le début de nouvelles formes de conflits. Sur le marché du travail, les délocalisations, la mondialisation et la montée du chômage nous plongent dans un climat de sinistrose. La société n’est pas épargnée».

 

Et de continuer: «nous croyons dans les NTIC… par bon sens: toutes les révolutions technologiques ont fait évoluer l’humanité, au point que la classification des hommes préhistoriques est fonction des technologies auxquelles ils recourent, qu’on parle aussi d’âges de bronze et de fer. Les NTIC sont le versant technologique du changement que nous connaissons aujourd’hui. Depuis que le recours à internet s’est répandu au début des années 1990, il s’est passé bien des choses».

 

Les NTIC sont plus qu’un ingrédient du changement, dit l’auteur. «Elles concernent en réalité tous les domaines de notre existence.  Les nouvelles technologies induisent de nouvelles formes de rapports sociaux, de nouveaux modèles économiques et depuis que les hommes politiques ont leurs blogs, elles sont même devenues le forum ou l’agora du troisième millénaire».

 

Mais comme le feu, l’électricité ou l’énergie atomique, elles sont, précise l’auteur, «des formes neutres de techniques: ni bonnes ni mauvaises en soi, elles dépendent de l’usage que nous en ferons».

 

2- En préambule («Un changement historique sans précédent?»), l’auteur précise que «nous nous trouvons à un instant décisif, celui de la réévaluation de nos valeurs. Nous vivons en quelque sorte un nouveau 1492».

 

En effet, «la découverte du Nouveau Monde modifie profondément le rapport de l’homme à l’espace. Il évolue en fonction d’un processus qui consiste à franchir les limites du monde connu pour les repousser: limite maritime, d’abord, avec les grands explorateurs de la fin du XVe et du XVIe siècle, puis celle des Etats-continents, tels que les Etats-Unis, enfin celle de l’espace et de l’univers.

 

La frontière se tient aujourd’hui aux limites de la société numérique: on parle de sixième continent, de terra incognita, ou encore de cinquième dimension, qu’il est difficile de décrire en termes spatiaux, mais qui est pourtant un nouvel espace, appelé cyberespace, qui va s’inscrire dans notre vie quotidienne».

 

L’auteur va jusqu’à considérer ce changement comme étant «plus important que ceux qu’a connus la société occidentale au moment de la découverte du Nouveau Monde, ou de la Révolution industrielle. L’ampleur du phénomène historique que nous vivons, serait similaire au passage du paléolithique au néolithique».

 

3-  La première partie («la darksinistrose: le côté obscur du changement») contient deux chapitres :

 

+ Dans le premier chapitre («Où est passé prométhée?»), l’auteur affirme que «l’histoire de Prométhée, personnage de la mythologie grecque qui intervient dans la création de l’homme, peut nous aider à mieux comprendre le rapport qui existe entre la technologie et l’engagement humain, entre les NTIC et l’homme».

 

Les NTIC pourraient-elles nous aider à redonner à l’homme le sens prométhéen de l’engagement citoyen?, s’interroge l’auteur.

 

Avec la défaite des utopies (communiste et fasciste, considère-t-il) l’homme se trouve sans référent idéologique pour penser le changement, la dégradation de l’utopie en totalitarisme ne laissant ainsi qu’un seul modèle, celui de la démocratie et du système économique qui lui est généralement associé, le capitalisme.

 

Parce que nous ne croyons plus au politique, «nous avons peu à peu laissé l’économique prendre le pas sur lui. Des Etats totalitaires qui contrôlaient tout, nous sommes passés à l’extrême inverse, l’ultra-libéralisme qui s’impose à tous les niveaux sans que le politique n’arrive à le contrôler».

 

Comme l’économie, la technologie est souvent érigée au rang de croyance universelle à la manière des «néopositivistes» qui pensent que «la technique alliée aux sciences va tout expliquer de l’homme. Les dieux du réseau sont souvent assimilés aux grands groupes omnipotents du marché», et quand la technologie devient croyance, elle ne parvient pas plus à répondre aux aspirations de l’homme que «l’économie-religion».

 

Jamais, note l’auteur, l’homme n’a autant communiqué, jamais il n’a été aussi seul. Pourtant, on s’aperçoit que «les désaffiliations se multiplient dans nos modèles sociaux, qui ne parviennent plus à intégrer la nouveauté et la différence».

