«L’économie de la nouvelle économie»
Cohen.
D, Debonneuil. M, La Documentation française. Paris, 1998, 251 p.
1- Dans sa préface au présent rapport,
Pierre-Alain Muet affirme que la terminologie «nouvelle économie» ne dépassait
guère, à ses débuts, les cercles restreints de Washington. Depuis, le succès du
terme a rendu banal l’usage du mot, mais n’a enlevé rien à la question de
savoir «si les changements intervenus depuis plusieurs années aux Etats-Unis,
et liés notamment à la diffusion des technologies de l’information et de la
communication, ne constituent pas les éléments d’une nouvelle révolution industrielle».
En effet,
note Muet, l’augmentation des investissements informatiques a eu, tout au long
des années 80-90, des effets positifs sur la productivité, mais ceux-ci n’ont
pu avoir lieu que parce qu’ils ont été précédés d’une réorganisation du travail,
qui a permis une adaptation à ces nouvelles technologies.
Pour
l’auteur, les facteurs qui expliquent l’avance prise par les Etats-Unis dans ce
domaine, sont à rechercher au premier chef dans la recherche-développement,
longtemps impulsée par les dépenses du ministère de la défense (à l’origine
notamment d’internet), puis dans la déréglementation des années quatre-vingt,
qui a mis fin aux situations de monopole et favorisé la création d’entreprises
innovantes, auquel il faut ajouter la révolution financière, avec notamment
l’essor du capital-risque, qui a facilité l’éclosion de nombreuses «start-up».
2- Le terme de «nouvelle
économie» doit sans doute son succès au fait qu’il désigne du même terme, un
nouveau secteur effervescent, celui des industries de l’information et des
télécommunications (les «TIC») et une nouvelle manière d’appréhender l’économie
dans son ensemble. Dans une appellation étroite, observent les auteurs, la
«nouvelle économie» couvre 5% du PIB français (et 8% du PIB américain), dans
une définition large, elle peut inclure tous les secteurs utilisateurs, soit à
terme toute l’économie.
Le débat sur le périmètre de la nouvelle économie n’est pas
strictement méthodologique, rappellent les auteurs, car, loin d’être un
épiphénomène technique, «le secteur des TIC est la partie visible d’une transformation
beaucoup plus large des économies industrielles, amorcée en réalité dès les
années soixante et soixante-dix», ouvrant la voie à ce que d’aucuns appellent
la troisième révolution
industrielle.
Cette
dernière, à l’image des précédentes, vient sanctionner l’essoufflement des paradigmes
productifs antérieurs, du fait qu’elle s’appuie et sur des innovations
techniques et sur des innovations sociales. Et malgré
son poids encore faible au sein de l’économie (3,5% des emplois en France et 4%
aux États-Unis), le secteur de la nouvelle économie alimente désormais une part
considérable des investissements (dans le cas américain près de la moitié), et
contribue à fixer le modèle productif des autres secteurs.
Si les
données macroéconomiques récentes, dans le cas américain du moins, résolvent
désormais le paradoxe de Solow (0,9 point de croissance aux Etats-Unis), il est
toutefois essentiel de «comprendre la nature du décalage qui s’est ainsi creusé
entre l’apparition de l’informatique et ses effets sur l’économie. Cette
question est d’autant plus essentielle que la France, quant à elle, reste
prisonnière du paradoxe lui-même : le rôle de l’informatique dans la croissance
économique apparaît faible, de 0,2 à 0,3 point de croissance seulement».
Au niveau
microéconomique des entreprises, l’informatique n’est, estiment les auteurs, que
l’une des pièces de la productivité. L’autre volet essentiel est l’organisation
du travail : «en l’absence d’une réorganisation adéquate, l’informatique
reste bien souvent un gadget coûteux».
L’Amérique, à ce niveau, a été pionnière, et a pu mobiliser les
principaux avantages comparatifs dont elle dispose. Super puissance militaire,
elle doit au Pentagone d’être à l’origine d’un nombre considérable d’inventions,
l’internet lui-même en premier chef. Super puissance financière, elle a créé la
«révolution financière» des années quatre-vingt, laquelle a brisé l’alliance
tacite entre «banques» et «managers», au profit d’activités plus spécialisées
et plus risquées. Super puissance intellectuelle enfin, elle a pris appui sur
ses universités pour générer (en collusion avec les deux premiers termes) une nouvelle
économie du savoir et de l’innovation.
L’Union européenne, pour sa part, s’est fixée en Mars 2000, au
Conseil européen de Lisbonne, l’objectif stratégique ambitieux de «devenir
l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du
monde». Elle a adopté à cette fin, des lignes d’actions de politiques
structurelles consistant à «rétablir les conditions propices au plein emploi,
créer un espace européen de la recherche et de l’innovation, instaurer un
climat favorable à la création et au développement d’entreprises innovantes,
poursuivre les réformes pour achever et rendre pleinement opérationnel le
marché intérieur, parvenir à des marchés financiers efficaces et intégrés».
3- L’un des enjeux
essentiels, sinon l’enjeu essentiel, des débats sur la nouvelle économie est de
savoir si elle augure d’une nouvelle phase de croissance économique. Nombre
d’arguments intuitifs plaident pour une réponse positive.
Or, les concepts qui doivent être mobilisés pour étudier la
nouvelle économie renvoient généralement à des concepts forgés pour analyser la
«concurrence imparfaite», tels que les économies d’échelle, les investissements
à fonds perdus, l’économie des réseaux, qui signalent bien que la tentation monopolistique
sera beaucoup plus forte avec la nouvelle économie qu’avec l’ancienne.