 

Si la technologie a permis à de nombreuses applications socialement et humainement efficaces de se développer, elle doit essentiellement, estime l’auteur, être considérée comme un outil, et ne peut en aucun cas être la solution idéale aux problèmes de l’humanité.

 

Les dangers d’un tel modèle sont nombreux: dissolution des valeurs familiales, rapprochement de groupes de pensée uniformisant…etc.

 

+ Dans le deuxième chapitre («Moi d’abord, avec les NTIC»), l’auteur commence par affirmer que «notre société est une société individualiste. Il est donc normal d’interroger l’influence des NTIC sur ce repli égoïste de l’individu qui les précède: le renforcent-elles? Nous aident-elles à le dépasser?».

 

La réponse de l’auteur est claire: les NTIC ne possèdent pas de valeur intrinsèque, tout dépend de l’usage que l’on en fait.

 

L’ordinateur personnel devient ainsi  la représentation technique du «moi d’abord», car il devient le moyen d’organiser l’agenda individuel…de réaliser un «bonheur» qui se mue progressivement en devoir.

 

Le devoir du bonheur c’est, estime l’auteur, cette «idéologie qui pousse à tout évaluer sous l’angle du plaisir et du désagrément, cette assignation à l’euphorie qui rejette dans l’opprobre ou le malaise tous ceux qui n’y souscrivent pas».

 

4- Dans la deuxième partie («Les NTIC, un nouvel Eden pour les relations humaines»), l’on a affaire à deux chapitres:

 

+ Dans le premier («Génération hypercommunication»), l’auteur note qu’internet se définit par les liens qu’il crée, même s’il   favorise nos tendances individualistes.

 

En créant des liens entre les individus enfermés dans leur bulle, les NTIC «recréent de nouvelles formes de lien social, et humanisent le cyberespace».

 

La TIC Génération est donc une génération de l’hyper communication. Elle regroupe tous les jeunes qui sont nés après l’installation des NTIC dans le paysage de leur pays,  la possibilité de communiquer étant ce que les jeunes apprécient le plus sur internet.

 

Or, le plaisir de naviguer ne remplace pas les plaisirs différents que procurent la télévision, le cinéma ou la lecture. «Internet n’occupe pas la place des autres médias, il s’y ajoute et les complète».

 

La relation numérique permet ainsi de «de sympathiser avec des personnes que l’on n’aurait jamais connues auparavant. La solitude devant l’écran de l’ordinateur se rompt, et le cercle s’élargit pour rassembler des personnes qui se retrouvent autour d’un sujet, d’un besoin».

 

+ Dans le deuxième chapitre («Une nouvelle dimension  de notre quotidien»), l’auteur s’interroge sur ce que le virtuel.

 

Le virtuel acquiert, pour l’auteur, deux sens: un sens positif où le virtuel est le lieu de tous les possibles, et un sens négatif, qui est le lieu de l’irréel, et par conséquent de l’illusion. «Lorsqu’on parle de communautés virtuelles, on parle de communautés réelles, mais qui se constituent sur l’espace virtuel qu’est le web. C’est ainsi que, par extension, est  virtuel  tout ce qui a trait à internet».

 

Le virtuel n’est pourtant pas le lieu de la seule imagination. Il a une influence réelle sur certains aspects de la réalité.

 

Communautés réelle et virtuelle sont intrinsèquement liées, et «la virtualité ne doit pas être comprise comme une dénaturation du social, mais plutôt comme un aspect de sa complexification croissante, amplifié par ses propres artefacts techniques».

 

+ Au chapitre troisième («Le partage et la confiance : nous sommes tous des pairs»), l’auteur reprend l’exemple de Wikipédia comme étant un exemple édifiant de communauté numérique fondée sur l’altruisme, car reposant sur le partage collectif du savoir universel.

 

Le lien social ne se limite pas aux affinités intellectuelles, «il rend possible toute organisation collaborative fondée sur le réseau et le partage».

 

Internet est le média qui, à travers le réseau, permet aux grands et aux petits mouvements d’altruisme de se développer.

 

Partage, don, confiance, le maillage réticulaire d’internet n’exclut pas de nouvelles formes de solidarité.

 

L’utilité des NTIC est donc bien réelle. «A l’homme de bien savoir se servir du feu nouveau que représentent les NTIC».

 

5- La troisième partie («NTIC, le pouvoir est en vous»), comporte trois chapitres:

 

+ Dans le chapitre premier («Le refus d’abdiquer»), l’auteur parle d’un processus de reprise de pouvoir grâce auquel l’internaute devient lui-même un acteur de l’information.

 

La possibilité pour l’homme de s’informer de façon active est un élément fondamental «pour choisir en connaissance de cause au lieu de subir».

 

En se définissant comme vecteur de promotion, l’internaute passe du statut de consommateur avisé à celui de consommateur citoyen et agissant.

 

Malgré les nombreuses dérives relevées, la capacité des internautes à jouer «le rôle de critiques des médias et, à terme, celui de producteurs d’information doit être prise en compte dans nos réflexions. Ce système illustre la capacité fondamentale de la toile, en l’occurrence de la blogosphère, à diffuser l’information, à juger l’information de l’autre, en d’autres termes à permettre à chacun de s’ouvrir et de faire ses choix».

 

L’avènement et le succès des blogs comme pouvoir de réaction et de commentaire, témoignent d’ailleurs bien d’une mutation de l’approche des médias par les consommateurs. Ils ne sont plus passifs, mais actifs, dans leur propre contrôle.

 

La blogosphère complète l’infosphère. «Avec son traitement personnel de l’information, chaque individu peut se faire citoyen de sa ville et membre actif de l’agora médiatique. Il peut mettre en lumière les problèmes de son quartier, faire réagir ses voisins à un événement ou à une histoire».

 

+ Au chapitre deuxième («Un nouveau rôle pour le citoyen politique»), l’auteur constate que la politique, sous toutes ses formes, est discréditée. «Symbole de la démocratie et du système de représentation, l’homme politique, du législatif à l’exécutif, a perdu la confiance du citoyen. Pour repenser globalement l’engagement de l’homme, il faut revoir la place du politique dans le dialogue démocratique».

 

L’auteur parle de la multiplication des scandales financiers qui touchent les élus sans toujours les frapper d’inéligibilité totale. Il parle aussi des divisions des hommes politiques qui sonnent le glas du rassemblement des électeurs : fractionnement des partis, multiplication des candidats…etc.

 

La perte de crédibilité de la politique n’en est que plus forte. Sans idéal, sans avenir, sans vision du futur, «on ne peut insuffler de confiance à l’électeur», commente l’auteur.

 

En permettant un débat plus transparent, et en donnant à l’homme politique la possibilité de tester les réactions des électeurs, les NTIC rendent possible un retour de la confiance citoyenne.

 

C’est la raison pour laquelle, l’auteur considère que «le blog permet à la fois d’humaniser l’animal politique qu’est le député ou le candidat, mais aussi d’asseoir une certaine représentation sociale nouvelle, preuve de bonne foi et d’une volonté de changement».

 

L’essor d’une blogosphère politique, ainsi que l’utilisation des NTIC dans le sens d’une orientation plus participative pour le débat citoyen démontrent,  dans l’esprit de l’auteur, «qu’il est possible de penser un renouvellement démocratique dans nos sociétés actuelles».

 

L’exemple de la démocratie est contagieux et, via le Web, «donne aux habitants des Etats qui ne sont pas démocratiques, des idées qui les aident à penser une alternative, leur propose de nouveaux types de manifestations».

 

+ Dans le chapitre troisième («La nécessaire maîtrise des NTIC par tous»), l’auteur rappelle que cette maitrise passe par l’éradication des trois dimensions de la fracture numérique que sont: «les infrastructures, la formation et enfin la participation qui fait de chacun un citoyen actif dans la société de l’information, qui maîtrise et sait utiliser les ressources d’internet».

 

La fracture sociale et culturelle précède et renforce la fracture numérique. C’est au travers de cette  «fracture cognitive» que s’exprime le plus violemment la fracture numérique, dans les pays développés.

 

Par conséquent, il ne faut pas seulement penser à l’accession de tous aux NTIC, «il faut aussi et surtout agir en aval sur la fracture cognitive, en favorisant la formation et la production de contenus».

 

Dans ce contexte, la formation numérique, également appelée alphabétisation numérique, est une question de salut pour les pays démocratiques.

 

Avant d’en venir à internet, encore faudrait-il que les élèves maîtrisent correctement la lecture et l’écriture.

 

L’enseignement tout entier doit donc évoluer, estime l’auteur, et reconnaître que les NTIC sont de formidables outils pédagogiques: logiciels éducatifs, aide aux devoirs, écriture collective de manuels scolaires et recherche d’information en sont des exemples concrets.