S’il fallait marquer d’un trait conceptuel simple la différence
entre l’ancienne et la nouvelle économie, ce serait, pensent les auteurs, «en
disant que la.nouvelle économie.se caractérise par une
structure des coûts où l’essentiel se situe dans la conception ou la mise en
place du produit, lesquelles absorbent d’importants coûts fixes, pour
l’essentiel irrécupérables en cas d’échecs (ce que les économistes appellent
des sunk costs). La part des coûts variables est en revanche faible, ce qui
signifie que la nouvelle économie est soumise à des économies d’échelle
considérables».
Si les
coûts fixes constituent une barrière naturelle à l’entrée, les perspectives de
profits qui peuvent résulter d’une entrée réussie attireront des compétiteurs
qui, une fois installés, chercheront à leur tour à être le plus gros possible.
La théorie économique suggère que les producteurs auront tendance à diversifier
leurs produits, dans la mesure où cette diversité leur permet de construire des
niches de marché relativement protégées.
Tout autre sera toutefois l’équilibre atteint lorsque des
économies de réseaux viendront s’ajouter aux économies d’échelle. On dit qu’il
y a effet de réseau «lorsque l’utilité d’un service croît à proportion du nombre
de ses utilisateurs. Le téléphone offre un exemple caractéristique d’un.réseau, dans la mesure
où pour téléphoner, il faut au moins être deux et que plus grand sera le nombre
de gens concernés, plus grand sera l’usage qu’on en fera. Selon la loi dite de
Metcalfe, la valeur d’un réseau croît avec le carré du nombre de ses
utilisateurs. L’économie du secteur dépendra alors de manière cruciale de la
compatibilité des réseaux. S’ils ne sont pas compatibles, le risque d’une
position dominante, imprenable par les opérateurs extérieurs, sera l’issue
vraisemblable».
4- Par ailleurs, la révolution informatique, à l’origine de cette
nouvelle économie, n’est pas seulement une révolution technique. Elle est avant
tout une révolution de l’organisation du travail, dont les principes lui sont
historiquement antérieurs, et à laquelle elle donne une dimension nouvelle. Les
objectifs que s’assigne la nouvelle organisation du travail sont: «l’adaptabilité
à la demande, la réactivité, la qualité et surtout l’optimisation du processus
productif, notamment à travers l’utilisation de toutes les compétences
humaines. Ces objectifs se traduisent par une polyvalence accrue des salariés,
et une délégation de responsabilités aux niveaux hiérarchiques inférieurs».
Autrement, au sein de la production, le raccourcissement des échelons
hiérarchiques permet de déléguer plus de responsabilité à des niveaux autrefois
strictement encadrés, en contrepartie de quoi les travailleurs sont également
davantage comptables de leurs performances.
Ces méthodes de production nouvelles ne sont pas créées par la
révolution informatique, «elles reprennent en partie les méthodes expérimentées
dans les années soixante au Japon et qu’on associe au toyotisme. L’informatique
permet toutefois d’en radicaliser l’usage et crée de nouvelles applications
dans lesquelles va se développer l’idée de la mise en réseau d’unités de
productions complexes, au sein et au dehors de la firme (l’externalisation
massive aux sous-traitants jouant un rôle considérable)».
L’informatique
n’est en fait utile qu’à la condition que cette réorganisation du travail ait
eu lieu. «Dans les entreprises qui ne sont pas réorganisées, les dépenses
d’informatique réduisent la productivité totale des facteurs, non pas du fait
qu’elles réduisent la production, ce qui serait évidemment un comble, mais du
fait qu’elles augmentent inutilement les dépenses
d’investissement».
En
d’autres termes, l’informatique est un gadget inutile et coûteux pour les
entreprises qui n’ont pas repensé leurs méthodes organisationnelles, et au
contraire un instrument précieux de valorisation pour les entreprises qui les
ont adaptées. «La perte de productivité pour les entreprises non réorganisées
semble, en moyenne, compenser les ordres de grandeurs des gains réalisés par
celles qui l’ont été. Ainsi s’expliquerait le paradoxe de Solow : on voit des
ordinateurs partout, mais seule une moitié d’entre eux a été efficace».
5- L’essor d’internet va-t-il bouleverser les organisations? S’interrogent
les auteurs. Le jugement est ici fort nuancé. Car, à ce jour, le commerce
électronique reste pour l’essentiel l’apanage du commerce des entreprises entre
elles (ce qu’on appelle le B2B, qui représente 80% du total), et ce même si l’explosion
en a été spectaculaire : 2 milliards de dollars en 1996, 100 milliards en 1999,
les estimations pour 2003 oscillent entre 400 et 3 000 milliards. Un point
moyen de 1 700 milliards de dollars environ est toutefois généralement retenu.
À cet
égard, l’internet représente moins une rupture des innovations
organisationnelles antérieures, qu’une extension du champ de celles-ci. Il
généralise la pratique déjà ouverte par le fax et étend également les
innovations que les compagnies de transport avaient développées depuis une
quinzaine d’années, avec l’Electronic Data Interchange.
Il est
possible, affirment les auteurs, de dire que le B2B s’appuiera sur les
innovations organisationnelles déjà engagées, qu’il contribuera à généraliser
par ailleurs, plutôt qu’à créer à proprement parler, un troisième âge des
organisations industrielles.
Yahya
El Yahyaoui
Rabat,
13 Novembre 2008