 

L’éducation aux NTIC ne se limite pas à l’alphabétisation numérique, mais doit aussi inclure une dimension critique dans le traitement du contenu. C’est cette dimension critique qui distingue, pour un individu, l’information de la connaissance.

 

+ Au chapitre quatrième («La victoire de l’intelligence collective»), l’auteur reconnait que si ce sont les entreprises qui ont été les premières à tirer profit des gains de productivité offerts par les NTIC, les mutations sociales produites par les nouvelles technologies vont bien au-delà, et touchent toutes les formes d’organisation existantes, qu’il s’agisse de l’Etat, des syndicats, ou des associations.

 

Par ailleurs, à l’ère des réseaux, l’économie et la société ne peuvent plus être dirigées par une minorité éclairée. «Ce n’est plus le chef d’entreprise, aussi charismatique soit-il, qui fait la réussite d’une entreprise, mais sa capacité à mettre en réseau un grand nombre d’intelligences bien formées, en premier lieu ses collaborateurs directs, qui décident d’entrer dans un jeu collectif».

 

En même temps, à l’heure de la mondialisation et de la complexification, la réponse la plus efficace viendra de la mise en réseau des intelligences.

 

L’intelligence collective induit la spécialisation et le renouvellement permanent des idées, dans le cadre d’une mise en commun fructueuse des intelligences particulières.

 

Accepter l’intelligence collective, c’est en quelque sorte accepter de voir ses idées modifiées, reprises de façon incontrôlée, voire supprimées: «l’intelligence collective est caractérisée par le fait qu’elle provient de tous les acteurs dans une collectivité. La société s’autonomise, décide de ses règles sans avoir à référer à une entité supérieure, mais en créant sa propre entité, sa propre institution. C’est ainsi que l’action des participants est le mieux valorisée, en créant un jeu à somme positive pour tous les membres et même pour les non membres».

 

C’est une intelligence partout distribuée, sans cesse valorisée, coordonnée en temps réel, qui aboutit à une mobilisation effective des compétences.

 

Elle n’est pas la fusion des intelligences individuelles «dans une sorte de magma communautaire mais, au contraire, la mise en valeur et la relance mutuelle des singularités».

 

Mais le concept d’intelligence collective ne se limite pas au seul domaine de l’informatique, il détermine aussi une conception bien différente de la société. «En distinguant la puissance et le pouvoir, Pierre Lévy introduit l’idée de démodynamique, différente de celle de démocratie. La démodynamique se définit par le mouvement, la force et la puissance, et s’oppose au pouvoir démocratique qui bloque, isole et divise».

 

Cependant si les NTIC permettent de relier des communautés d’internautes pour élaborer un nouveau pacte social, il ne faut pas prêter à la toile des vertus magiques qu’elle n’a pas.

 

Les NTIC, en permettant non plus seulement une interaction entre l’homme et la machine mais entre les hommes eux-mêmes, ouvrent de nouveaux champs pour la mise en place d’une nouvelle forme de démocratie plus collaborative, où l’engagement du citoyen retrouverait tout son sens.

 

+ Comme pour conclure, l’auteur dit ceci: «le refus d’abdiquer face à la «darksinistrose» et la capacité nouvelle d’engagement offerte par les NTIC, doivent nous permettre de voir plus loin et de travailler, sur un mode collaboratif, à la définition d’un pacte social commun».

 

La première condition de la mise en place d’un pacte social réside dans la réduction massive de la fracture numérique.

 

La deuxième condition: le développement de la connaissance du numérique à travers l’éducation, la recherche et la formation professionnelle. «La maîtrise des NTIC est aussi importante que l’apprentissage de la lecture et l’écriture, dont elle est d’ailleurs tributaire».

 

Il faut aussi former les citoyens à «apprendre à apprendre» et à «exercer leur esprit critique au milieu du flot d’informations croissantes qui circulent sur le réseau des réseaux».

 

La troisième condition: le citoyen numérique doit se mettre à participer à la définition d’un ou de plusieurs pactes sociaux.

 

«Nous savons bien que ce que nous faisons n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan. Mais si cette goutte n’était pas dans l’océan, elle manquerait», conclut l’auteur.

 

Yahya El Yahyaoui

Rabat, 22 Février 2007